Les économistes ont depuis longtemps souligné l’importance du capital humain dans la société. Dans son ouvrage « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations », Adam Smith, en 1776, met l’accent sur l’influence de la main-d’œuvre sur la croissance économique. Il montre que la division du travail constitue la principale source de la croissance (qui est basée sur l’augmentation de la productivité) et du développement des échanges. La richesse des économies résulte largement de l’intensification de la division du travail et leur productivité augmente à mesure qu’elles spécialisent les activités de leur population active. L’accroissement de la production nationale provient de la division du travail dans la mesure où cette dernière améliore l’aptitude et l’intelligence des travailleurs. En n’effectuant qu’une seule tâche, ceux-ci évitent de perdre du temps pour apprendre et réaliser d’autres fonctions. Ils arrivent ainsi à mieux maîtriser cette tâche et à la réaliser sur une période plus courte. Elle devrait notamment favoriser le progrès technique en permettant à un groupe d’individus de se consacrer uniquement à l’activité de recherche et d’innovation. Les analyses récentes du processus de croissance accordent également un rôle crucial au capital humain. La théorie néo-classique traditionnelle de la croissance prend en compte le capital humain parmi les facteurs de croissance. Mankiw et al.1 l’ont notamment intégré dans le modèle de Solow2. Il prend également une place importante dans les nouvelles théories de la croissance3.
Dans un tel contexte, plusieurs auteurs cherchent à évaluer le niveau de capital humain d’un ou de plusieurs pays. Il est courant d’utiliser les indicateurs relatifs à l’éducation formelle pour le mesurer. Des auteurs évaluent le niveau général de capital humain d’un pays par son stock global d’éducation. Barro et Lee4 construisent des indicateurs en utilisant la méthode des inventaires perpétuels, combinant les données du recensement et les taux de scolarisation. Ils fournissent ainsi le nombre moyen d’années d’éducation de la population âgée de plus de 15 (25) ans pour un large échantillon de pays. Utilisant une méthodologie similaire, Cohen et Soto5 fournissent les années moyennes d’éducation pour la population âgée de plus de 15 ans. Ces bases de données sont utilisées dans plusieurs études empiriques sur la croissance économique6. Cependant, elles ne permettent pas de faire des analyses en série temporelle.
D’autres travaux utilisent une autre version de la méthode des inventaires perpétuels pour obtenir des séries annuelles du nombre moyen d’années de scolarisation de la population active7.
Les données annuelles sur le stock de capital humain sont particulièrement rares pour la région Océan Indien où les informations (notamment sur la scolarisation) nécessaires à son calcul ne sont pas disponibles alors qu’elles sont très utiles pour suivre son évolution et pour attirer l’attention de l’opinion et des pouvoirs publics.
Le présent article étudie l’évolution à long terme du niveau de capital humain de l’Île Maurice. Nous estimons ainsi le stock annuel d’éducation de la population active de ce pays en utilisant la méthode des inventaires perpétuels, basée notamment sur les travaux de Nehru et al.8 et de Wöman9. La suite du travail est organisée de la manière suivante :
- la première partie a pour objectif de définir et de souligner les caractéristiques du capital humain ;
- la deuxième partie présente la méthodologie et les sources de données utilisées ;
- la troisième partie est consacrée à la présentation et à l’interprétation des résultats.
Le concept de capital humain : origine, définition et caractéristiques
Dans les années soixante, la littérature économique propose une formalisation rigoureuse du « capital humain »10. Ces travaux considèrent la formation des individus comme un processus d’investissement qui consiste à accroître la productivité de la main-d’œuvre en la formant. Cette appellation s’explique par le fait qu’il s’agit d’une forme de capital qui est incorporée aux individus.
Le capital humain se définit comme l’ensemble des éléments déterminant les capacités productives d’un individu, c’est-à-dire son aptitude à exercer des tâches spécifiques. Le stock de capital humain augmente en faisant des investissements, des dépenses concernant l’éducation, la formation professionnelle, la santé et l’alimentation, mais il subit une dépréciation au cours du temps (perte du savoir-faire et usure physique).
Le capital humain est devenu un des concepts essentiels de l’analyse économique, même si l’assimilation des individus au capital est parfois critiquée. Sen11 a, par exemple, relevé que l’utilisation de ce concept conduit à réduire les êtres humains à des moyens de production. Toutefois, la notion de capital humain permet de mieux appréhender l’importance de la qualité de la main-d’œuvre dans la production de biens et services.
