Origine et ancêtres des Réunionnais : entre légendes et réalités, la part des femmes antanosy dans le peuplement de La Réunion, dès l’année 1648

DOI : 10.61736/tsingy.1253

Abstracts

Cet article voudrait faire un « clin d’œil » sur le pays et les femmes antanosy car ces dernières font partie de ces pionnières qui ont contribuées à fonder l’île de La Réunion et ont aidé à son peuplement. Qu’elles fussent esclaves ou princesses, elles méritent un intérêt plus conséquent que les seules allusions mentionnées dans les prospectus touristiques. Cet article est aussi une incitation à d’autres recherches sur ce même thème. Un bon historien, avec un peu d’imagination et en faisant recours à des ouvrages tels que celui d’E de Flacourt- C. Allibert, peut faire revivre l’odyssée de ces filles et ces femmes venues à La Réunion par la force ou de leur propre gré.

This paper is a “clin d’œil” about the Antanosy country and its women. These “females” belong to the pioneers who created La Reunion Island and who helped to establish its population. So they be slaves or princesses, they deserve a most important interest than the only allusions in the touristic leaflets. An another target of this subject is to give an idea that a "clever" historian can use his imagination with the support of major books about the question (ex : E. de Flacourt-C. Allibert) for reliving some population movings no more in the "bad" meaning but in the good interpretation.

Outline

Text

La thématique choisie, cette année, par la revue Tsingy nous permet de présenter l’article suivant : « Origine et Ancêtres des Réunionnais ; entre légendes et réalités, la part des Femmes Antanosy, dès l’année 1648 ». Plusieurs raisons nous ont incitée à réfléchir sur ce thème.

Tout d’abord, les références à trois femmes malgaches dont furent issue une partie de la population réunionnaise bien que toujours mentionnées, n’ont pas fait l’objet d’études approfondies. Cet article ne prétend pas en apporter une solution. Par contre, cette lacune nous offre aujourd’hui une occasion de présenter à partir de quelques ouvrages généraux, tels que l’Histoire de la Grande Isle de Madagascar d’Estienne de Flacourt de 1658 et republiée par Claude Allibert en 20071, ou l’Histoire de Madagascar d’Hubert Deschamps, rééditée au moins quatre fois2, quel avait pu être le milieu naturel, physique et surtout humain d’où partir ces souches malgaches (loharanon’aina = source de vie ) de l’Ile Bourbon qui deviendra plus tard l’Île de La Réunion.

L’engouement porté par les étudiants américains depuis presque deux décennies (1993) à chaque session de printemps et d’automne sur Fort-Dauphin ne peut pas nous laisser indifférents à propos de cette région. Un ou deux étudiants écrivent un mémoire, qu’ils appellent pompeusement « Travail Indépendant », car ce dernier ne doit être confectionné qu’à partir de leurs investigations personnelles3.

Et l’envoi de femmes malgaches, actuellement, dans certains pays arabes comme l’Arabie Saoudite, la Jordanie et le Liban, pour des tâches domestiques ou d’autres travaux nous pousse à penser que ces dernières ne sont pas plus que des « engagées modernes » et qu’aujourd’hui la condition féminine n’est pas si différente de celle de ces femmes antanosy parties pour l’Île Bourbon au temps d’Estienne de Flacourt.

Une autre justification de ce choix est que même à partir de peu de documents, l’Historien, en bon historien, peut « imaginer ». Ici, il faut voir comment l’Amérique des années 1600 a « inventé » certains aspects de son histoire : Indiens, Blancs et Noirs4. Et l’Île de La Réunion porte bien son nom, tant sur le plan physique que sur le plan humain et culturel.

Les femmes antanosy : un substrat « infime » mais réel de la population bourbonnaise

ANTANOSY (litt : « ceux qui habitent les îles ») est un nom voulant marquer les conditions dans lesquelles les premiers habitants ont fixé leur résidence dans le pays.

