L’archipel des Comores et Madagascar, connexions avant 1500

DOI : 10.61736/tsingy.1346

Abstracts

L’archipel des Comores, dont le peuplement est à dominante bantou, présente une grande affinité culturelle avec Madagascar, ne serait-ce que par la présence de locuteurs de dialectes malgaches à Mayotte. L’histoire et l’archéologie mettent en lumière de nombreuses interactions entre les sociétés de l’archipel et Madagascar qui se mettent en place dès le IXe siècle. Complétées par les données récentes apportées par la génétique des populations ces disciplines soulignent avec acuité le rôle prépondérant de l’archipel dans l’élaboration de la culture protomalgache à la charnière du premier et deuxième millénaire.

The Comoros archipelago, whose population is predominantly Bantu, has a great cultural affinity with Madagascar, if only through the presence of speakers of Malagasy dialects in Mayotte. History and archeology highlight numerous interactions between the societies of the archipelago and Madagascar which were established as early as the 9th century. Supplemented by significant recent data from population genetics, these disciplines acutely underline the preponderant role of the archipelago in the development of proto-Malagasy culture at the turn of the first and second millennia.

Outline

Text

En guise de propos liminaires, nous avons choisi de mettre en exergue trois extraits qui illustrent à l’aune des traditions malgaches, les liens culturels anciens qui relient la Grande Île à l’archipel des Comores :

L’histoire de l’origine des Ankara [un groupe sacerdotal du peuple antemoro] : Andriandranalitavaratry quitta Maka (La Mecque) avec son serviteur Ikotomiry. Après avoir quitté Maka, ils débarquèrent à Mohory (Mahore/Mayotte). Ensuite ils quittèrent Mohory et traversèrent la mer et firent escale à Iharana (Vohémar). Là ils se reposèrent pendant un an puis continuèrent vers le Sud et arrivèrent à Matitanana chez le roi Ramosamary1

[…] Raminia vint faire visite à son ami Moh’ammed aimé de Dieu ; ils eurent une entrevue à la Mekke. « Je pars, dit Raminia - ne pars pas seul, dit Moh’ammed ; allons ensemble à la recherche d’un autre pays. […]. Où vas-tu donc ?, demanda Moh’ammed - Je vais à Mahory répondit Raminia - Mahory reprit Moh’ammed est un pays plein de dangers; les bœufs y sont farouches, les habitants de ses forêts cruels et les serpents boa redoutables2

Du temps que Mahomet vivait et était résident à la Mecque, Ramini fut envoyé de Dieu au rivage de la mer Rouge proche de la ville de la Mecque, et sortit de la mer à la nage, comme un homme qui se serait sauvé d’un naufrage. Toutefois ce Ramini était grand Prophète, qui ne tenait pas son origine d’Adam comme les autres hommes, mais ayant été créé de Dieu à la mer, soit qu’il l’ait fait descendre du ciel et des étoiles, et qu’il l’ait créé de l’écume de la mer. Ramini était sur le rivage et s’en va trouver Mahomet à la Mecque, lui conte son origine, dont Mahomet fut étonné, et lui fit grand accueil. […]. Quelque temps après il lui donna une de ses filles en mariage, nommée Rafateme. Ramini s’en alla avec sa femme en une terre dans l’Orient nommée Mangadsini ou Mangaroro, où il vécut le reste de ses jours et fut Grand Prince. Il eut un fils qui s’appelait Rahouroud qui fut aussi très puissant et une fille nommée Raminia, qui se marièrent ensemble et eurent deux fils, l’un nommé Rahadzi et l’autre Racoube ou Racouvatsi [ce dernier après dix ans d’absence de son frère fut nommé roi, mais peu après, son frère reparaît et Racoube préfère prendre la fuite]. Racoube, nouveau roi, ayant peur de s’être trop hâté de s’être fait élire et appréhendant que son frère ne le fit mourir, fait promptement équiper un grand navire et se met en mer avec trois cents hommes, entre lesquels étaient ses confidents, amis et domestiques, embarque tout ce qu’il avait de richesses, or, argent et autres choses, et met voile au vent et s’en vient le long des côtes de la mer vers le sud. Rahadzi sachant la fuite de son frère, ne voulut point débarquer et se met en mer à le suivre dans un autre grand navire, où il avait trois cents hommes et furent ainsi trois mois en mer tant que Racoube arriva à l’île de Comoro qu’il trouva habitée : de là tire vers l’Orient et passe au nord de Madagascar. Il suit après la côte jusqu’à ce qu’il arrivât à l’embouchure d’une rivière nommée Harengazavac, à deux lieues de Mananzari, dans la province des Antavares3.