Dans une vision élargie, le capital humain est l’ensemble des connaissances détenues par les individus et qui agissent sur leur capacité productive. Ce que l’on peut désigner par le « capital connaissance » des individus prend en compte la dimension sociale de l’éducation. L’éducation, au sens large du terme, inclut la formation pour des activités spécifiques, d’une part, et l’apprentissage des règles sociales ou civiques, d’autre part. Des individus bien éduqués sont plus aptes à respecter les règles sociales ou les institutions et ils prennent généralement plus en compte l’importance de la formation. Par conséquent, ils vont investir plus intensément dans l’éducation en vue d’accroître leur revenu futur. Au niveau de la société dans son ensemble, ils vont contribuer à l’accroissement de la production globale et du niveau de bien-être.
L’éducation constitue une composante essentielle du stock de connaissances détenu par les individus. Elle permet le développement des deux catégories de connaissances qui favorisent la productivité de la main-d’œuvre dans la production, à savoir l’aptitude technique et la connaissance des règles sociales et des systèmes de valeur, alors que les connaissances acquises dans le cadre du travail affectent essentiellement la compétence technique des travailleurs.
L’assimilation du capital humain au stock de connaissances détenu par les individus permet de justifier l’utilisation, par les économistes, de l’éducation comme indicateur du capital humain. Le degré d’instruction peut être considéré comme une mesure approximative du niveau de capital humain, puisque la contribution de l’éducation reçue ou de la formation effectuée dans le système éducatif à la qualification de la force de travail est importante. La littérature sur la croissance économique admet que l’éducation constitue la principale composante du capital humain12. En améliorant la productivité du travail et en générant des externalités positives, elle offre des avantages aux individus qui la détiennent et à la société dans son ensemble. Enfin, l’acquisition du capital humain peut passer par la formation, mais il convient de préciser, sur le plan conceptuel, la distinction entre l’aptitude et les différentes connaissances abstraites acquises par les individus. De plus, il peut y avoir une synergie entre les connaissances : la somme des connaissances acquises favorise l’aptitude de l’individu à maîtriser les connaissances techniques ou les technologies13.
Le capital humain est constitué des connaissances à la fois des technologies de production (c’est-à-dire de la compétence technique) et des règles sociales (ou du système de valeurs), mais il faut également prendre en considération l’état de santé des individus.
Les travaux de Schultz14 et de Becker15 ont notamment défini le capital humain comme les investissements dans l’éducation, la formation des travailleurs, la santé, etc. Des individus en bonne santé sont plus aptes à apprendre, en vue d’accroître leurs connaissances. Ainsi, la productivité des individus dépend de leur niveau de connaissances techniques qui constitue la composante intangible du capital humain et de leur situation sanitaire qui est sa composante tangible.
Le « capital santé » agit sur la productivité de la force de travail de différentes manières. En effet, la situation sanitaire, tant actuelle que passée agit sur le niveau d’aptitude de la main-d’œuvre courante. La santé des élèves influe sur leur aptitude à acquérir des connaissances. Ils peuvent notamment consacrer plus de temps à la formation et accroître leur capital humain lorsque leur santé est meilleure. Le niveau d’aptitude des travailleurs est également affecté par leur situation sanitaire. Par conséquent, l’état de santé des individus a bien un impact sur le niveau de capital humain de l’économie.
Au sens large, le capital humain peut être ainsi défini comme l’ensemble des éléments déterminant la productivité des individus. Pour Bosserelle16, ce concept fait référence au stock de connaissances qui sont économiquement valorisables et qui sont incorporées aux individus. Cependant, il insiste sur un certain nombre d’éléments constitutifs du capital humain parmi lesquels les qualifications, les connaissances générales ou techniques et l’état de santé (ou l’hygiène).
Le capital humain présente des caractéristiques communes avec les autres types de capital. Tout capital peut être perçu comme une ressource dans laquelle les agents économiques investissent dans le but d’obtenir un flux de revenus. En effet, tout capital est par définition productif. Il s’agit d’un investissement réalisé en temps et/ou en énergie. Le capital humain comporte également une dimension temporelle au cours de laquelle des investissements sont réalisés à une date donnée, et nous en retirons des avantages à une date future17.
Cependant, le capital humain ne peut pas être séparé des individus. Le fait qu’il soit incorporé aux individus constitue la principale différence de ce facteur par rapport aux autres formes de capital existant dans l’économie. Il a également deux caractéristiques fondamentales, la rivalité et l’exclusivité18. Un bien est rival lorsque la jouissance de ce bien par un individu limite celle d’un autre. L’exclusivité est liée au fait de pouvoir empêcher l’usage d’un bien par d’autres. Le capital humain diffère du capital physique puisqu’il réside dans les individus et ne peut être acheté. Par contre, les services qu’il produit peuvent faire l’objet d’échanges marchands.