Estienne de Flacourt décrivait les Antanosy (« Tanosse ») comme des personnes à la couleur « ventre de biche », c’est-à-dire possédant, en général, un type brun clair, asiatique, proche des Indonésiens, surtout les individus appartenant à la famille des chefs. La société tanosy est divisée en trois groupes hiérarchisés. Les nobles antanosy (district de Fort-Dauphin) se disent d’origine arabe et ils ont conservé quelques sorabe (manuscrits arabico-malgaches). Ces écrits en caractères arabes mais en dialecte antanosy contiennent les légendes sur l’origine des populations antanosy, les traditions orales sur leur histoire5.

Flacourt a bien connu l’organisation sociale tanosy. En haut de l’échelle sociale se placent les Zafi-Raminia, arrivent ensuite les voajiry, supposés être aussi d’origine étrangère, les hommes libres, lohavohitsy et enfin les ondevo, les esclaves, généralement des prisonniers de guerre. Il s’est plaint à diverses reprises de l’hostilité et des traîtrises des Tanosy. Devant les évènements, de caractère indépendant, tout au long de l’histoire de Madagascar, les Antanosy se révoltèrent contre tous ceux qu’ils considèrent comme des envahisseurs, les Français à partir de 1642, les autres Malgaches dont les Merina à partir de 18456, de nouveau les Français en 1898 jusqu’en 1904. En réalité, les « Antanosy sont essentiellement paisibles et dociles »7. Vivant dans des conditions d’existence plus qu’élémentaires, ils ont servi de main-d’œuvre dans les plantations de l’île Bourbon et de l’île de France en tant qu’esclaves et bien plus tard (en particulier après 1848) en tant qu’engagés.

Mais ils ont été précédés bien avant cette date par trois femmes.

Un peu de géographie : le point de départ de ces femmes malgaches, Fort Dauphin, et les premiers essais d’installation française (1642-1674)

Les Grandes Découvertes ayant permis aux Portugais de découvrir Madagascar en Août 1500, ces derniers se rendirent dans le Sud Est de l’île et leurs navires mouillèrent dans la baie des Galions (Ranofotsy) dans le pays des Matacassi (Antanosy), nom qui semble avoir donné naissance au mot Madacassi ou Malagasy (Madécasses ou Malgaches) appliqué plus tard à tous les habitants de Madagascar. Mais les Portugais ne furent pas les seuls à venir. Dès 1527, les navigateurs français firent escale à Madagascar. Un siècle plus tard, l’océan Indien devint très fréquenté par les Européens et les îles s’y trouvant commencèrent à être convoitées par les plus grandes puissances maritimes de l’époque. Ainsi les années 1640 voient non seulement l’arrivée des marins et des commerçants (sans omettre les pirates) dans la zone mais aussi la publication d’ouvrages8 voulant à la fois intéresser les monarques européens, les missions et les grandes compagnies commerciales9.

Diverses régions furent alors explorées et il y eut plusieurs tentatives d’installation de populations dont l’établissement de Fort-Dauphin.

L’année 1642 marque le début des relations inter îles. En effet, la création de la Compagnie des Indes Orientales eut pour principal effet l’installation de colons dans les îles Mascareignes, à Sainte-Marie de Madagascar et à Sainte-Luce.

Pronis et Foucquembourg s’y installèrent avec douze hommes. Ils seront rejoints par 70 autres l’année suivante. Mais la plupart ne survécut pas : ils furent massacrés par les autochtones et décimés par la fièvre. Pronis décida alors le transfert de la petite colonie et ainsi fut fondé le Fort-Dauphin en l’honneur du futur roi Louis XIV (1643).

Le site de Fort-Dauphin

Fort-Dauphin se trouve bâti sur une petite presqu’île qui se divise en deux pointes principales. L’une, la seule habitée jusqu’ici, ferme un peu au Nord-Est une baie ou port naturel offrant un mouillage assez sûr ; elle est terminée par le vieux fort Flacourt. L’autre, plus au Sud, couronnée de rares filaos, longe la fausse baie des Galions et se termine presque à pic par des roches granitiques. Ce cap n’est communément désigné par les habitants que sous le nom de la pointe.
Le sol est un sable assez maigre que les vents toujours violents ont amoncelé en dunes à arêtes saillantes, ce qui d’ailleurs n’enlève rien au paysage.
De plus, élevé de ces monticules, occupé par un vieux cimetière malgache, on jouit d’un joli panorama.
La mer borne l’horizon au Nord-Est, au Sud et au Sud-Ouest. Au Nord-Est, vers la pointe Itaperina, on remarque la roche de la Baleine. Les flots viennent s’y briser sur une assez longue étendue. Là, dit-on, avaient lieu autrefois les épreuves juridiques.
Au Nord, l’horizon est fermé par les montagnes schisteuses et arides. Le pic Saint-Louis, point de repère pour la navigation, émerge sensiblement au milieu du massif10.