Il est intéressant de souligner que ces traditions, tirées ici des groupes aristocratiques du sud-est de Madagascar, accordent à l’archipel des Comores, et en particulier à Mayotte, un rôle important, en tant qu’étape dans l’itinéraire de l’ancêtre fondateur de ces lignées aristocratiques. S’il n’est pas question ici de centrer notre propos sur l’origine de l’islam syncrétique hindo-malais caractérisant ces groupes islamisés de Madagascar (bien que nous verrons que les découvertes archéologiques récentes à Mayotte apportent un éclairage nouveau à cette question) cet article vise à rappeler les connexions anciennes qui relient l’archipel des Comores à Madagascar avant l’époque moderne, afin d’alimenter la réflexion sur la place des Comores dans les dynamiques migratoires ayant contribué à l’élaboration de la civilisation proto-malgache.

L’archipel des Comores, étape entre Madagascar et l’Afrique

Un simple regard sur une carte de l’océan Indien suffit pour saisir la proximité qui existe entre l’archipel des Comores et Madagascar : idéalement situées à mi-parcours entre le nord du Mozambique et la côte nord-ouest de Madagascar, ces îles constituent de facto les relais d’une ancienne route maritime reliant Madagascar au continent africain, assurant durant la période médiévale le prolongement du couloir swahili en direction de Madagascar. Il est particulièrement frappant que le nom porté par l’archipel, a d’abord désigné Madagascar (Djazirat al Qomr) dans les écrits arabes médiévaux avant d’être restreint aux seules îles de l’archipel à partir du XVIe siècle, sous l’influence de la cartographie européenne qui donna à la Grande île d’autres appellations (île de Saint Laurent, île de Madagascar, île Dauphine)… Ce terme Komr ou Qomr, souvent vocalisé de manière erronée « Kamar », pour Lune, fait référence à la « lueur dans le ciel », la constellation des nuages de Magellan, utilisée par les navigateurs pour s’orienter dans ces parages4. Si l’on exclut l’interprétation fautive de certains auteurs5 qui identifient Qomayr / Qomari, pays du bois d’aloès pour les Comores6, al-Idrîsî, en 1154, est le plus ancien auteur à mentionner formellement Madagascar sous le nom de Komr, tout en fournissant pour les Comores, la première mention de l’île d’Anjouan7. La mention d’un volcan actif dans les parages africains et qui est porté sur la carte représentant l’océan Indien dans le Livre des Curiosités, conservé dans la bibliothèque bodléienne à Oxford, serait, pour le XIe siècle, la plus ancienne évocation de l’existence de l’archipel des Comores si l’on retient l’hypothèse qu’il s’agit ici du volcan Karthala. Une particularité de la géographie d’al-Idrîsî est que ces îles sont placées sous la dépendance des Jâvâgâ (Indonésiens) soit parce que la cosmographie arabe n’a pas su se départir de la vision ptoléméenne de l’océan Indien, mer fermée où l’Afrique tend à rejoindre l’archipel indonésien, soit parce que les relations de marins qui revenaient de ces parages, en évoquant la présence de populations indonésiennes, entretenaient cette confusion d’où ce télescopage des rives de l’océan Indien. À la suite d’al-Idrîsî, en 1250, ibn Sa’îd, évoque également cette île au volcan qu’il place sous la dépendance de Kilwa. Cet auteur, qui s’appuie sur les écrits d’ibn Fatima, donne également des informations inédites sur les ports de Madagascar et les produits échangés. Le principal port fréquenté est alors Leyrana et l’on peut s’interroger s’il s’agit du site archéologique de Mahilaka dans la baie d’Ampasindava, ou déjà du port de Vohémar/Iharana dont l’activité débute au cours du XIIIe siècle. Toujours au XIIIe siècle, ibn al-Mûjawir, évoque la navigation des gens d’al-Qumr jusqu’à Kilwa, et même jusqu’à Aden à bord d’embarcations à balanciers. Toutefois, il faut attendre la fin du XVe siècle et les écrits d’Ibn Mâjid pour que les quatre îles des Comores soient nommées formellement dans la littérature arabe8. Les habitants de l’archipel sont alors décrits comme étant très impliqués dans le commerce régional, les « Comores étant une place où l’on vend et où l’on achète ». Ce qui n’est pas démenti durant les siècles ultérieurs : en 1506, une lettre de Pedro Ferreira rapporte que ces îles approvisionnent Kilwa et Mombasa9. Plus tard, Flacourt, au XVIIe siècle, évoque la présence de barques des Comores au large de Sainte Marie (nosy Ibrahim ou nosy Boraha), venues y charger des cargaisons de riz, des pagnes de soie, des esclaves et y troquer de l’argent contre de l’or10. Cette situation d’interface commerciale ou d’intermédiaires entre Madagascar et le monde swahili est assurément une constante du passé de ces îles. « Îles dans une mer cosmopolitaine »11, « plaque tournante et microcosme de l’océan Indien »12, le peuplement de ces îles relève lui aussi d’horizons culturels variés comme en témoignent les langues parlées dans l’archipel.

