Résumés

Même si les Bara vivent actuellement à l’intérieur des terres, leur histoire est aussi liée à la mer. En effet, à propos de la question des origines, leurs ancêtres viennent également d’« au-delà des mers ». Selon la tradition orale, les embouchures occupent une place importante dans l’arrivée de ceux-ci dans la Grande Ile. Ils auraient débarqué sur la côte de l’extrême sud-est et/ou ouest de l’île, semble-t-il, avant le XVIe/XVIIe siècle.

Although Bara people are occupying the interior area of southern Madagascar, their history is also related to the sea. This might have stemmed from the fact that Bara ancestors came from overseas. According to oral tradition, embouchures played an important role in their arrival in the island. They would have landed in the southeastern or western coast of Madagascar before the 16th-17th century.

Plan

Texte

Si l’on évoque la civilisation de la mer, il ne fait de doute que les populations bara bien installées aujourd’hui à l’intérieur des terres, dans le centre sud de Madagascar, apparaissent éloignées de celle-ci. Il est vrai que la vue de la mer ne manque pas d’étonner ceux qui voient cette dernière pour la première fois. Le but de notre propos dans cette contribution est d’essayer de montrer que l’histoire des Bara comme du reste, celle des autres populations du pays est étroitement liée à la mer pour n’évoquer, ne serait-ce que la question des origines. Dans le cas des populations bara, les éléments tirés de la tradition orale recueillie à diverses époques, ne vont pas sans faire apparaître l’importance non seulement du littoral mais surtout des embouchures dans leur histoire. Si l’on considère ces différentes données, il apparaît que les diverses dynasties qui ont dominé la vie politique ancienne de ces populations se réclament toutes d’une origine étrangère.

La perception de la mer chez les populations de l’intérieur

Il est un fait qui semble évident lorsqu’il est question de la mer chez les populations de l’intérieur des terres : celle-ci fascine, elle étonne. L’étendue de l’océan, son immensité, tout ceci ne fait qu’augmenter le caractère souvent insaisissable de cette masse d’eau qui n’a rien à voir avec les rivières et les sakasaka (talwegs) des pâturages.

Pour les agro éleveurs bara, l’on peut penser que le contact avec le milieu marin ne va pas sans provoquer une fascination qui certes, est loin d’être voilée. Les anecdotes et les histoires cocasses ne manquent pas non plus en la matière. Prenons l’exemple de deux hommes bara qui débarquent pour la première fois à Toliara1. En sortant de leur taxi-brousse, leurs premiers gestes c’était d’aller voir la mer. En bons Bara qui arrivent en ville, ils se sont lavés pieds, mains et figure sur le rivage marin. L’histoire ne s’arrête pas là car il fallait encore remplir deux bouteilles d’eau de mer. Ce n’est qu’après qu’il fallait trouver où se loger, chercher la maison du cousin. Quel fût l’étonnement de ce dernier et de sa femme en voyant les jambes des nouveaux arrivants blanchies par le sel qui s’est déposé sur la peau. À la question où étiez-vous ? La réponse est on ne peut plus claire. On était allé se laver au bord de mer et on a pris de l’eau de mer (rano masy) qu’il fallait ramener au village.

Il est par ailleurs un dicton qui dit : « manao Bara nahita riaky » que l’on peut traduire comme suit : « comme un Bara qui a vu la mer ». Cette anecdote et ce dicton appellent quelques remarques. De prime abord, l’on peut dire que le caractère fascinant de la mer pour les populations de l’intérieur ne fait de doute. Mais il y a plus. Il est un concept ici qui mérite attention à savoir, le terme de : rano masy évoqué ci-dessus. Dans une traduction littérale, l’on retrouve, « eau de mer » ou plus exactement « eau- salée ». Si l’on cherche à donner une explication à ce terme de masy, l’on peut avancer les deux argumentations suivantes : la première est sans conteste l’idée de « quelque chose qui est salée » qui apparaît évidente. Outre cette première signification, masy chez les Bara est associé à l’idée de « sacré ». En fait, l’eau de mer que l’on ramène en bouteille au village revêt un caractère hautement symbolique, car avoir de l’« eau sacrée » chez soi est jugé bénéfique surtout pour les aody ou aoly (charmes) qui protègent aussi bien les hommes que les troupeaux. D’où, pour les populations de l’intérieur, essentiellement chez les Bara, l’eau de mer qui est ramenée de loin jouit davantage encore un caractère privilégié. Il n’est cependant pas rare que dans ses multiples activités, le devin guérisseur (ombiasa ou ambiasa) fasse appel à l’eau de mer. Du fait de sa rareté (quand on en possède), la rano masy est une composante essentielle de la vie religieuse traditionnelle des populations bara et l’on peut maintenant s’engager dans des considérations beaucoup plus historiques

La place des embouchures dans l’histoire des populations bara

Comme dans l’histoire des autres populations de Madagascar, celle des Bara est loin d’être différente lorsque l’on pense surtout à la question des origines. L’on évoque volontiers ici une origine étrangère à propos des ancêtres fondateurs des principales dynasties qui ont régné dans les diverses régions de la Grande île, autrement dit ces derniers viennent d’au-delà des mers.

Bref rappel du cas de la façade sud orientale de Madagascar

Si l’on en croit ce que rapporte la tradition orale, les embouchures occupent une place de choix lorsque l’on évoque l’arrivée des premiers ancêtres dans l’île. L’on sait que ces dernières apparaissent privilégiées dans le contexte des migrations anciennes. Pour ne retenir que quelques cas, l’on peut faire mention ici de l’exemple de la façade sud orientale de Madagascar. Dans un article sur le passé de Madagascar avant le XIIIe siècle, B. et J.-P. Domenichini nous parlent du cas des Antambahoaka de la région de Mananjary2. L’on sait que ces derniers sont installés aux embouchures des deux rivières Mananjara et Fanantara. Selon les auteurs cités précédemment, les Antambahoaka sont « les gens venus des embouchures » et avant de signifier « peuple, ensemble de sujets », le terme vahoaka en malgache signifierait « embouchure ». Pour en rester avec l’histoire des Antambahoaka, les déplacements successifs des Zafiraminia en direction du sud nous montrent une fois de plus, l’importance des embouchures dans les migrations anciennes à Madagascar. Selon ce que rapporte Rasoanandrasana Milson Sylvie, en quittant l’Iharana autrement dit la région de Vohémar, Raminia et sa suite vont s’établir dans l’embouchure de l’Ivondro. Après cette dernière, les Zafiraminia vont rejoindre l’embouchure du fleuve Sakaleona et si l’on en croit la tradition orale, Raminia y résidait pendant cinquante ans et il baptisa la région du nom d’Analamanonofy3.