Anthropologie, psychologie sociale et histoire : à la recherche des concepts et des référents culturels antanosy

L’histoire événementielle a presque toujours mis l’accent sur les affrontements opposant les peuples. Cette constatation peut être justifiée par les pages consacrées à notre période et à notre région dans la plupart des ouvrages relatifs à l’histoire de Madagascar. Peu d’auteurs sont arrivés à s’en détacher et font à peine allusion aux moments de répit.11 Par exemple pour la période qui nous intéresse, seul H. Deschamps, peut être le seul à écrire d’une manière positive :

La colonie entra alors dans une phase très active. Pronis lia des amitiés avec les chefs Rohandrians (Zafiramania) de l’Anosy et prit même chez eux une épouse, Dian (Andrian) RaveloA…
Mais, dès le début de 1646, les choses se gâtèrent.

En fait, lorsqu’il est question de femmes, les récits et leurs interprétations ont tendance à alléger leur rôle. En parlant des « Établissements français (1642-1674) » H. Deschamps ne peut pas éviter de mentionner l’importance de l’entrée des femmes dans cette période, mais, il le fait d’une manière évasive. Au sujet de Pronis, commis de la « Compagnie des Indes Orientales »12, H. Deschamps écrit : « Pronis, ayant seul l’autorité désormais, en abusa. Certains Français lui reprochaient de dissiper les vivres en entretenant sa femme et ses parents malgaches, alors qu’il exigeait de ses compagnons un service dur… ». Et lorsque Flacourt arrive à Fort-Dauphin en tant que gouverneur, en décembre 1648 il « commença par renvoyer, avec de bonnes paroles, la femme de Pronis et employa celui-ci à faire des achats de riz… »13.

En réalité, nous sommes au cœur même de la problématique entre l’histoire en tant que reconstruction du passé d’une part, et la notion de vérité historique d’autre part. Dans les sources orales (ici les traditions du Sud, Sud-Est de Madagascar en général, et antanosy en particulier), tout comme dans les récits de voyage, les Antanosy se retrouvent aux frontières de la conscience historique et de l’inconscient collectif. L’historiographie de Madagascar et celle de La Réunion du XVIIe siècle en rendent compte. Sensibles au discours tenu par les populations, les historiens intéressés par notre sujet se sont fondés sur les informations qu’on leur a bien voulu livrer pour donner la plus grande consistance historique à ces premières relations entre Madagascar et La Réunion. De ce point de vue, nous pouvons considérer que ces historiens ont été très fortement influencés par leurs préoccupations idéologiques conscientes ou inconscientes.

Mais, la recherche historique récente nous permet aujourd’hui d’avoir des schémas d’explication et d’analyse d’une plus grande portée historique. La dimension historique du peuplement de La Réunion fondée sur une intégration de la Grande Ile de Madagascar dans l’histoire de l’océan Indien est d’une toute autre envergure. De nouvelles problématiques et de nouvelles connaissances, de nouvelles interrogations et de remises en cause rendent obsolètes et anecdotiques la tradition et l’exclusivisme de ces « cinq cents premiers habitants de La Réunion », l’oubli, le silence sur ces trois femmes malgaches, ancêtres (Razana) de la population réunionnaise.

Les « Femmes de Bourbon » : princesses ou esclaves

Dans son milieu naturel, la condition de la femme antanosy dépend de son statut civil et familial.