Des îles partagées entre les mondes bantou et malgache

Les langues bantoues parlées dans ces îles – appelées de manière générique shimasiwa (langue des îles) ou shikomori – relèvent du phylum bantou oriental dont elles constituent un rameau méridional du sabaki. Certains archaïsmes dans les parlers comoriens témoignent d’une implantation ancienne de locuteurs bantous dans l’archipel, antérieure à l’influence arabe. C’est cet apport lexical arabe sur un fond structural bantou – se rapprochant des dialectes continentaux sabaki du kenya (Mijikenda et Pokomo) voire des hinterlands tanzanien et mozambicain – qui est à la base d’une assimilation abusive du comorien au swahili, longtemps, perçu comme un dialecte swahili13. Le parler comorien se divise en deux groupes dialectaux : l’un occidental comporte le shingazidja et le shimwali, le second oriental, comportant le shindzuani et le shimaore. Cette présence prépondérante de locuteurs bantous dans l’archipel relève de l’expansion des sociétés bantoues de l’âge du fer moyen en Afrique de l’Est au cours du premier millénaire de notre ère14. Si la céramique Triangular Incised Ware (TIW) également décrite sous l’appellation Tana Tradition (TT), caractéristique de la culture matérielle de ces sociétés bantoues entre 600 et 900, est clairement présente sur les sites comoriens de la fin du premier millénaire, la présence aux Comores de céramique du premier âge du fer, Early Iron Working (EIW), est en revanche discutée15. Ce peuplement bantou, prépondérant dans toutes les îles de l’archipel, s’exprime également au travers de son organisation sociale : système de classes d’âge et définition matrilinéaire de la filiation16.

Parallèlement à ce peuplement rattaché au monde bantou, Mayotte se distingue des autres îles par la présence, au côté des locuteurs shimaore, d’environ 40 000 locuteurs d’un des deux dialectes malgaches de Mayotte : le ki-antalaotsy et le kibushi kimaore, rattachés aux langues austronésiennes ou malayo-polynésiennes. Linguistiquement, le ki-antalaotsy et le kibushi kimaore s’apparentent aux dialectes côtiers du nord de Madagascar. Par exemple l’intercompréhension est totale entre les locuteurs kibushi kimaore et les habitants de Nosy Be17. Cette présence de locuteurs de parler malgache à Mayotte relève de plusieurs migrations historiques. Les Antalaotsy, fixés dans la région de Mahajanga, sont des « gens de la mer », pendants des Swahilis à Madagascar. Il s’agit de commerçants musulmans qui contrôlaient les ports de la côte nord-ouest de Madagascar. Le parler ki-antalaotsy ne se rattache pas au phylum bantou oriental bien que ce parler malgache présente de nombreux emprunts au swahili. Par sa structure et l’essentiel de son vocabulaire, il s’agit d’une langue malgache appartenant au phylum austronésien. Plus qu’une simple greffe swahilie le long des côtes malgaches, l’élaboration de cette culture islamo-malgache est donc à rechercher dans des processus endogènes, doublés d’interactions régulières avec les sociétés comoriennes avec lesquelles les Antalaotsy partagent une culture matérielle voisine (dans le domaine de l’architecture en pierre par exemple)18. Si les Antalaotsy entretenaient de longue date des relations avec l’archipel des Comores, leur installation à Mayotte semble néanmoins plus tardive, et est à relier à la conquête du royaume sakalava du Boina par le royaume d’Imerina. En effet, en 1831, le souverain sakalava Andriantsoly est contraint à s’exiler à Mayotte, accompagné de ses alliés Antalaotsy. Seules quelques localités à Mayotte abritent ainsi des locuteurs ki-antalaotsy, en particulier les villages de Poroani et de Ouangani sur la côte centre-ouest de Grande Terre. Un quartier de Mtsapere, ancien village de commerçants, abritait des locuteurs ki-antalaotsy. Ils étaient présents en nombre à Dzaoudzi au moment de sa prise de possession par la France en 1843.