Pour citer un dernier exemple, le cas de la basse vallée de la Matataňa ne manque pas d’intérêt lorsque l’on retient toujours la place privilégiée des embouchures dans les premières phases du peuplement de la Grande île. En pays antemoro, les traditions rapportent que les ancêtres des Anteony sous la direction de Ramakararo, vont s’établir à leur arrivée, vers la fin du XVe siècle, à Ambohabe à l’embouchure du fleuve Matataňa, première capitale du royaume contrôlé par les Zafikazimambo4.

L’origine des Bara Manambia

Si l’on tient compte des données de la tradition orale, l’on avance généralement que les ancêtres des dynasties que l’on retrouve dans l’histoire des populations bara viendraient d’au-delà des mers. Essayons de voir en ce qui concerne le passé des Bara Manambia. Les données relatives à ces derniers nous sont rapportées dans les « Études ethnographiques » du capitaine Vacher, responsable du secteur de Tsivory durant la période dite de « pacification » dans la pénétration des troupes coloniales françaises dans les différentes régions de Madagascar. Si l’on en croit les versions recueillies par cet auteur, l’ancêtre des Manambia serait un naufragé ou traitant étranger du nom de Resoavazaha qui serait venu s’installer à l’embouchure du fleuve Menarandra, et où il aurait épousé une princesse maroseragna appelée Rasarahondra5.

D’après ce que rapporte toujours Vacher, les descendants de Resoavazaha restent à l’embouchure du Menarandra pendant trois générations successives. C’est par la suite que sous la direction d’Andriamananga, les Manambia vont s’établir dans l’Ivondro, aux sources de l’Ionaivo (Agnevo) selon le même auteur6. À en croire toujours ce dernier, après la mort d’Andriamananga sa veuve retourne dans la vallée de la Manambia dont elle est originaire7.

Pour en rester avec cette origine des Bara Manambia, une autre version est donnée par un témoignage que nous avons recueilli auprès d’un vieux Manambia. Selon ce qu’affirme celui-ci, avant leur installation dans l’Ivondro, les ancêtres des Manambia étaient beaucoup plus à l’est dans la région de Karianga, à l’est d’Ivohibe dans un endroit appelé Bekifafa8. Mais notre informateur n’a pas fait allusion à cette origine étrangère des Manambia que nous retrouvons chez Vacher.

L’origine des Zafimagnely

L’histoire des Zafimagnely comme celle des Manambia est également liée aux embouchures autrement dit, les ancêtres des premiers viendraient aussi d’au-delà des mers, à en croire toujours les données de la tradition orale. Que pouvons-nous retrouver dans celles-ci ?

Pour mieux appréhender la question, nous allons considérer pour un temps les écrits de E. Fagereng. Dans son ouvrage sur les dynasties qui ont régné dans le sud malgache, ce dernier nous fait état de la parenté qui existe entre les Zafimagnely et les autres dynasties à l’image des Zafindravola, des Maroseragna ou des Andrevola9. Si l’on tient compte de ce que dit cet auteur, les dynasties dont il est question ci-dessus seraient apparentées et auraient une origine commune « indo-arabe ». Elles seraient semble-t-il, les descendants de marins naufragés venant de l’Inde et qui auraient touché la terre ferme dans les abords de Fort-Dauphin. Se basant sur les écrits des Grandidier, Fagereng rapporte ce qui suit : « L’explorateur Grandidier a émis l’hypothèse selon laquelle les dynasties qui ont régné sur les tribus dont nous nous occupons, sont issues de ces marins naufragés venant de l’Inde, et qu’on peut appeler Indo-arabes »10.

Pour ce qui est de l’origine des Zafimagnely, les traditions recueillies par le capitaine de Bois de la Villerabel rapportées par Fagereng nous donnent la version suivante : avant de s’établir sur la façade occidentale de Madagascar, les ancêtres des Zafimagnely se trouvaient à l’origine sur la partie orientale de l’île, à l’embouchure du fleuve Mandrare entre Fort-Dauphin et le cap Sainte-Marie. Puis ceux qui deviendront par la suite les Zafimagnely vont remonter vers le nord pour s’installer dans la vallée de l’Inongy, affluent semble-t-il, du fleuve Mananara11. C’est seulement beaucoup plus tard que ces derniers vont entamer leur glissement vers les contrées occidentales du pays.

Tout comme dans le cas des Manambia évoqué ci-dessus, le problème est de savoir à quelle époque remonte l’installation de ces premiers ancêtres des Bara dans les embouchures de ces grandes rivières que sont Mandrare et Menarandra ?

Certes, il n’est pas aisé de trouver une réponse satisfaisante à la question en l’absence de datations archéologiques qui auraient pu résoudre ce problème chronologique. Toutefois, l’on peut penser que ces éléments que l’on retrouve dans la tradition orale semblent antérieurs au XVIIe siècle, probablement au XVe siècle sinon peut-être avant.

À propos toujours des Zafimagnely, des traditions recueillies par Boin et Mouveaux rapportés par Fagereng font également allusion à cette origine d’au-delà des mers des premiers ancêtres. Selon les versions dont il est question ici, le grand ancêtre des Zafimagnely du nom de Rakanjobe était le fils d’un Blanc qui avait fait naufrage sur la côte orientale de Madagascar. Ses descendants vont s’installer par la suite sur les bords de l’Ionaivo12.