Si les filles Merina et Sakalava possèdent une certaine indépendance et sont souvent propriétaires personnelles, dans tout le Sud, la femme ne tient qu’un rôle secondaire. Elle perd en grande partie son rôle de compagne et de confidente. Elle ne mange pas avec le mari. Elle ne doit commencer son repas que quand il a terminé et n’a pas le droit de se servir de son assiette et de sa cuiller. Sur la route, elle marche derrière lui. Si elle l’accompagne dans un voyage de moins d’une semaine, c’est elle qui porte les bagages. Quand une femme croise un homme sur son chemin, elle doit lui céder le passage…14.

« Le mariage domine la vie sociale »15 dans toutes les ethnies. Et la femme en est l’enjeu. La femme antanosy, comme toutes les femmes des régions du Sud, devait sauvegarder la pureté du lignage, voire du clan. Les mariages exogamiques étaient prohibés. Les unions entre gens d’ethnies différentes sont peu appréciées, en particulier dans le Sud, en milieux arabisés. La femme, au tempérament aventurier, en épousant un homme d’une autre origine était « maudite » et chassée de la communauté. Qu’advenait-il de celles qui voulaient épouser des étrangers, des vazaha ?16 Les filles se mariaient très jeunes. Cornélius de Houtman écrivait en 1595 qu’à Saint-Augustin, les filles se mariaient à… 10 ans et les garçons à 11 ou 12 ans. Elles pouvaient avoir le statut de co-épouse (rafy) avec la pratique de la polygamie. La répudiation était connue de tous les Malgaches et Raymond Decary avait noté : « les Rahondria ou seigneurs antanosy pratiquaient récemment encore une coutume singulière. Si la femme répudiée était d’une condition égale à la sienne, le Rahondria proclamait le renvoi à son de conque ; si elle lui était inférieure, il lui faisait passer une nuit avec l’esclave ou le domestique de la cuisine, et elle partait ensuite sans autre forme de procès »17.

Peut-on imaginer comment étaient ces femmes ?

Les femmes antanosy ne se coiffent pas elles-mêmes comme les autres Malgaches, elles se rendent ce service à titre de réciprocité. On utilise pour ce faire un poinçon de bois ou d’os qui sert à séparer les touffes initiales, puis un peigne ou plus souvent une sorte de balai de jonc avec lequel on les brosse ; après quoi, lustrés d’huile de ricin, de pignon d’Inde, de coco ou de certaines pommades, ils sont disposés suivant l’ordonnance désirée18. Ces opérations rappellent les séances de tissage et tressage des salons de coiffure actuels, et demandent autant de temps qu’aujourd’hui. Autrefois, les séances pouvaient durer une journée entière….

La coiffure n’est pas la seule arme de la coquetterie féminine. Les femmes piquent rarement des fleurs dans les cheveux ; on en voit seulement dans le Sud-Est (Antaisaka, Antanosy, Antaimoro). C’est un fait à souligner car cette région n’est pas humide. Et les fleurs sont rares. Les parfums ne sont pas ignorés ; ils sont de fabrication locale. L’huile de ricin est aromatisée avec la feuille pulvérisée du Ravintsara et la résine de ramy utilisée dans certaines mixtures possède une odeur qui n’est pas désagréable.

Une autre mode, celle des tatouages, particularise les Antanosy. Mais, la technique opératoire est la même partout. Le tatoueur, à l’aide d’une pâte faite d’un mélange d’eau et de suie, compose sur la peau le dessin initial ; tenant ensuite trois ou quatre aiguilles ou épines de cactus, il crible de coups de pointes rapides toute la surface du dessin ; les pointes sont enfoncées obliquement, comme si on cherchait à décoller légèrement l’épiderme ; le sang perle, on lave. Puis la peau est enduite par friction d’un mélange de charbon en poudre, provenant d’un épi de maïs brûlé, et de jus de « brède morelle » ou d’indigofera (aika) ou encore d’autres plantes. La mixture pénètre dans la multitude des petites blessures, et la teinte obtenue est noire ou très foncée. Au cours de la cicatrisation, l’épiderme est fortement boursouflé. Quand la croûte tombe, le tatouage apparaît bleuâtre. Un dessin bien fait peut durer toute une existence. Les tatouages féminins garnissent surtout leur poitrine. Tous les dessins ont leur nom ; le masoandro, « soleil ou roue solaire » a un sens spécial. Ce dessin sert à « éclairer » les voleurs de bœufs qui opèrent la nuit ! Et les femmes réputées pour leurs qualités amoureuses le portent aussi ! D’une façon générale, au masoandro est liée une signification de force, de virilité. Les Antanosy ont peu de dessins sur la face ; par contre ils atteignent leur maximum sur la poitrine de la femme.