Le capital humain diffère notamment du capital social qui est un bien public dans le sens où il est partagé par l’ensemble des individus. En effet, le capital social ne peut être la propriété exclusive d’une seule personne. Coleman19 définit le capital social par sa fonction. L’auteur considère que ce capital n’est pas une entité unique. Il est composé de plusieurs entités différentes, avec deux éléments en commun. Ces entités comportent toutes des aspects relatifs aux structures sociales et elles facilitent certaines actions des agents économiques à l’intérieur de la structure. Le capital social réside dans les relations sociales, et les investissements réalisés par la société en temps et en énergie pour le produire sont moins directs que dans le cas du capital humain ou du capital physique.
La méthodologie et les sources de données
L’investissement en capital humain effectué dans le passé engendre le capital humain actuel. Plusieurs études associent le niveau de capital humain au nombre moyen d’années de scolarisation de la population active20.
Pour estimer le niveau moyen d’éducation de la population active, définie comme la population âgée entre 25 et 64 ans, nous utilisons la méthode des inventaires perpétuels qui a été notamment utilisée par Lau et al.21 et Nehru et al.22.
Le travail statistique se déroule en deux étapes :
- la première consiste à évaluer la somme agrégée des années d’éducation incorporées dans la force de travail ;
- la deuxième est consacrée au calcul du nombre moyen d’années d’éducation en divisant ce stock par le nombre de personnes en âge de travailler.
Si les données en matière de scolarisation couvrent une durée assez longue, la méthode des inventaires perpétuels permet d’accumuler le nombre total d’années d’éducation incorporées dans la force de travail du pays i (Si) à la date T. Le stock global d’éducation dans un pays est formulé comme suit :
,
où représente le nombre d’inscrits au niveau g à la date t. est l’âge maximal possible de la force de travail (64 ans). désigne l’âge minimal pour faire partie de la force de travail (25 ans). est l’âge de l’entrée à l’école des élèves (6 ans). représente le taux de redoublement pour le niveau g. est le taux d’échec ou de renvoi.
En supposant que les individus entrent dans la vie active à l’âge de 25 ans et se retirent après 64 ans, le stock global d’éducation dans un pays est formulé de la manière suivante :
.
Le nombre total d’années d’éducation incorporées dans la population en âge de travailler Si est divisé par la population active Pi (population entre 25 et 64 ans) afin d’obtenir le nombre moyen d’années de scolarisation de la population active du pays (si) :
.
Le stock d’éducation estimé dans ce travail est basé sur les données de la scolarisation fournies par Mitchell23 et l’Institut de statistique de l’UNESCO pour les années récentes. Les informations sur le redoublement sont diffusées par l’UNESCO. Les données sur la population proviennent de la Division pour la population des nations unies et de l’Organisation internationale du travail.
Pour estimer le stock d’éducation par la méthode des inventaires perpétuels, en considérant que la force de travail comprend la population âgée de 25 à 64 ans, nous avons besoin de longues séries de données sur la scolarisation.
Description et interprétation des résultats
On a retenu dans ce travail le stock d’éducation de la population âgée de 25 à 64 ans comme mesure du capital humain de la population active. On constate que le niveau moyen de capital humain incorporé dans la population active de la République de Maurice a connu une tendance globalement à la hausse (graphique 1). Il a augmenté avec un taux annuel moyen d’environ 1,54 % de 1971 à 2011. Cette évolution met notamment en évidence des efforts continus effectués dans le secteur éducatif. Ce dernier est notamment doté d’infrastructures suffisantes, en particulier dans les niveaux primaire et secondaire (Banque africaine de développement et Fonds africain de développement24).
Une forte progression de la scolarisation a conduit à la hausse du niveau moyen d’éducation de la population active mauricienne. Le taux brut de scolarisation est un indicateur permettant d’évaluer le développement d’un cycle scolaire. Il s’agit du rapport entre le nombre d’élèves ou d’étudiants inscrits dans un cycle donné au nombre de personnes qui ont l’âge théorique d’y être inscrit. Les taux bruts de scolarisation primaire, secondaire et supérieur sont passés respectivement de 74,58 %, 33 % et 1,64 % en 1971 à 101 %, 73 % et 45 % en 2010. Nous constatons ainsi une amélioration globale de la capacité d’accueil du système éducatif mauricien. Toutefois, il convient de noter que le taux de scolarisation passe d’un niveau très élevé au primaire à un niveau largement inférieur dans le secondaire, puis le tertiaire. L’écart entre les taux de scolarisation primaire et secondaire s’explique particulièrement par l’importance du pourcentage d’abandons et d’échecs25. Les possibilités d’études dans l’enseignement supérieur semblent également assez limitées. Le pays ne dispose que de deux universités (l’Université de Maurice et l’Université de technologie), des établissements privés d’enseignement supérieur (une école de médecine, une école de médecine dentaire, etc.) et de quelques institutions de formation professionnelle et industrielle (Banque africaine de développement et Fonds africain de développement26). Par ailleurs, il semble que l’enseignement supérieur du pays connaît quelques difficultés financières. Le service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France à Maurice27 a ainsi mis l’accent sur un décalage entre ses ambitions en matière d’enseignement supérieur et la faiblesse des moyens budgétaires alloués dans ce secteur.