Les autres versions concernant l’origine des Bara

Dans les rapports des populations bara avec la mer, il existe d’autres versions de la tradition orale qui évoquent également cette origine étrangère. Selon ce que rapporte L. Michel dans son ouvrage sur les « mœurs et coutumes des Bara »13, nous retrouvons deux versions concernant l’origine de ces derniers. La première de celles-ci avance le fait que les Bara feraient partie des immigrants « mélano-polynésiens » qui seraient débarqués sur la côte sud-est de Madagascar avant les migrations arabes. Ces nouveaux venus seraient ensuite descendus dans l’Anosy, l’Androy, le pays mahafale pour remonter par suite de guerres vers l’Onilahy et se seraient établis dans la région qu’ils occupent actuellement14. L’auteur dont il est question ici accorde cependant très peu de crédit à cette première version. Quant à la deuxième, l’on peut lire ce qui suit dans l’ouvrage de L. Michel : « Il nous a été affirmé par contre, de la part de Bara très anciens et notamment par les descendants actuels des mpanjaka, que les Bara habitaient autrefois le sud-est de l’Afrique et qu’un millier d’hommes et de femmes aurait, sous la conduite d’un chef désigné, traversé le canal de Mozambique pour débarquer entre Morondava et Tuléar »15. En suivant le même auteur, l’on peut relever que ces populations originaires de l’Afrique étaient environ un millier et qu’en débarquant près de Morondava, elles vont rencontrer les Vazimba. Du fait de leur nombre, ces derniers désignent les nouveaux venus sous l’appellation de Maroavy dirigés à leur arrivée dans l’île par Rabiby. Les descendants de celui-ci vont pénétrer par la suite dans les régions de l’intérieur et par suite de migrations successives, on va les retrouver en divers endroits du centre-sud du pays. Comme dans les versions antérieures, le problème chronologique apparaît patent dans celles fournies par L. Michel. L’on se pose en effet la question de savoir la période au cours de laquelle ces populations originaires du continent africain ont débarqué sur les rivages occidentaux de la Grande île.

Essai d’interprétation des données de la tradition orale

Même si de nos jours les populations bara sont bien éloignées de la mer, les différentes données de la tradition orale en revanche, ne manquent pas de rappeler la place privilégiée du littoral voire des embouchures dans leur histoire. Ces diverses versions que nous retrouvons dans le passé des Bara ne sont pas sans intérêt lorsqu’il s’agit d’en faire quelques remarques et ce, dans une perspective de mieux comprendre celui-ci. Pour ce qui est des ancêtres plus ou moins mythiques, « blancs » ou « naufragés », qui ont débarqué sur les rivages méridionales ou occidentales de la Grande île, ces éléments de la tradition orale ne sont pas sans intérêt à plus d’un titre. En effet, selon les données archéologiques récentes, l’on est en droit de penser que la présence humaine dans l’extrême sud /sud-est du pays apparaît relativement ancienne.

Les données archéologiques des façades maritimes de l’extrême sud et sud-est du pays

En ce qui concerne l’arrivée des premiers ancêtres Bara sur les rivages malgaches, l’on se pose la question de savoir la période au cours de laquelle ils sont venus dans la région.

Si l’on considère les recherches archéologiques récentes, l’on peut dire que les traces de la présence humaine dans les régions méridionales du pays en général apparaissent relativement anciennes. Les prospections et les fouilles archéologiques effectuées dans ces dernières militent en faveur de cette argumentation. Plusieurs sites ont été repérés aussi bien dans l’Anosy que dans l’Androy actuels et ce, entre Fort-Dauphin et le fleuve Menarandra qui limiterait la dernière région vers l’ouest.

D’abord pour ce qui est de la région anosyenne, les résultats des datations récentes font remonter le séjour de l’homme dans cette dernière dès le IXe siècle de notre ère. Les sites archéologiques qui caractérisent cette période sont principalement les sites de Maliovola et de Mokala. D’après l’étude des poteries de cette phase dite Maliovola, la façade sud orientale de Madagascar avait des contacts culturels avec le monde swahili dans la mesure où des similarités existent entre les tessons trouvés dans l’Anosy et ceux que l’on retrouve sur le littoral est-africain16. À partir de cette période du IXe siècle, l’occupation de cette région de l’extrême sud-est du pays par l’homme semble continue, en tenant toujours compte des données archéologiques. L’on sait par exemple que dans la phase dite Ambinanibe, l’on a découvert des sites archéologiques qui datent du XIe au XIIIe siècle (1050 à 1250 AD). Les vestiges matériels de cette période une fois de plus, sont similaires à ceux que l’on rencontre sur la côte orientale d’Afrique. Les relations avec la culture swahilie comme lors de la phase Maliovola semblent évidentes encore lorsque l’on pense à la poterie. Concernant le peuplement humain, l’on peut penser que la phase Ambinanibe se caractérise par une concentration de populations dans les zones favorables pour les activités agropastorales : « Settlements of this time period are found near water sources and on hills with relatively fertile sandy soils which allowed for agriculture… On the coastal and riverine areas fishing, cattle herding, or a combination of both occurred »17.

En tenant toujours compte des données de l’archéologie, et dans la perspective de mieux connaître les indices de l’ancienneté de la présence humaine sur la façade sud orientale du pays, l’on note à partir du XIIIe siècle et jusque vers le XVe siècle, l’arrivée de nouveaux migrants vraisemblablement islamisés originaires semble-t-il, du monde arabo-musulman sinon de l’Inde : « After the 13th century, migrant groups claiming Arab origins in Mecca called Zafiraminia and Zafikazimambo and muslims of Indian origin arrived in Madagascar »18. Sur le plan des cultures matérielles, les poteries de cette période et l’organisation de l’habitat connaissent des innovations certaines avec l’apparition des fortifications (fossés) qui entourent les villages, ces derniers étant souvent édifiés sur des hauteurs.

La période suivante, autrement dit celle allant du XVIe au XVIIe siècle, semble plus connue avec la présence européenne dans la région de l’extrême sud-est de Madagascar. Bon nombre d’écrits nous rapportent l’existence dans la région de populations qui apparaissent définitivement fixées, lorsque l’on pense aux Zafiraminia pour ne citer que ce cas. Bref, en considérant ces quelques données archéologiques, l’on peut dire que les éléments tirés de la tradition orale ne sont pas sans fondement quant à l’ancienneté de la présence humaine sur le littoral sud oriental de la Grande île. Si les populations de l’intérieur à l’exemple des Bara avancent l’origine étrangère de leurs ancêtres et que ces derniers auraient débarqué dans cette partie du pays, l’idée est loin d’être saugrenue, si l’on tient compte des indices archéologiques.