Lorsqu’on interroge sur le but et le sens des tatouages, l’Antanosy répond : « Ce sont des bijoux qu’on a dans la peau ». Le goût pour la parure se traduit aussi chez les Malgaches par le port d’une foule de bijoux. Quelques ethnies, cependant, possèdent des bijoux plus particuliers. Les femmes Antanosy Antatsimo mettent dans leur chevelure des sortes de rosaces en argent, qu’elles fixent à l’aide d’une tige mobile et pointue faisant office d’épingle.19

La vie dans le village et au sein de la famille antanosy peut s’imaginer, depuis le lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit. Dans chaque famille, la femme, dont les activités commencent avant celles du mari, prépare le premier déjeuner de riz (vary sosoa). Après les femmes sortent et comme les hommes partent à la recherche du combustible, à défaut de bois, elles se contentent de ramasser du bozaka, de longues herbes desséchées qu’elles amassent en grosses bottes et qui alimenteront tant bien que mal le foyer. D’autres femmes vont puiser de l’eau, même très loin. Leur journée est très longue, car même si cette dernière est finie pour les hommes, celle des femmes est loin d’être terminée. L’heure est venue de piler le riz, les mortiers sont rassemblés sous un arbre, souvent un manguier. Les femmes apportent le paddy, mettent les mortiers en place et bientôt l’air retentit du bruit mat des pilons. La fin de journée est aussi le moment propice pour les rendez-vous amoureux surtout lorsque les jeunes filles vont aller chercher de l’eau à la fontaine ou à la source.

Femmes antanosy, femmes des îles de l’océan Indien

À lire l’histoire générale de Madagascar, le XVIe et le XVIIe siècle marquent le début des assauts des puissances étrangères. Fort-Dauphin et tout le Sud de Madagascar se trouvant sur la route des Indes n’échappent pas à leurs conséquences. La conjoncture devient difficile et les difficultés prennent diverses formes. La fréquentation des traitants de l’île Bourbon (et de l’île de France) avait des répercussions sur les relations entre les Malgaches et ces traitants. La période correspond au début du peuplement de l’île Bourbon. Comme les Romains autrefois, qui avaient eu besoin de femmes sabines, leurs voisines, les Bourbonnais devaient chercher des compagnes et certains d’entre eux avaient donc pris femmes en pays antanosy. Ces femmes étaient-elles des filles de rois ou de simples servantes ?

Nous ne pouvons pas donner de réponses, en l’état actuel des recherches. Mais on peut toutefois avancer certains faits. Si ces femmes étaient d’origine esclave, leur commerce se confondait avec celui des marchandises. N’étant que des objets de droit, elles ne pouvaient donc pas intéresser ceux qui les avaient emmenées à l’île Bourbon. En 1767, un siècle après Flacourt, Glénet, un traitant de l’île de France installé à Fort-Dauphin, achetait une femme pour deux fusils20.

Arrivés aux Mascareignes, femmes et hommes travaillaient à peu près du lever au coucher du soleil, nourris de maïs et de manioc.

La traite marque l’histoire de la côte Est et la côte Sud de Madagascar. Elle ne cessa de s’intensifier au cours des siècles suivants. En 1717, il y avait à Bourbon un millier d’esclaves malgaches, en 1826 quatorze mille21.

… la fréquentation des traitants de l’île Bourbon et de l’île de France avait des répercussions sur la façade orientale de l’île.
En effet, depuis que les Français avaient introduit le café à Bourbon, cette île se spécialisant dans l’agriculture d’exportation semblait destinée à un avenir économique prometteur. L’intérêt des Français pour Madagascar avait alors repris. L’île pourrait approvisionner les îles Mascareignes en produits de première nécessité : riz, viande et esclaves. Sainte-Marie de Madagascar devenait alors une position stratégique de premier ordre.