L’observation du graphique 1 montre également que l’évolution du nombre moyen d’années d’études de la population active mauricienne que nous avons calculée est très proche de celles de Barro et Lee28 et de Cohen et Soto29. Cependant, notre étude donne des valeurs du stock d’éducation de Maurice supérieures à celles des deux autres travaux.
Graphique 1 : Évolution du capital humain de l’Île Maurice
Sources : Estimations de l’auteur sur la base des données des Nations Unies, de Mitchell30 et de l’UNESCO, Barro et Lee31 (2010), Cohen et Soto32 (2001)
Pour la période 1970-2011, nous comparons l’évolution du nombre moyen d’années d’études de la population active de Maurice avec celle de la France, des Philippines et du Ghana. Le graphique 2 montre que le niveau d’éducation de la population active suit généralement une tendance croissante. Cela marque notamment l’importance que les pays accordent à la formation des individus quel que soit leur niveau de développement économique.
Nous observons que l’évolution du niveau de capital humain de la population active mauricienne est plus proche de celle des Philippines, qui est un des pays émergents d’Asie, que de celles de la France et du Ghana. Les courbes de l’Île Maurice et des Philippines sont largement plus élevées par rapport à celle du Ghana qui est un pays en voie de développement.
Entre 1971 et 2011, le taux moyen de variation du nombre moyen d’années d’éducation de la population active de Maurice (1,54 %) est très proche de celui des Philippines (1,59 %). Toutefois, l’évolution du capital humain de Ghana est également relativement rapide, mais plus faible (1,36 %).
Graphique 2 : Comparaison du niveau de capital humain
Sources : Estimations de l’auteur sur la base des données de la Division pour la population des nations unies, de Mitchell et de l’UNESCO
Le graphique 2 montre enfin que la France dispose d’un niveau de capital humain plus élevé que l’Île Maurice, mais les écarts se réduisent. En effet, le rythme de progression du niveau moyen d’instruction de la population active française qui a déjà atteint un niveau relativement élevé est moins rapide. Le stock d’éducation n’a progressé en moyenne que de 0,62 % de 1971 à 2011.
Par ailleurs, l’intérêt particulier de cette étude est de proposer des données annuelles qui renseignent sur des années récentes, alors que les bases de données disponibles sur le stock d’éducation sont généralement quinquennales ou décennales33.
En revanche, il convient de noter qu’il s’agit ici d’un indicateur imparfait du capital humain. La méthodologie utilisée pour calculer le stock d’éducation ne permet pas de considérer la qualité du système éducatif qui peut varier dans le temps et dans l’espace. En nous limitant aux seules études scolaires, nous négligeons également les autres moyens de qualification qui sont plus difficilement mesurables34. Comme tous les indicateurs basés sur l’éducation formelle, le stock moyen d’éducation de la population active ne tient pas compte de certains aspects du capital humain (éducation informelle, expériences, santé, etc.)35.
Conclusion
Cet article présente l’évolution du stock annuel moyen d’éducation de la population active de l’Île Maurice pour la période 1970-2011, utilisant la méthode des inventaires perpétuels. Les résultats montrent un niveau élevé et une augmentation à long terme du niveau moyen de capital humain du pays. Cette amélioration de la qualification de la main-d’œuvre, qui s’explique par une progression globale de la scolarisation, constitue un facteur clé du décollage économique et de la durabilité du développement de l’Île Maurice.
Le niveau relativement élevé du capital humain a particulièrement favorisé l’industrialisation puis la diversification de l’économie de Maurice. Traditionnellement tirée par le sucre, le textile et le tourisme, l’Île a pu se diversifiée dans les services financiers et dans les technologies de l’information et des communications36.
Une main-d’œuvre éduquée et qualifiée aide également à relever les nouveaux défis exigés par la mondialisation mais aussi par le développement de l’économie fondée sur le savoir, c’est-à-dire d’une société dans laquelle le succès des entreprises et de l’ensemble des économies nationales dépend de plus en plus de l’aptitude à créer et à exploiter des connaissances37.
Toutefois, ce constat globalement positif sur la situation du capital humain ne doit pas masquer une certaine inefficience du système éducatif. Comme la qualité de ce dernier joue un rôle déterminant dans la capacité à tirer profit de la mondialisation et des nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’Île Maurice devrait davantage adapter son système éducatif aux évolutions de l’environnement socioéconomique pour soutenir sa croissance économique et son développement à long terme.