En dehors de la façade sud orientale proprement dite, le littoral de l’extrême- sud de Madagascar n’en demeure pas moins important lorsqu’il s’agit toujours du point de débarquement des premiers ancêtres des Bara. L’on évoque à cet effet le cas par exemple de l’embouchure du Menarandra. Comme il a été fait mention précédemment dans le cas de l’Anosy, les rives de ce dernier fleuve ont permis la découverte d’un certain nombre de sites archéologiques qui démontre que là aussi, les indices ne manquent pas concernant la présence humaine dans les embouchures. Selon les résultats des recherches récentes en Archéologie, les fragments de poterie recueillis militent en faveur de l’ancienneté relative de la présence de l’homme dans la région et l’on rattacherait ces cultures au monde swahili de l’Afrique orientale : « These sites at the mouth of the Menarandra raise the intriguing possibilities that colonisation of the south may have been commenced by Swahili communities and/or that the mouth of the Menarandra may have been an enclave or entrepôt for Swahili traders between the 7th and 13th centuries… »19.

Outre l’embouchure du Menarandra, l’on sait également que d’autres embouchures comme celle du Mandrare n’en demeure pas moins importante en matière de découvertes archéologiques car au XIXe siècle encore, le site d’Antanambazaha qui se trouve dans cette dernière a été beaucoup fréquenté par les commerçants européens20.

Pour tout dire, il ne fait de doute que ces différents indices archéologiques méritent d’être pris en considération, dans la perspective de donner un meilleur éclairage quant aux diverses versions que l’on retrouve dans la tradition orale.

Les régions méridionales de l’intérieur et les sources écrites

Pour changer de registre, nous allons maintenant nous intéresser aux sources écrites dans le but de donner quelques éléments d’appréciation concernant les relations qui existent entre les régions de l’intérieur à l’instar du pays bara et le littoral de l’extrême sud-est et/ ou ouest, sud- ouest du pays. Compte-tenu de ce qui a été évoqué dans les lignes précédentes, l’on peut sans exagération penser que les relations de ces dernières avec les façades maritimes sud orientale et occidentale semblent remonter à une époque relativement ancienne. Pour nous cantonner dans une perspective historique, l’on peut se poser la question de savoir si l’on connaissait ces régions de l’intérieur dont fait partie le pays bara.

Le « pays des Machicores »

Si l’on évoque les régions de l’intérieur sud de Madagascar, l’on penserait volontiers au « pays des Machicores » si l’on veut rester dans une perspective historique. L’ouvrage de référence qui nous donne une bonne description de celui-ci est certes, l’« Histoire de la grande île de Madagascar » d’E. De Flacourt et nous pensons que les ancêtres des populations que l’on englobe aujourd’hui sous l’appellation de « Bara » ont dû évoluer non sans heurts dans ce fameux pays. Retenons pour illustrer ceci, les quelques lignes suivantes tirées de l’ouvrage de Flacourt : « Tout ce pays des Machicores [Masikoro] est ruiné des guerres ; autrefois le Grand qui s’appelait Dian Baloüalen [Andriampoloalina], c’est-à-dire maître de cent mille parcs, était le maître de tous ces pays des Machicores [Masikoro], Concha [Konkina ?], Manamboulle [Manambolo], Alfissach [Ahipisaka] et Mahafalles [Mahafaly], ainsi que même encore les habitants le confessent, et, alors, tout vivait en grande paix, le pays et les environs étaient très florissants et riches, mais, après sa mort, ses enfants se sont tellement fait la guerre qu’ils se sont tous ruinés, et chacun a tiré de son côté : tellement que Dian Manhelle [Andriamanely] et les Zaffeenrenavoulle [Zafindrenivola] s’en sont enrichis, tandis que les autres sont à présent ruinés, qui sont Dian Sorats… Dian Mananghe [Andriamanana] et quelques autres qui, au lieu de se maintenir les uns et les autres, se sont entreruinés, massacrés et tués… »21. Il est intéressant de constater que certains noms de souverains que l’on retrouve dans ce « pays des Machicores » ne sont pas étrangers à ce que l’on retrouve dans les généalogies bara, si l’on évoque des noms comme Dian Manhelle [Andriamanely], Dian Mananghe [Andriamananga]. Si l’on retient par exemple l’histoire des Zafimagnely, l’on sait que le personnage d’Andriamanely figure en bonne place comme étant l’ancêtre éponyme de ces derniers. Quant à Andriamananga et si l’on considère les écrits d’E. Fagereng, ce souverain serait un prince zafindravola et qu’il était « chef des Masikoro » au moment où les Français étaient présents dans l’Anosy au XVIIe siècle. Par ailleurs, à propos toujours d’Andriamananga, l’on sait que des prospections archéologiques effectuées dans les vallées de la Menakompy ont permis de retrouver un site à enceinte de pierres sèches (manda) associé à ce souverain. Selon la tradition orale recueillie dans la région, Andriamananga ou Ramananga était un roi tanala22 : « Nous avons recueilli auprès d’un roi tanala, Retsiombe, à 20 km du site, la tradition suivant laquelle le site fortifié a été construit par Ramananga pour se défendre de ses ennemis… C’est la seule tradition liée à ce site mais il est intéressant de constater que Ramananga aurait été un roi tanala »23.