Dandouau et Chapus en parlant des Antanosy font la même remarque : « … les planteurs de La Réunion et de Maurice ont tiré longtemps leurs engagés de cette région »22.

Tout le monde n’était pas esclave ni plus tard des engagés, l’histoire mentionne aussi le cas rare de ces princesses malgaches mariées aux chefs des pirates, ou à des traitants, de force ou par inclination. Les exemples les plus cités viennent des royaumes betsimisaraka23 mais on peut imaginer les premiers contacts des Antanosy avec Estienne de Flacourt et les siens. Comme deux siècles plus tard, les missionnaires du XIXe siècle24, les étrangers ne pouvaient lier des relations qu’au plus haut niveau. Dans le Sud ces relations ont existé. L’exemple de La Case mérite d’être cité.

Arrivé en 1656, il avait participé à des guerres chez les Karimbola et les Mahafaly ; sa valeur l’avait rendu célèbre chez les Malgaches. Il épousa une fille de chef, Dian Nong, qui devient reine à la mort de son père. « Prince malgache, La Case ne renonça pas pour autant à être français et ne manqua pas une occasion de mettre ses talents militaires, sa connaissance du pays et son immense prestige au service de la colonie… »25

La conjoncture était difficile et les femmes antanosy devaient servir non seulement de « monnaies d’échange » mais aussi et surtout le fondement même du peuplement de l’île Bourbon, l’occupation de celle-ci étant « la conséquence de la présence des Français à Madagascar ». Estienne de Flacourt, à la fin de son séjour avait préconisé la conversion des Malgaches à la religion catholique et les mariages mixtes. Après Flacourt, les relations inter-îles vont s’intensifier26. Les pirates fréquentèrent intensément l’océan Indien (1684-1724) et vinrent s’installer à Madagascar en y prenant femmes et en y faisant souche de métis, en participant à la vie du pays. Le XIXe siècle voit la concrétisation de la colonisation.

Conclusion

L’exemple que nous venons de voir permet d’émettre les réflexions suivantes. Même si beaucoup reste à faire pour restituer l’épaisseur chronologique, le poids et la diversité des influences interculturelles, les phases et les tendances spécifiques de l’histoire de Madagascar ; les méthodes et les démarches diversifiées employées par les historiens du commerce et des relations internationales, les historiens africanistes, les linguistes et les archéologues nous permettent de reculer, chaque jour davantage, les limites de nos connaissances sur l’histoire du peuple malgache.

Notes

1 Claude Allibert, Étienne de Flacourt (1658), Histoire de la Grande Isle de Madagascar, Éditions Karthala, 2007, 712 p. Return to text

2 Hubert Deschamps, Histoire de Madagascar, 4e éd., Berger Levrault, Paris, 1872, 348 p. Return to text

3 E. Mac Intosh, Portraits de femmes par classes d’âges, Exemple de Fort-Dauphin, IST Spring session, June 2011, Université Antananarivo/IST Vermont. « The purpose of my project is to try to understand the lives of the women of Fort-Dauphin un order to 1- better understand the stages of life of a group of Malagasy women on an analytical level and 2- get to know specific women on a human, personal level in order to better understand how the women live and feel ». C’est le dernier travail en date sur Fort-Dauphin, et par chance, sur les femmes. Return to text

4 La première installation permanente et effective des colons britanniques, le 13 mai 1607, à Jamestown en Virginie, a fait l’objet de nombreux récits historiques dédiés aux enfants jusqu’aux érudits adultes, en valorisant la part prise par chaque peuple (Africain, Anglais, Indien Powhatan). En particulier, le rôle de Pocahontas est un exemple à prendre pour ces trois femmes malgaches. Return to text

5 Les érudits antanosy restent très jaloux des « secrets » contenus dans les Sorabe et il est regrettable de ne pas pouvoir les consulter, car l’histoire est ici « gelée ». Return to text