Plus nombreux à Mayotte, les locuteurs ki-bushi kimaore occupent tout un maillage de villages disséminés principalement sur toutes les côtes de Mayotte à l’exception du Nord et Nord-Est de l’île, ainsi que Petite Terre. La partition du territoire entre villages kibushi et kimaore est discontinue, il n’est pas rare qu’un village de parler malgache soit encadré par des villages de parler shimaore et vice et versa [Fig. 1]. La toponymie des villages ne nous renseigne pas sur le parler de ceux-ci car de manière générale, ces villages malgaches portent un nom d’origine bantou.

L’ancienneté de la présence malgache à Mayotte est discutée. Selon des arguments linguistiques, le ki-antalaotsy serait le plus anciennement implanté à Mayotte dans la mesure où les emprunts au malgache présents dans le shimaore viennent de ce parler. En revanche nos prospections archéologiques menées sur les villages ki-antalotsy ne révèlent pas d’installation antérieure au XIXe siècle. Mais il est à noter que les lieux d’implantation des villages changeaient fréquemment avant la période coloniale. À l’inverse, tous les villages kibushi kimaore sont associés à des sites archéologiques rattachés à la période médiévale. Aussi, il n’est pas improbable que les villages de parler ki-bushi kimaore, anciennement implantés à Mayotte, aient assimilé durant la première moitié du XIXe siècle des installations de migrants sakalava, antankarana et betsimisaraka. À l’appui de cette hypothèse, outre la profondeur historique de ces villages suggérée par l’archéologie, il est certainement significatif que les chroniqueurs mahorais du XIXe siècle, tel le cadi Omar Aboubacar (1865), pourtant témoin de ces installations de Malgaches à Mayotte, pour expliquer la présence de locuteurs malgaches sur l’île, mobilisent la tradition d’une migration ancienne « sakalava » depuis Madagascar conduite par le chef Diva Mame19. Ce rapprochement avec le groupe traditionnel sakalava, dont l’appellation n’apparaît qu’au cours du XVIIe siècle est anachronique. Alfred Gevrey, reprend cette même information manifestement puisée dans le manuscrit du cadi Omar Aboubacar, tout en ajoutant que ces Malgaches se fixèrent dans le sud de l’île à une époque qu’il situe vers 1505, à la même époque que l’installation de Portugais à Ngazidja20. Si l’interprétation comme « fait historique » de ces traditions est délicat, on retiendra néanmoins ici l’information essentielle, qu’il était évident pour les auteurs mahorais du XIXe siècle que des groupes de langue malgache étaient très anciennement établis sur l’île. Par ailleurs, sur l’île d’Anjouan, Il a été souligné un héritage culturel malgache ancien encore décelable sur cette île et qui se manifeste, d’une part dans les noms portés par certains chefs fani qui précédèrent l’établissement du sultanat au XVe siècle, mais aussi par la permanence d’un culte rendu aux ancêtres au travers d’offrandes déposées aux anguilles, pratiques également bien décrites en contexte malgache21. Enfin, il a été émis l’hypothèse intéressante, que les populations de l’intérieur d’Anjouan, paysans cultivateurs de riz, tantôt qualifiées de Wamatsaha, tantôt de Bushimen22 soient à relier à un premier peuplement protomalgache23.