Le pays de « Manamboule »

Outre le « pays des Machicores », il est une autre région de l’intérieur dans cette partie méridionale du pays dans laquelle nous retrouvons les indices de la présence ancienne des ancêtres des populations bara, en tenant compte une fois de plus, des noms de souverains. Ces indications nous viennent également de « l’Histoire de la grande île de Madagascar » de Flacourt. L’on peut lire ce qui suit à propos de ce que cet auteur appelle le pays de « Manamboule » et du souverain qui y a régné : « Manamboule [Manambolo] est un pays montueux, fertile en riz, sucre, ignames et légumes, en bons pâturages pour le bétail, en fer et acier ; il est tellement cultivé, comme aussi les pays qui suivent, que le bois y est rare… Le Grand de ce pays s’appelle Dian Panolahé [Andriampanolaha], agrandi par les guerres qu’il a faites contre ses voisins… »24. Là aussi, force est de constater que ce personnage d’Andriampanolaha jouit d’une place privilégiée dans certaines généalogies qui ont été recueillies auprès des Bara, particulièrement chez les Manambia. Ce souverain est l’ancêtre éponyme de ces derniers, surtout les Manambia Zafipanolaha autrement dit les « descendants d’Andriampanolaha »25.

Que peut-on dire au vu de ces quelques éléments tirés des sources écrites ?

En considérant ces quelques passages tirés de l’ouvrage de Flacourt, l’on ne manquerait pas de formuler un certain nombre de remarques. D’abord, à propos des différents souverains qui ont évolué dans ces régions de l’intérieur, la tentation est grande quant au rapprochement qu’il faudrait faire avec les ancêtres des Bara lorsque l’on évoque des noms comme Ndremagnely, Ndremananga, Ndrepanolaha, pour ne retenir que ces trois exemples. Mais du temps de Flacourt, c’est-à-dire au XVIIe siècle, les régions de l’intérieur autrement dit, l’arrière-pays du Fort-Dauphin était méconnu des Français. Les observations de l’historien américain R. Kent sont édifiantes à ce sujet lorsqu’il évoque la méconnaissance du pays bara par ces derniers. C’est ainsi que selon cet auteur du fait de cette ignorance, l’on a utilisé abusivement le terme masikoro qui est plus un terme géographique pour désigner les populations de l’intérieur sud de la Grande Ile. Il est intéressant de constater que ce mot masikoro est à rapprocher du terme mashokora que l’on retrouve en Afrique de l’Est, particulièrement en Tanzanie : « In Tanzania, in the extensive hill area behind Dar es Salam, such a scrub forest "is known to the natives" as mashokora. Therefore it is possible to suggest that the term Masikoro in southern Madagascar applied to the inland peoples who lived in the mashokora environment… »26. Concernant particulièrement les populations bara, R. Kent continue en ces termes : « This is probably the main reason why the Bara were not known by that name to the seventeenth-century coastal Europeans »27. D’après ce même auteur, si le terme bara ne figure pas sur les écrits du XVIIe siècle, la raison vient du fait que les Français qui étaient établis à Fort-Dauphin ignoraient semble-t-il, les Bara de l’intérieur. Parmi les agents de cette colonie de l’extrême sud-est de Madagascar, seuls Claude Le Roy et Sieur Foucquembourg ont vraisemblablement séjourné chez ces derniers. Ces deux personnages n’ont cependant pas laissé de documents écrits. À en croire Kent, le premier a été tué par les Zafimitovo et le second assassiné près de Paris à son retour en France et dont les notes et papiers personnels n’ont jamais été retrouvés28.

À propos du terme bara

Si l’on considère les sources écrites et les cartes qui sont antérieures au XIXe siècle, il apparaît évident que le terme ou le nom de Bara ne figurent pas dans celles-ci et que son utilisation semble de ce fait, relativement récente. En tenant compte des travaux disponibles, plusieurs argumentations ont été avancées pour expliquer le nom Bara. Selon R. Kent, c’est le Révérend William Ellis qui est le premier à faire mention de celui-ci en 183829. Quant à la signification de ce terme bara, les avis des différents auteurs qui ont écrit sur les Bara restent partagés. Pour les tenants d’un point de vue foncièrement négatif et simpliste, le terme bara signifie « sauvage » sans plus. Voici comment L. Catat s’exprime à propos des Bara : « Comme je le montrerai plus tard, les Bara viennent de l’Est, et leur nom, qui signifie “sauvage”, leur a été donné par les populations betsimisaraka… »30. Pour un autre auteur, le capitaine Vacher dans ses « études ethnographiques » définit le Bara comme un « naïf » selon les termes suivants : « le mot BARA qui fait encore partie des dialectes Bara, Tanala et Antandroy signifie : simple, naïf… »31. Quant à J. Faublée, se basant sur des arguments linguistiques, l’on peut lire ce qui suit dans sa définition du nom bara qui : « … n’est pas un sobriquet injurieux barabara “qui bredouille” attribué par d’autres Malgaches, mais un titre donné à ses sujets et à ses consanguins par un souverain Zafimaňely. Je rattache Bara au tchyam d’Indochine bara ou bàrà, terme honorifique qui signifie “grand, élevé, beau”, proche du javanais bra, au malais paras, sans croire qu’il y ait de rapport avec le sanskrit vara »32. Pour L. Michel, auteur également d’un ouvrage sur les Bara, le nom bara est d’origine africaine : « … Ils habitaient à une époque qu’il est impossible de fixer, sur la côte africaine. L’origine du nom qu’ils portent est également africaine »33. À y regarder de près, l’on se rend compte que le point de vue de L. Michel est aux antipodes de celui de Faublée. En effet, s’appuyant également sur des arguments linguistiques et dans le sillage de l’éternel débat sur le « problème des origines » des populations de Madagascar, L. Michel rattache plutôt le nom bara au monde swahili sinon bantou. Se basant sur les travaux de Ferrand, cet auteur nous rapporte ce qui suit : « Selon Ferrand, ce nom tribal n’est ni malgache ni indonésien, mais semble pouvoir être rapproché du nom tribal Mbara ou mbala à l’ouest du Nyassa. La nasale initiale du bantou mbara nous explique la forme bara au lieu de vara qu’on aurait pu attendre »34.

