« Nous appelons de nos vœux un travail sur les origines sociales du pentecôtisme (…) et, en même temps, il faudrait étudier les mouvements d’expériences religieuses à l’intérieur du pentecôtisme »1. C’est en ces termes que Jean Séguy conclut un article consacré à la situation socio-historique du pentecôtisme. Son « appel » met en avant deux éléments :
- premièrement, la proximité entre le pentecôtisme classique2 qui s’exprime en milieu protestant et le Renouveau charismatique3 (auparavant appelé « néo-pentecôtisme ») qui s’exprime en milieu catholique. Alors que les deux mouvances sont rarement étudiées conjointement, il existe, pour le sociologue, assez de points communs pour mériter une étude simultanée ;
- deuxièmement, l’importance d’une analyse sociale et historique des mouvements issus du pentecôtisme. Même si ces groupes privilégient une expérience sensible de rencontre avec le divin, cette expérience religieuse de type émotionnel ne se situe pas dans un ici et maintenant absolu, elle peut être influencée par le contexte socioculturel dans lequel elle prend place et par les stratégies que les Églises mettent en œuvre afin de la canaliser.
C’est dans cette perspective que nous analyserons le Renouveau charismatique à l’île de La Réunion et à l’île Maurice : en observant, dans un premier temps, comment ce Renouveau catholique peut apparaître sur les deux îles comme une réponse au développement du pentecôtisme dit « classique ». Ceci nous conduira, dans un second temps, à voir combien le Renouveau reprend à son compte des éléments ayant assuré le succès du pentecôtisme tout en se soumettant à la hiérarchie catholique. La comparaison entre les deux mouvances et les deux îles4 nous permettra, pour finir, de nous attarder sur l’évolution du profil sociologique des adeptes.
L’implantation du pentecôtisme « classique » : la Mission Salut et Guérison
En 1966, Aimé Cizeron5, un pasteur pentecôtiste métropolitain, s’installe à La Réunion. Il implante le mouvement des Assemblées de Dieu qui, pour ce faire, adoptent une stratégie tout entière contenue dans leur intitulé local : la « Mission Salut et Guérison ». Le pasteur Cizeron n’hésite pas à centrer son message sur trois thèmes qui furent par le passé largement développés par l’Église et ses missionnaires, mais qui en ces années d’aggiornamento ne font plus l’unanimité du côté catholique. Ce faisant, il remporte un vif succès.
La Mission, tout d’abord. Du choix des versets bibliques au vocabulaire employé par le pasteur Cizeron, le registre est militaire. Il s’agit de conquérir un territoire pour Dieu, de le gagner à la cause de l’Évangile, de combattre l’adversaire, au prix de « batailles »6 et de « luttes »7 contre les forces démoniaques à l’œuvre dans la vie des insulaires. La ville de Saint-Denis « conquise », la Mission s’étend à l’ensemble des communes du pourtour côtier, sur les hauteurs de l’île, dans les plaines et jusqu’aux cirques. En moins d’une année, toutes les villes importantes voient s’ouvrir un temple pentecôtiste.
Depuis l’île de La Réunion, la Mission Salut et Guérison s’exporte à l’île Maurice, dès 1967. Dans l’île sœur, le missionnaire français rencontre un succès impressionnant qui lui vaut bientôt le titre de « sorcier blanc ».
Le Salut, ensuite. Alors qu’en ces années 60, le catholicisme tente de faire oublier ses années d’évangélisation triomphante en se masquant derrière des objectifs généraux de promotion sociale, les pentecôtistes se font messagers d’un christianisme persuasif, rassurant, sans équivoque. Selon les Assemblées de Dieu, l’obtention du salut est simple : elle est réservée à ceux qui « confessent le nom de Jésus-Christ » et » renoncent au péché ». Dès lors, le but des missionnaires est clair : annoncer le « kérygme » chrétien et faire connaître le message de l’Évangile de manière explicite afin de susciter de nouvelles conversions.
Selon cette approche, les autres confessions chrétiennes et plus largement les autres religions apparaissent comme un obstacle à franchir pour acquérir le salut. Les dévotions catholiques sont jugées idolâtres. Il en va de même envers les autres pratiques religieuses, tels les cultes dédiés aux divinités hindoues ou aux ancêtres africains et malgaches qualifiés en majorité de « sorcellerie ». Leur observance étant rendue incompatible avec le message évangélique, les fidèles se doivent de renoncer totalement à l’ensemble des fêtes et rituels ayant cours sur les deux îles : du pèlerinage marial à la marche sur le feu en passant par le port d’une médaille à l’effigie d’un saint, de l’installation d’un oratoire dans sa cour à la procession derrière une divinité hindoue, etc.