6 H. Deschamps, op. cit. Return to text

7 A. Dandouau et G. S. Chapus, Histoire des populations de Madagascar, Paris, Larose, 1952, p. 82. Return to text

8 Les livres servaient de « prospectus », d’éléments publicitaires et de moyens d’information. Return to text

9 Ainsi, citons le premier dictionnaire malgache avec les mots malais correspondants paru en 1663 par l’entremise d’un hollandais Frédéric de Houtman. Il séjourna à Sainte-Marie de Madagascar et dans la baie d’Antongil. L’Anosy fut aussi régulièrement fréquentée par les Hollandais. Return to text

Les Anglais firent de même en 1640. Un marchand de Londres, Walter Hamond publiait Un paradoxe prouvant que les habitants de Madagascar sont (dans les choses temporelles) le peuple le plus heureux du monde. C’est sûrement à cette époque que ce mythe de l’Eldorado commence. En 1644, Richard Boothby, dans son ouvrage Description de la très fameuse île de Madagascar, présente cette dernière comme un « vrai paradis terrestre ».

10 J. Cardeneau, « Le site de Fort-Dauphin », Notes, Reconnaissances et Explorations, 2e semestre, 1898, p. 1173. Return to text

11 Les bibliographies du XIXe siècle donnent parfois des ouvrages très agressifs et partisans. Return to text

12 H. Deschamps, op. cit., p. 67. « La Compagnie des Indes orientales avait obtenu du Cardinal de Richelieu le privilège d’habitation et de commerce dans l’île de Madagascar. Cette compagnie avait peu de sociétaires dont le surintendant Fouquet, le cardinal lui-même et les autres membres du Conseil du Roi (Louis XIV) » Return to text

13 H. Deschamps, op. cit., p. 69. Return to text

14 Raymond Decary, Mœurs et coutumes des Malgaches, Payot, Paris, 1951, p. 39 et suivantes. Return to text

15 Jacqueline Ravelomanana–Randriajafinimanana, Histoire de l’Education des Jeunes Filles Malgaches. Du XVIe siècle au milieu du XXe siècle. (Exemple merina), Ed. Salohy, 1995, 451 p., p. 75. Return to text

16 Le mot Vahaza veut dire tout d’abord « voyou des mers ». En fait, il voulait signifier une tierce personne, qu’on ne connaît pas du tout et dont on se méfie. Aujourd’hui, le mot signifie tout ce qui n’est pas malgache, étranger. Return to text

17 R. Decary, op. cit., p. 39. Return to text

18 R. Decary, op. cit., p. 80. Return to text

19 Ces lignes se sont inspirées largement de l’ouvrage de Raymond Decary, op. cit. Return to text

20 H. Deschamps, op. cit., p. 86. Return to text

21 H. Deschamps, op. cit. Return to text

22 A. Dandouau et S.G. Chapus, op. cit., p. 82. Return to text

23 Jacqueline Ravelomanana–Randriajafinimanana, op. cit., p. 57. Le meilleur exemple est Betia (la bien-aimée), reine de Sainte-Marie. Son père était déjà un enfant métis, d’une mère betsimisaraka, la princesse Rahena de Fenoarivo et d’un pirate Thomas White. Voir également pour la reine Betia, « la femme et la politique à Madagascar avant 1896 », Tsingy n° 5, p. 37-40. Return to text

24 Jacqueline Ravelomanana, La vie religieuse à Ambositra avant l’arrivée des Français, Université de Madagascar, Mémoire de maîtrise, 1971. Return to text

25 H. Deschamps, op. cit., p. 73. Return to text

26 Le traitant négrier, Nicolas Mayeur (XVIIIe siècle) et beaucoup plus tard, le général Gallieni (début XXe siècle), avaient eu aussi ces objectifs. Return to text

References

Electronic reference

Jacqueline Ravelomanana, « Origine et ancêtres des Réunionnais : entre légendes et réalités, la part des femmes antanosy dans le peuplement de La Réunion, dès l’année 1648 », Tsingy [Online], 15 | 2012, Online since 01 June 2025, connection on 25 May 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1253

Author

Jacqueline Ravelomanana

Professeur, Université d’Antananarivo, Membre de l’Académie Malgache