Pour rester dans ce cadre africain, essayons maintenant de voir le point de vue d’un autre chercheur qui rattache le nom bara à l’Afrique. Il s’agit de R. Kent qui n’hésite pas à qualifier les Bara d’« Africains » de Madagascar dans le chapitre 4 de son ouvrage sur les « Anciens royaumes à Madagascar »35. En considérant les travaux de cet auteur, le terme bara ou plus exactement « Barabé » apparaît pour la première fois dans les textes du milieu du XVIIe siècle, non pour désigner des groupes de populations mais plutôt un lieu ou un territoire : « The earliest mention of Barabé is thus found in a mid-seventeenth-century document. This century-old tradition reported by Flacourt does not mention Bara-bé as a people, but as a site »36. Mais selon Kent, le passage d’un nom de lieu à un nom de groupes humains n’est pas somme toute, une question insurmontable et les exemples abondent ne serait-ce que dans le cas de l’histoire des régions méridionales de Madagascar. Mais pour en revenir au nom bara, et en suivant toujours Kent, cet auteur rattache ce dernier terme au nom d’un ancêtre éponyme des Bara eux-mêmes, c’est-à-dire le personnage de Rabararatavokoky ou Bararatavokoky. L’on sait que ce dernier figure dans les généalogies aussi bien des Manambia que des Zafimagnely pour ne citer que ces deux cas. Pour ces derniers, voici ce que l’on retrouve dans l’ouvrage de Kent : « … Andriamanely I was fathered by Andriamena, Andriamena by Rapapango, Rapapango by Andriankehoheho, Andriankehoheho by Rabaratavokoka, and Rabaratavokoka by Ravatoverery »37.

Quant aux Manambia, Bararatavokoky est également mentionné parmi leurs ancêtres. Il serait le père de Ratsimitsiry d’après la généalogie qui a été fournie par un de nos informateurs38. Mais les ascendants de Bararatavokoky n’ont pas été énumérés par celui-ci. Bref, si l’on en croit Kent, le nom bara viendrait donc de Bararatavokoky : « Bara thus appears as part of an early ancestral name ». Et qui plus est, l’on aurait affaire ici à un terme qui serait originaire du monde bantou. Le nom Rabaratavokoka est décortiqué comme suit par l’auteur : « (Ra = noble + bararata = reed + vokoka = bent, a term often used to refer to a ruler who died, in an indirect way) »39. Nous retrouvons les idées qui suivent dans l’argumentation de ce dernier : « It is, however, deeply imbedded within parts of Bantu-speaking Africa and notably among the Zulu »40.

Si l’on tient compte de ces différentes argumentations concernant le nom bara, quelques remarques s’avèrent nécessaires surtout si l’on pense à la place de l’Afrique particulièrement l’Afrique australe voire orientale dans le passé de la grande Ile, essentiellement celui des régions méridionales du pays. D’après les données des recherches actuelles, principalement archéologiques, il n’est pas exagéré de penser que le contact de l’Afrique avec Madagascar remonte à une époque relativement ancienne. Comme évoqué dans les lignes précédentes, les vestiges archéologiques découverts aussi bien dans l’Anosy que dans l’Androy militent en faveur de cette argumentation. L’on peut penser que ces contacts privilégiés de la Grande île avec le Continent touchent essentiellement l’Afrique australe et le monde swahili du littoral est-africain. En ce qui concerne les Bara, outre les données tirées de la linguistique, les traces matérielles du passé que l’on rencontre chez ces derniers ne vont pas sans rappeler ce que l’on retrouve de l’autre côté du Canal de Mozambique, lorsque l’on pense aux manda autrement dit, ces sites archéologiques à maçonnerie de pierres sèches. L’on sait qu’outre leur caractère défensif, ces derniers sont associés au bétail et ne sont pas sans rappeler les kraals de l’Afrique australe. La tentation est forte de faire des rapprochements entre ceux-ci et les manda du pays bara41 et d’après les observations de R. Kent : « A kraal called Baramazimba, ruled by Umgabe, "dynastic name of a petty chief whose territory includes the Zimbabwe ruins", was found…in the heart of the old Mwene Mutapa empire »42.

Les relations du pays bara avec le littoral à travers les sources écrites

Même si les populations bara sont aujourd’hui éloignées de la mer, il ne fait de doute qu’elles entretenaient des relations souvent privilégiées avec le littoral si l’on tient compte des données des sources écrites. Nous allons pour illustrer ceci, focaliser notre attention sur les quelques éléments que nous pouvons glaner dans certains écrits dans lesquels nous retrouvons des renseignements intéressants sur les régions de l’intérieur. Parlant de celles-ci, l’on peut dire que certains textes apparaissent privilégiés à l’image par exemple, de l’ouvrage de Flacourt, essentiellement concernant des faits ou des événements relatifs au XVIIe siècle. Nous pensons que certains passages de cet ouvrage apparaissent intéressants dans la perspective de mieux comprendre les relations qui existent entre le littoral de l’extrême sud-est de Madagascar et les régions de l’intérieur. Ces dernières, au vu de ce qui a été développé précédemment, ont été occupées par les ancêtres des Bara et leur richesse en bétail a été signalée par Flacourt. Ainsi, du temps où les Français étaient établis à Fort-Dauphin, ce sont les régions de l’intérieur qui ravitaillaient la colonie en denrées de toutes natures, particulièrement en bétail. Nous connaissons les campagnes de Claude Le Roy chez les Bara d’après les écrits de Kent. Voici ce que l’on peut lire dans le livre de Flacourt à propos de celles-ci : « … car ils furent [les Français] sous la conduite du sieur Le Roy à plus de cent lieues vers le nord à la guerre contre un Grand qui s’appelait Dian Tsimamelou… qui y fut pris et tué par le nommé Dian Dave… pour qui les Français s’employèrent, et ils gagnèrent bien du bétail, dont ils subsistèrent jusqu’à ce que je les aie envoyé quérir, et ils m’amenèrent encore cinquante bêtes, outre cinquante que Dian Dave leur devait de reste »43.