Enfin, la Guérison. En 1983, 6 000 Réunionnais rejoindront les rangs de la Mission Salut et Guérison. En 2010, elle comptera 22 000 baptisés à La Réunion8 et 115 000 à Maurice9. Une large part de cet essor tient aux velléités thérapeutiques d’Aimé Cizeron. En effet, c’est en promouvant la guérison divine que le missionnaire pentecôtiste rallie à lui des insulaires en quête de miracles. C’est par son aptitude à soulager la souffrance du corps et plus largement les « maux » de l’existence que le pasteur pentecôtiste fonde le succès de son mouvement.
Face à l’expansion du pentecôtisme, les deux îles voient apparaître une nouvelle mouvance religieuse entretenant de nombreux points communs avec la Mission Salut et Guérison mais située en milieu catholique cette fois-ci. Il s’agit du Renouveau charismatique.
La naissance du Renouveau charismatique catholique
En 1974, le Renouveau charismatique catholique s’implante à La Réunion par l’intermédiaire d’une Franco-Mauricienne : Marie-Lise Corson. Religieuse, elle appartient à la congrégation des franciscaines missionnaires de Marie10. De retour de métropole où elle a découvert le Renouveau charismatique à Paray-le-Monial et participé au groupe de prière animé par la communauté de l’Emmanuel à Paris11 ; elle fonde un premier groupe de prière dans les locaux de l’hospice Saint-François d’Assise à Saint-Denis12.
En 1975, sœur Anunciata, une Mauricienne religieuse des « Lorettes », se rend au premier rassemblement international du Renouveau catholique de Pentecôte à Rome13. À son retour, elle fonde le Renouveau charismatique catholique à l’île Maurice en initiant un premier groupe de prière. Ses membres se réunissent au couvent des sœurs de Notre-Dame-de-Lorette à Curepipe.
Le Renouveau, parfois désigné en termes de « seconde vague pentecôtiste »14, entretient de nombreux points communs avec la Mission Salut et Guérison. En effet, tout comme cette dernière, les assemblées de prière qu’il initie privilégient les signes tangibles de l’agir divin. À leur tour, elles se présentent comme des groupes « chaleureux », favorisant l’expression de prières « inspirées » par le Saint-Esprit et de manifestations charismatiques telles que les délivrances et les guérisons divines. De plus, sans épouser totalement les contours de la vision traditionnelle du monde (un monde habité par des entités invisibles dotées de pouvoirs fastes et néfastes agissant sur l’existence des vivants) elles ne déconsidèrent pas pour autant les représentations socioreligieuses préexistantes. Ainsi, le Renouveau ne dénigre pas celui qui affirme que « lu lé pa tousel »15, selon la formule créole. Il admet même plus généralement que les malheurs sous toutes leurs formes peuvent être causés par des forces démoniaques. De ce fait, l’étiologie de ses membres n’est pas totalement modifiée, mais leur adhésion à ce mouvement leur apporte un élément nouveau : l’assurance en une victoire de l’Esprit-Saint sur la cohorte de petites et grandes entités surnaturelles.
Par ailleurs, à l’instar du pentecôtisme, cette mouvance charismatique catholique favorise un processus a priori inverse « d’extirpation » de la religiosité populaire. À travers l’itinéraire d’Augustine, par exemple, Françoise Dumas-Champion montre comment cette Saint-Louisienne (qui oscilla longtemps entre religion traditionnelle et pratiques catholiques) « renonce aux autres pratiques religieuses pour se consacrer exclusivement au catholicisme »16 à partir du moment où elle devient membre du Renouveau charismatique.
Comme la plupart des Réunionnais, son parcours de croyance qui retrace l’histoire des maladies de ses enfants et la sienne, est ponctué par un va-et-vient de tentatives rituelles où prévaut la dimension thérapeutique.
Mais Augustine va cependant rompre avec les cultes malgaches qu’elle venait de prendre en charge, « forte de l’appui de l’Église qu’elle n’a d’ailleurs jamais quittée »17.
C’est ainsi que le Renouveau catholique, tout comme le pentecôtisme « classique », apportent une réponse similaire au mouvement de modernisation rapide de la société insulaire et, cette réponse, de manière contradictoire, se décline à la fois en termes de rupture et de continuité vis-à-vis de la religiosité populaire. Tous deux prennent largement appui sur le « système religieux créole » afin de provoquer, paradoxalement, « de profondes ruptures par rapport aux appartenances antérieures »18. Ce faisant, ces deux formations permettent à leurs adeptes de s’adapter au nouveau contexte « post-traditionnel »19.