Fig. 1 : Carte linguistique de Mayotte : Mayotte est la seule île de l’archipel à présenter une situation de multilinguisme, où au côté des villages de dialectes bantous (shimaore, shindzuani, shicombani), coexistent des villages de dialectes malgaches (kibushi kimaore et ki-antalaotsy)

Fig. 1 : Carte linguistique de Mayotte : Mayotte est la seule île de l’archipel à présenter une situation de multilinguisme, où au côté des villages de dialectes bantous (shimaore, shindzuani, shicombani), coexistent des villages de dialectes malgaches (kibushi kimaore et ki-antalaotsy)

(DAO M. Pauly, fond de carte Geo Mayotte)

Fig. 2 : Carte des principaux sites anciens aux Comores : l’archipel des Comores, dès la fin du premier millénaire, présente une culture matérielle commune rattachée à la phase Dembeni (IXe-XIe siècles). Les siècles ultérieurs sont caractérisés par une densification des sites archéologiques accompagnant une expansion démographique et une colonisation agricole accrue de de ces îles

Fig. 2 : Carte des principaux sites anciens aux Comores : l’archipel des Comores, dès la fin du premier millénaire, présente une culture matérielle commune rattachée à la phase Dembeni (IXe-XIe siècles). Les siècles ultérieurs sont caractérisés par une densification des sites archéologiques accompagnant une expansion démographique et une colonisation agricole accrue de de ces îles

(DAO M. Pauly)

Il ressort ainsi que les îles de l’archipel des Comores, et plus encore Mayotte, présentent un peuplement partagé entre le monde bantou et le monde austronésien. Cette présence austronésienne dans le sud-ouest de l’océan Indien, à l’origine de la civilisation malgache, a souvent été qualifiée d’énigme par les historiens. Des travaux majeurs en linguistique24 complétés par des avancées spectaculaires fournies ces dernières décennies par la génétique des populations ont permis de pointer avec précision l’origine des ancêtres asiatiques des Malgaches parmi les populations Banjar du sud-est de Bornéo25, ces migrations vers Madagascar se déroulant dans le contexte d’une influence croissante du royaume malais de Sriwijaya (VIIe-XIe siècles) sur la région de Banjarmasin26. Une seconde contribution majeure des analyses phylogénétiques est d’avoir relevé parmi tous les Malgaches des ancêtres africains, tout en pointant d’importants biais sexuels et régionaux. Cette contribution africaine hétérogène, par ailleurs peu significative dans la langue malgache, suggère une colonisation initiale par le nord de Madagascar, dans le cadre d’arrivées séparées de populations austronésiennes et africaines, au cours d’une période située à la charnière du premier et deuxième millénaire de notre ère27. Dans ce modèle de peuplement, la région de contact entre Africains et Austronésiens est peut-être à rechercher en dehors de Madagascar, notamment aux Comores, comme le suggère l’identification d’une signature génétique austronésienne ancienne parmi les populations comoriennes28.

Des connexions anciennes entre Madagascar et les Comores révélées par l’archéologie

L’archéologie, principale source d’informations pour les époques anciennes, permet de mesurer les affinités culturelles entretenues entre l’archipel des Comores et Madagascar. Initiée dès les années 1970, la recherche archéologique, conduite par Henry Wright, a permis de mettre en évidence les grandes phases culturelles caractérisant ces îles depuis le IXe siècle29. La phase Dembeni, nommée selon l’important site éponyme de Mayotte30, couvre ainsi les IXe-XIe siècles. Les plus anciennes preuves de peuplement de l’archipel connues à l’heure actuelle s’inscrivent durant cette phase. Cependant une période plus ancienne, caractérisée par de l’outillage lithique, a été reconnue à Ngazidja31 mais la datation RC14 de ces niveaux ne permet pas de remonter actuellement au-delà du IXe siècle32. Les fouilles conduites à Acoua attestent de l’utilisation sporadique d’outillage lithique jusqu’au XIVe siècle33. Parallèlement à ces découvertes, la mise en évidence d’un âge de pierre caractéristique d’un mode de vie de chasseurs-cueilleurs à Madagascar et une présence humaine suspectée depuis le début de l’holocène interrogent sur le rôle des Comores comme étape nécessaire dans les navigations préhistoriques en direction de Madagascar.