L’on peut penser par ailleurs que ces relations des souverains bara avec les Français ne sont pas sans entraîner des bouleversements dans les royaumes de l’intérieur. Les plus forts de ceux-ci étaient certes, ceux qui traitaient avec les Français. Ces derniers pourvoyaient en fusils et en poudre, leurs alliés locaux. Certes, dans le contexte du XVIIe siècle, les relations entre les populations de l’intérieur et les Français n’étaient pas toujours faciles, loin s’en faut. Bien au contraire, ces contacts étaient souvent belliqueux et l’on avait affaire à des exactions sinon à de véritables pillages de la part de ces derniers. L’on connaît la situation de l’établissement de Fort-Dauphin dans les dernières années de son existence. Du fait des expéditions et des guerres sanglantes menées par les Français, nous connaissons les révoltes des souverains malgaches contre ceux-ci. À l’époque du gouvernement de De Chamargou, Andriamananga, souverain que nous pensons être du pays bara, et allié des Français, entre en guerre ouverte contre ces derniers. Outre les bêtes razziées, l’on sait également que ces régions de l’intérieur étaient, si l’on peut dire les « réservoirs à esclaves » du comptoir français du littoral. Nous pouvons lire les lignes suivantes dans le tome IX des Mémoires de la Congrégation de la Mission, à propos des esclaves ramenés à Fort-Dauphin par le Français nommé Le Vacher et/ou La Case : « … La Case accourut avec quelques troupes, défit Manangue, le força à lever le siège du Fort-Dauphin, dans lequel il fit entrer 5 000 esclaves et 1 500 bœufs pris par lui dans l’intérieur des terres. Après cet exploit, La Case peu rassuré sur les dispositions de M. De Chamargou, repartit pour chercher de nouvelles prises »44.

Par ailleurs, dans ses « études ethnographiques », Vacher nous rapporte que les régions de l’intérieur étaient bel et bien, les fournisseurs d’esclaves des ports tels que Fort-Dauphin. Parlant de la région de Tsivory, en pays bara manambia, nous retrouvons ce qui suit chez cet auteur, concernant les rapts d’enfants et de femmes : « Des femmes et des enfants vendus à leur insu, comme à l’insu respectif de leur mari ou de leurs père et mère… vendus contre des armes, de la poudre ou de la toile, généralement à des marchands venus de Fort-Dauphin… »45. Avant la conquête française, si l’on en croit toujours Vacher, « Tsivory était avant notre arrivée un marché important d’esclaves, ordinairement achetés par des indigènes commissionnaires de traitants de Fort-Dauphin, qui régulièrement les écoulaient par les négriers de la Réunion. La plupart de ces malheureux avaient été volés dans leur village ou pendant qu’ils se déplaçaient »46.

En dehors du littoral de l’extrême sud-est de Madagascar, le pays bara était aussi en contact avec la façade maritime du sud-ouest du pays et d’après certaines sources disponibles, la destination des échanges était la baie de Saint-Augustin. Concernant vraisemblablement le XIXe siècle, Faublée nous décrit en ces termes, les relations des Bara Vinda avec le littoral : « … Depuis leur installation dans l’ouest les Bara vinda avaient l’habitude de descendre avec des troupeaux le long de l’Unilahi, en groupe armés, à travers les pays tanusi et sakalava jusqu’à Saint-Augustin où ils échangeaient les bœufs contre des étoffes, des miroirs et surtout de la poudre et des fusils… »47.

Au terme de ces quelques considérations sur les relations des populations bara avec la mer, nous aimerions apporter ici un certain nombre de remarques. D’abord, il est vrai que en tant que populations de l’intérieur, les Bara n’ont pas à l’heure actuelle, des liens directs avec la mer si l’on considère par exemple leur genre de vie, qui est plutôt agro-pastoral. Cependant, en tenant compte de leur passé, essentiellement en ce qui concerne l’origine de leurs ancêtres, il ne fait de doute que les Bara ont des rapports que l’on ne saurait nier avec la mer sinon avec le littoral, particulièrement les embouchures. Comme bon nombre de Malgaches, pour ne pas dire comme les Malgaches en général, les ancêtres des Bara viennent d’au-delà des mers. À en croire les données de la tradition orale, ces derniers ont pénétré par les embouchures avant de rejoindre les régions de l’intérieur dans lesquelles, ils se sont fixés. Même si le nom bara ne figure pas dans les écrits qui sont antérieurs au XIXe siècle, il est permis de penser que les groupes humains que l’on regroupe sous cette appellation, existaient bel et bien, ne serait-ce qu’en tenant compte des noms de souverains retrouvés dans les documents écrits. Ces personnages qui sont mentionnés dans ceux-ci sont souvent les ancêtres éponymes des clans ou lignages actuels que l’on retrouve chez les Bara. Pour ce qui est des relations économiques, les régions de l’intérieur à l’exemple du pays bara, n’avaient pas toujours des contacts faciles avec le littoral car ce dernier est aussi synonyme de lieu de perdition si l’on pense à la période de la traite des esclaves. Pour tout dire, les Bara ne sont certes pas des « peuples de la mer », mais l’on peut affirmer que leur passé est indissociable de la mer.

Notes

1 Le cas que nous évoquons ici ne relève pas de la fiction. Il s’agit d’un cas véridique. Retour au texte

2 Bakoly Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini, « Madagascar dans l’océan Indien avant le XIIIe siècle - Présentation de données suggérant des orientations de recherche », Nouvelles du Centre d’Art et d’Archéologie n° 1, octobre 1983, p. 5-19. Retour au texte

3 Sylvie Rasoanandrasana Milson, Contribution à l’histoire des Antambahoaka de la région de Mananjary, Mémoire de Maîtrise, Département d’Histoire, Université de Toliara, 2004, 154 p. Retour au texte

4 Marie Sylvianne Harivelo, Les Anteony de la basse Matataňa – Façade sud orientale de Madagascar, Mémoire de Maîtrise, Département d’Histoire, Université de Toliara, 2004, 151 p. Retour au texte

5 Vacher, « Études ethnographiques », Revue de Madagascar, 1903, p. 408. Retour au texte

6 Dans la partie orientale du pays bara, ce que l’on désigne par l’Ivondro c’est plutôt les vallées de l’Itomampy. Avant leur déplacement vers l’ouest, bon nombre de populations que l’on regroupe sous l’appellation de « Bara » ont séjourné dans cette région. Retour au texte