Néanmoins, une différence notoire sépare le Renouveau charismatique des Assemblées de Dieu : il ne conduit pas ses membres à rompre avec leur confession d’origine (le catholicisme). Plus encore, il encourage ses membres à se réapproprier la tradition catholique et tend à les réintroduire dans cette matrice confessionnelle.
La normalisation du Renouveau
Le rapprochement des fidèles charismatiques de l’Église catholique et de sa tradition s’observe premièrement à travers l’importance accordée à la dévotion mariale dans le Renouveau. Ensuite, c’est au retour des pratiques sacramentelles (eucharistie, confession, sacrement des malades, engagement dans des ordres religieux) que les groupes charismatiques contribuent. Mais surtout, c’est dans son rapport aux autorités ecclésiales que le Renouveau charismatique se distingue du pentecôtisme. En effet, les fondateurs du mouvement catholique cherchent continuellement l’approbation des évêques de Port-Louis et de Saint-Denis. Quant à ces derniers, tout en favorisant les groupes de prière charismatique, ils tentent de les soumettre à l’autorité de l’institution romaine.
Ce double mouvement : de soutien apporté au Renouveau, d’une part, et de tentative de « reprise en main », d’autre part, s’observe à l’île Maurice à partir de « l’affaire Mauvis ».
En février 1976, le Sud-Africain, Pierre Mauvis, rejoint le groupe catholique de Curepipe. Ancien pasteur des Assemblées de Dieu sud-africaines, il tait son appartenance confessionnelle aux membres du Renouveau catholique. Mais progressivement, l’homme se révèle iconoclaste : « Il a commencé à demander au malades qu’il visitait à l’hôpital d’arracher les croix qu’ils portaient au cou », explique Mgr Piat20. Sœur Anunciata se rend alors à l’évêché afin d’informer Mgr Margéot21 des pratiques de Pierre Mauvis. Là, le prélat prend sa plume et demande à ce que sa lettre soit lue en chaire dans toutes les paroisses insulaires. Le message est clair : il somme chacun de choisir entre l’Église catholique et Pierre Mauvis. Le mercredi qui suit, plus de 480 personnes partent pour suivre le Sud-Africain. Elles ne seront que 13 à rester.
À la suite de ces déboires, Mgr Margéot part en Belgique pour y rencontrer le père Ralph Martin (responsable international du renouveau charismatique catholique) et le cardinal Suenens (archevêque de Malines-Bruxelles). Ses interlocuteurs répondent à son questionnement en une affirmation pleine de clarté : « il vous faut un Renouveau catholique fort ! »
Acquis à la conviction de ses hôtes, Jean Margéot poursuit son voyage (destination Paris), afin de rencontrer Pierre Goursat, le fondateur de la communauté de l’Emmanuel. La visite est concluante et l’Emmanuel aide le diocèse de Port-Louis à structurer le Renouveau mauricien.
C’est ainsi que durant tout son épiscopat, Mgr Margéot (comme Maurice Piat qui lui succédera) s’attachera à soutenir la mouvance charismatique dans son diocèse. Dans la continuité des deux lettres pastorales qu’il rédigea dans les années 1970, l’évêque mauricien restera convaincu du bien-fondé du Renouveau catholique.
À La Réunion, Mgr Aubry22 est tout aussi favorable au Renouveau. Il l’affirme :
Je voulais un Renouveau catholique à La Réunion, cette chance soulignée par Paul VI à Rome lors du premier grand rassemblement dans la basilique Saint-Pierre. Chance pour le Renouveau, chance pour l’Église. Et effectivement, cela correspond à notre sensibilité réunionnaise… qui a besoin de chaleur spirituelle et de jalons solides pour éviter les déviances sectaires si faciles !23
Dès le début, il apporte son soutien à Marie-Lise Corson et n’hésite pas à participer aux différents rassemblements organisés par les charismatiques catholiques.
Néanmoins, comme il le précise lui-même, il en vient à poser des « jalons solides » afin de contrôler cette expérience. Ces « jalons pour le Renouveau »24 consistent en une série de recommandations, dont celle de ne pas appeler ces assemblées des groupes « charismatiques ». « La dénomination à prendre est groupes de prière ou groupes Renouveau »25. Les autres exhortations vont du « contact à garder avec le curé de paroisse » à la nécessité « d’être membres réguliers d’un autre groupe que celui du Renouveau : catéchèse, animation paroissiale, associative, en passant par « le devoir des animateurs des groupes de prière de se former, d’avoir des jalons pour aider les groupes à se situer dans l’Église, afin que la prière de ces groupes soit vraiment dans la prière de l’Église de notre temps (Jean Paul II, Dives in Misericordia) »26.