Si une présence saisonnière ou ponctuelle de l’archipel peut ainsi être envisagée dès le premier millénaire de notre ère, les premières installations pérennes ne sont attestées qu’à la fin du premier millénaire. Durant la période Dembeni (IXe-XIe siècles), chaque île présente alors un ou plusieurs gros villages, occupant généralement les meilleurs terroirs agricoles, tandis que quelques hameaux témoignent des prémices de la colonisation agricole de ces îles [Fig. 2]. La céramique comorienne de la phase Dembeni présente déjà un fort régionalisme et se distingue des productions africaines contemporaines même si certains décors en semblent hérités : les décors en chevrons sont ainsi l’expression des triangles hachurés de la céramique Tana Tradition. Les impressions de coquillage anadara ou arca shell qui connaissent une très longue pérennité aux Comores, puisque décorant les céramiques locales jusqu’au XIIIe siècle, ont été envisagées, dans un premier temps, comme étant de filiation austronésienne dans la mesure où leur occurrence présente un gradient diminuant d’est en ouest34. Cependant, leur quasi-absence sur les sites malgaches à l’exception des localités portuaires bien connectées aux Comores, comme l’important site de Mahilaka35, invite à reconsidérer cette hypothèse de filiation36. Celle-ci semble davantage à relier aux impressions de coquillage caractérisant les céramiques côtières mozambicaines du premier millénaire. Ces impressions de coquillage sont en effet caractéristiques des céramiques de la culture Monapo couvrant le premier millénaire37. Une céramique très atypique caractérisant la phase Dembeni, et qui a connu une très large diffusion parmi les cités swahili autour des IXe-XIe siècles, est la céramique à engobe rouge et graphitée, fossile directeur de la phase Dembeni. Cette vaisselle fine se présente généralement comme des récipients très ouverts, à bord ourlé rentrant et comportant un pied annulaire. Bien que le graphite soit absent des Comores, son importation ancienne est attestée sur le site de Dembeni par un fragment38. Toujours sur ce site, des céramiques locales décorées d’impressions de coquillage ou de chevrons incisés portent quelques fois un engobe rouge et une lèvre graphitée, signe que ces techniques étaient généralisées par les potiers de la phase Dembeni. La filiation culturelle de cette vaisselle est néanmoins discutée39.

Alors que les sites comoriens de la période Dembeni présentent un peuplement embryonnaire de l’archipel regroupé dans quelques communautés villageoises, ces sites affichent paradoxalement une très forte intégration dans les réseaux marchands de l’océan Indien médiéval. Le site de Dembeni, par exemple, affiche une proportion de vaisselle d’importation aussi forte que les principaux sites proto-swahili d’Afrique de l’Est, Unguja Ukuu sur l’île de Zanzibar et Manda dans l’archipel de Lamu40. Cette participation au grand commerce médiéval ne laisse aucun doute sur le fait que dès le IXe-Xe siècle, ces sociétés ont des contacts avec des musulmans41. Si la prospérité de ces sites a très tôt intrigué les chercheurs – le fer produit à Dembeni a été ainsi envisagé comme principale ressource insulaire exportée42 – la capacité de ces sociétés insulaires dembéniennes à entretenir des connexions commerciales entre Madagascar et la côte swahili semble être à l’origine de leur richesse. Une première approche consistant à reconstituer ce réseau commercial ancien reliant Madagascar et les Comores repose sur les produits d’échanges, du moins ceux ayant laissé des témoignages artéfactuels. La présence d’importations malgaches aux Comores a très tôt été repérée par les chercheurs, en particulier les productions en chloritoschiste bien documentées par les découvertes de Vohémar et de sa région43. Sur l’île d’Anjouan, le bassin en chloritoschiste du vieux Sima en particulier, connu de la tradition locale44, trouve des parallèles certains avec une ébauche abandonnée dans la carrière d’Amboaimohehy (dans l’arrière-pays de Vohémar) et constitue une preuve évidente de ces relations anciennes, même si la datation exacte de ce bassin ne nous est pas connue. La vaisselle en chloritoschiste est en revanche courante sur les sites stratifiés comoriens datés de la période médiévale [Fig. 3], dont l’importation est attestée dès la période Dembeni et se prolonge jusqu’au XIVe/XVe siècle45. Les productions en chloritoschiste malgache retrouvées sur les sites côtiers d’Afrique orientale ont vraisemblablement transité par l’archipel des Comores.