7 D’après une carte établie par Vacher, la Manambia est une rivière, affluent du fleuve Mananara qui se jette à la mer au nord de Vangaindrano. Manambia veut dire « qui possède des via ». Les via sont des plantes de zones humides (Typhonodorum lindleyanum). Ce nom est devenu par la suite le nom des Bara dits Manambia car ils étaient établis auparavant au bord de cette rivière. Retour au texte

8 Version donnée par Tsiholafy (interview du 10.08.83). Retour au texte

9 E. Fagereng, Une famille de dynasties malgaches Zafindravola, Maroserana, Zafimbolamena, Andrevola, Zafimanely, Universitetsforlaget, Oslo-Bergen-Tromsô, 1971, 104 p. Retour au texte

10 E. Fagereng, op. cit., p. 2. Retour au texte

11 Nous pensons pour notre part que ce fleuve Inongy serait peut-être le nom ancien du fleuve Itomampy car quand on remonte de la région de Fort-Dauphin vers le nord, l’affluent du fleuve Mananara que l’on ne manquerait pas de rencontrer c’est l’Itomampy. L’on évoque encore aujourd’hui le séjour ancien des Zafimagnely dans les vallées de l’Itomampy. Retour au texte

12 E. Fagereng, op. cit., p. 7. Retour au texte

13 L. Michel, « Mœurs et Coutumes des Bara », Mémoires de l’Académie Malgache, Fascicule XL, Tananarive-Imprimerie Officielle, 1957, 192 p. Retour au texte

14 L. Michel, op. cit., p. 15. Retour au texte

15 Ibidem. Retour au texte

16 J.A. Rakotoarisoa and C. Radimilahy, “Culture and environment in Southern Madagascar: an archaeological perspective”, STUDIES IN THE AFRICAN PAST- 4, Dar es Salam, 2004, p. 131-151. Le site de Maliovola est daté de 1140 + 80 BP et 950 + 80 BP. Retour au texte

17 J.A. Rakotoarisoa and C. Radimilahy, op. cit., p. 136. Retour au texte

18 Ibid., p. 138. Retour au texte

19 Mike Parker Pearson and al., The Androy project Sixth report June-August 2000, p. 41. Retour au texte

20 Ibidem. Retour au texte

21 E. de Flacourt, Histoire de la grande île de Madagascar (1642-1660), Collection des Ouvrages Anciens Concernant Madagascar, Tome VIII, Paris, 1913, p. 74. Retour au texte

22 Dans les hautes vallées du Menarandra et de son affluent la Menakompy, le terme Tanala est utilisé pour désigner les Bara Antevondro (Zafimarozaha, Manambia, Zafimarosoa…). Retour au texte

23 J.P. Emphoux, « Archéologie de l’Androy : deux sites importants Andranosoa et le manda Ramananga », Omaly sy Anio, n° 13-14, 1981, p. 93. Retour au texte

24 Flacourt, op. cit., p. 35. Retour au texte

25 Dans le cadre de notre mémoire de maîtrise, nous avons recueilli des généalogies auprès des Manambia et le personnage d’Andriampanolaha ou Nrepanolaha est l’ancêtre aussi bien des Manambia Temahabo que des Manambia Zafipanolaha qui forment les deux subdivisions des Bara Manambia. Retour au texte

26 R. Kent, Early Kingdoms in Madagascar (1500-1700), Holt, Rinehart and Winston, USA, 1970, p. 140. Retour au texte

27 Ibidem. Retour au texte

28 R. Kent, op. cit., p. 140. Retour au texte

29 R. Kent, op. cit., p. 117. Retour au texte

30 L. Catat, Voyage à Madagascar (1889-1890), Paris, Hachette, 1895, p. 331. Retour au texte

31 Vacher, "Études ethnographiques", Revue de Madagascar, 1903, p. 404. Retour au texte

32 J. Faublée, « Notes sur quelques points de droit coutumier du Sud de Madagascar », Études de droit africain et de droit malgache, Paris, 1965, p. 28 (passage reproduit par L. Elli dans son ouvrage Une civilisation du bœuf. Les Bara de Madagascar. Difficultés et perspectives d’une évangélisation, Ambozontany, Fianarantsoa, 1993, p. 23). Retour au texte

33 L. Michel, op. cit., p. 17. Retour au texte

34 Ibid., p. 17. Retour au texte

35 R. Kent, op. cit., p. 116. Retour au texte

36 Ibid., p. 135. Retour au texte

37 Ibid. Retour au texte

38 Il s’agit d’une généalogie qui a été recueillie auprès de Velo du village de Soabognaky, dans les hautes vallées de la Menakompy. Retour au texte

39 R. Kent, op. cit., p. 136. Retour au texte

40 Ibid. Retour au texte

41 B. Manjakahery, Traditions orales et Archéologie du pays bara manambia, Mémoire de maîtrise, Département d’Histoire, Université d’Antananarivo, 1985, 181 p. + 136 p. Les manda que nous avons repérés dans les hautes vallées de la Menakompy sont effectivement associés au bétail car on trouve à l’intérieur de ces sites des couches de bouse (taimbala) qui donnent une couleur grisâtre du sol à l’intérieur de ces enceintes. Ces sites à maçonnerie de pierres sèches existent dans d’autres régions de Madagascar : dans le nord de l’Androy, sur les Hautes Terres Centrales, pour ne citer que ces deux régions du pays. Retour au texte

42 R. Kent, op. cit., p. 137. Retour au texte

43 Flacourt, op. cit., p. 73. Retour au texte

44 Mémoires de la Congrégation de la Mission, Tome IX, p. 497. Retour au texte

45 Vacher, « Études ethnographiques », Revue de Madagascar, n° 2, 1904, p. 126. Retour au texte

46 Vacher, op. cit., p. 128. Retour au texte

47 J. Faublée, « L’élevage chez les Bara du sud de Madagascar », Journal de la Société des Africanistes, Tome XI, 1941, p. 123. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Barthélemy Manjakahery, « Les Bara et la mer », Tsingy [En ligne], 16 | 2013, mis en ligne le 02 juin 2025, consulté le 25 mai 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1188

Auteur

Barthélemy Manjakahery

Professeurs des Universités, Université de Toliara