L’attitude bienveillante des deux évêques insulaires vis-à-vis des charismatiques catholiques doit donc être replacée dans un contexte de concurrence entre catholiques et pentecôtistes. Face à une Mission Salut et Guérison florissante, le Renouveau apparaît comme une alternative acceptable vis-à-vis de catholiques en mal de relation directe au divin, avant qu’ils n’aillent chercher la réponse à leurs besoins aux assemblées de Dieu27. En leur apportant cette expression du christianisme recherchée, le Renouveau fait figure de « contre-feu » au développement du pentecôtisme, selon l’expression de Marion Aubrée28.
À La Réunion, Jacqueline Andoche partage cette analyse puisque, constatant « l’attraction de plus en plus grande des catholiques pour les pratiques proposées récemment par le Renouveau charismatique (pratiques où l’on retrouve des phénomènes de guérison, et de transe comparables à ceux qui surviennent dans les groupes de prière pentecôtistes) », elle se demande si « leur tolérance par le clergé local ne résulte pas d’une réaction à un tel succès »29.
Simultanément, en reprenant à son compte certains principes pentecôtistes, l’Église catholique « se livre à un jeu risqué »30. En effet, le Renouveau peut conduire ses adeptes à relativiser le principe d’autorité et à remettre en cause leur appartenance au catholicisme. Ce risque explique la méfiance du clergé vis-à-vis de cette mouvance et l’attitude des évêques qui veillent à éviter les « dérives ». Pour ce faire, ils tentent de canaliser le Renouveau en le conformant aux principes de l’institution romaine, en renforçant son appartenance à la collectivité ecclésiale dans son ensemble et en incitant ses membres à se réapproprier les références à la tradition catholique.
Au final, cette « stratégie » ecclésiale explique pourquoi le Renouveau a évolué vers un mouvement dont les rites, les pratiques et l’organisation se calquent toujours plus sur ceux d’une Église catholique qui s’est employée à contenir son effervescence. Alors qu’en ses débuts, il pouvait être considéré comme une « protestation interne » au catholicisme, trente-cinq ans après, force est de constater combien la contestation religieuse portée par ce mouvement a perdu sa radicalité, combien elle s’est euphémisée.
Une évolution croisée du profil sociologique des fidèles
Enfin, du point de vue sociologique, un dernier élément rapproche le Renouveau dans les deux îles et le distingue du pentecôtisme initial : alors qu’à l’origine le pentecôtisme est lié aux couches défavorisées de la population, les leaders du Renouveau charismatique catholique sont pour leur part davantage issus des couches supérieures et des classes moyennes.
En effet, en ses débuts, la Mission Salut et Guérison avait pour caractéristique de rassembler des personnes issues des milieux populaires, voire des classes plutôt défavorisées. Aujourd’hui, tous s’accordent à reconnaître un changement en faveur d’une élévation du niveau de vie de ses membres31. Comme l’exprime un de ses pasteurs : « Après que les gens ont intégré l’Église, Dieu les élève ! Et les gens ont eu des enfants qui ont fait des études ! »32 Ce phénomène s’observe notamment à travers le profil des candidats au ministère pastoral. La première génération de pasteurs était constituée d’autodidactes : du coupeur de cannes à l’ouvrier du bâtiment, en passant par l’agent commercial. Aujourd’hui, ils sont instituteurs, techniciens supérieurs, chefs d’entreprise. De plus, la respectabilité des membres de la Mission s’est également accrue au fil du temps. De leur tenue vestimentaire à leur manière de se comporter avec leur entourage, en passant par leur mode de vie, ils donnent l’image de personnes appliquées, sérieuses, disciplinées, voire parfois rigides. Si les adeptes de la Mission ont fait un choix marginal aux yeux de la société insulaire, ils n’apparaissent pas comme des personnes exubérantes et fantaisistes33.
En milieu catholique charismatique, au commencement, les groupes de prière rassemblent des Mauriciens et des Réunionnais en provenance de toutes catégories sociales et origines ethnoculturelles (bourgeois « blancs »34 compris). Il est même frappant de voir combien les leaders de ces assemblées catholiques sont le plus souvent des femmes, issues des classes moyennes, voire supérieures de la population.
À l’heure actuelle, cette catégorie ethnoculturelle des bourgeois « blancs » a délaissé les bancs du Renouveau mauricien35 qui comprend désormais essentiellement des fidèles parmi les Créoles36 (auxquels s’adjoignent une minorité d’indo-mauriciens et un petit nombre de sino-mauriciens). Une évolution à peu près similaire peut être constatée à La Réunion où les strates inférieures viennent à prédominer dans le Renouveau37.
Illustrations de l’article La graine et l’apéritif ou l’indigène et le savant
Le Petit Parisien, 14 mai 1939