Ce rôle de redistribution des productions malgaches par l’archipel des Comores a été souligné récemment par l’étude de la circulation du cristal de roche. Abondant sur les côtes orientales de Madagascar, le cristal de roche était exporté en direction du monde musulman, en particulier au cours des Xe-XIe siècles (apogée du site de Dembeni). L’Égypte fatimide ainsi que la ville de Bassora dans le bas Irak étaient réputées pour leurs ateliers produisant des récipients prestigieux en cristal de roche et dont la matière première était connue pour provenir d’Afrique de l’Est. La prospérité du site de Dembeni à Mayotte a ainsi été réinterprétée récemment comme étant liée à ce commerce, Mayotte étant envisagée comme le principal comptoir dans la redistribution du cristal de roche malgache46. Si l’archipel a certainement joué un rôle dans les circuits de redistribution du cristal de roche malgache, c’est à l’évidence sur un plus large spectre de produits malgaches sur lequel s’est fondée sa prospérité. Si le cristal de roche et les récipients en chloritoschiste soulignent des connexions avec la côte orientale de Madagascar, l’étude des espèces consommées à Dembeni permet d’élargir notre connaissance des régions malgaches connectées au réseau commercial dembénien. Ainsi la fouille de Dembeni 1 a attesté de la consommation de deux espèces de tortue terrestre malgache : Astrochelys yniphora, tortue endémique de la baie de Baly à Madagascar et Erymnochelys madagascariensis présente sur le versant occidental de Madagascar jusqu’aux Hautes Terres47, tandis que la fouille de Dembeni 3 a livré des restes de Pyxis arachnoides ou kapila originaire du sud de Madagascar48. Enfin, le lémurien, introduit à Mayotte depuis le nord de Madagascar était également consommé à Dembeni49. À ces données rassemblées par l’archéologie s’ajoutent les productions malgaches périssables signalées dans les sources textuelles arabes. Al-Idrîsî au XIIe siècle et Ibn Sa’îd au XIIIe siècle citent la réputation des bois d’œuvre de l’île de Qomr, le bétel, ainsi que la finesse des rabanes tissées en rafia « feuille à écrire », exportées jusqu’au Yemen et auxquelles il convient d’ajouter les textiles tissés en fibres de bananier50. À ces produits connus des sources historiques, s’ajoutent certainement le copal de Madagascar, l’ambre gris, l’écaille de tortue marine, peut-être des œufs d’Aepyornis51, certainement le riz ainsi que des produits entrant dans la pharmacopée traditionnelle. Enfin, les réseaux de traite des esclaves, très actifs à la fin du XVe siècle s’enracinent assurément durant les siècles précédents, donnant à l’archipel des Comores une réputation d’entrepôt d’esclaves52. Ainsi, l’archipel des Comores apparaît comme un nœud essentiel d’un commerce régional assurant la connexion de Madagascar au couloir swahili, et cela dès la période Dembeni. Ce réseau commercial, centré sur les Comores, pourrait avoir été accaparé à partir du XIIe-XIIIe siècle par la cité de Kilwa en Tanzanie dont la prospérité aurait non seulement été fondée par le monopole du commerce de l’or originaire des plateaux du Zimbabwe53, mais aussi par la maîtrise des échanges avec Madagascar par le truchement de l’archipel des Comores54. En définitive la question n’est pas tant de savoir si l’archipel était connecté à Madagascar – ce qui est définitivement assuré dès le IXe siècle – mais dans quelle mesure ses sociétés anciennes ont participé aux dynamiques migratoires conduisant au peuplement de Madagascar. Plusieurs découvertes archéologiques, dont certaines très récentes, tendent en effet à militer en faveur d’une affinité tant culturelle que sociale, partagée entre l’archipel et la Grande île dès la phase Dembeni.

Sur la piste des Protomalgaches aux Comores

Une étude archéobotanique de grande échelle conduite sur des sites archéologiques malgaches, comoriens et swahilis occupés entre les VIIIe et XVe siècles, a mis en évidence une disparité régionale intéressante parmi les plantes cultivées à la charnière des premiers et deuxièmes millénaires. Cette étude relève une prédominance de la culture des plantes asiatiques dans l’aire comoro-malgache (riz, coton, haricot mungo) tandis que les plantes d’origine africaine restent dominantes sur les sites contemporains d’Afrique de l’est55. L’étude conclue à une « signature austronésienne » présente sur les sites de la phase Dembeni aux Comores, qui sont paradoxalement plus anciens que les sites malgaches mobilisés pour cette étude, ce qui pourrait souligner que « l’archipel des Comores a pu constituer une première zone d’installation de groupes austronésiens ». Les emprunts culturels au monde austronésien présents aux Comores ont été par ailleurs soulignés dans les techniques de ventilation forcée des fours étudiées, qu’il s’agisse des fours métallurgiques identifiés sur le site de Dembeni56, ou du four à chaux reconnu sur le site de Bagamoyo (Mayotte). Si la technique de ventilation des fours de Dembeni est discutée, les structures du four à chaux daté du XIe siècle, et retrouvées dans le cordon dunaire du site de Bagamoyo en Petite Terre sont certainement plus significatives [Fig. 4] : le couvercle de ce four était composé d’une grande céramique inversée de tradition dembénienne, dont le fond avait été délibérément percé pour l’échappement des fumées, tandis que des tuyères moulées en chaux, certainement sur des sections de bambou, disposées en « Y » convergeaient jusqu’au foyer depuis un comblement cylindrique associé à un épaulement argileux dont l’interprétation, éclairée par les sources ethnographiques malgaches, a permis de reconnaître ici l’usage d’un soufflet vertical à piston57.

Fig. 3 : Exemple d’importations malgaches retrouvées aux Comores sur des sites médiévaux (chloritoschiste). Les sites stratifiés étudiés par l’archéologie ont permis d’identifier des importations malgaches révélant une implication commerciale régulière des sociétés de l’archipel avec les régions côtières de Madagascar

Fig. 3 : Exemple d’importations malgaches retrouvées aux Comores sur des sites médiévaux (chloritoschiste). Les sites stratifiés étudiés par l’archéologie ont permis d’identifier des importations malgaches révélant une implication commerciale régulière des sociétés de l’archipel avec les régions côtières de Madagascar

(Photo et DAO M. Pauly)

Fig. 4 : Structures du four de Bagamoyo. Fouillées en 1981, les structures de ce four à chaux étaient remarquablement conservées dans les lœss de la plage holocène, et ont permis d’identifier une ventilation forcée de type austronésienne

Fig. 4 : Structures du four de Bagamoyo. Fouillées en 1981, les structures de ce four à chaux étaient remarquablement conservées dans les lœss de la plage holocène, et ont permis d’identifier une ventilation forcée de type austronésienne

(Photo C. Allibert, DAO M. Pauly)

Fig. 5 : Nécropole d’Antsiraka Boira (Acoua) : preuves d’usage de cercueils en bois. Cette nécropole villageoise datée du XIIe siècle a permis d’attester de l’utilisation de cercueils en bois pour l’inhumation des défunts, trait culturel malgache hérité du monde austronésien

Fig. 5 : Nécropole d’Antsiraka Boira (Acoua) : preuves d’usage de cercueils en bois. Cette nécropole villageoise datée du XIIe siècle a permis d’attester de l’utilisation de cercueils en bois pour l’inhumation des défunts, trait culturel malgache hérité du monde austronésien

(Photo et DAO M. Pauly)

Plus récemment, l’étude de la nécropole d’Antsiraka Boira à Acoua58 (Mayotte), datée du XIIe siècle – période d’islamisation de la société comorienne propice à des syncrétismes culturels associant aux gestes funéraires musulmans des pratiques plus anciennes – a apporté la preuve de l’utilisation de cercueils en bois (creusés à la manière de pirogues monoxyles) pour inhumer les défunts59[Fig. 5], par ailleurs accompagnés de leurs parures de perles retrouvées par dizaines de milliers ainsi qu’une grande diversité de dépôts viatiques60. Si la majorité de ces perles proviennent du nord de l’océan Indien, notamment l’Inde, leur analyse physico-chimique a souligné que celles-ci présentaient une plus grande affinité avec les perles retrouvées sur le site de Mahilaka, signe d’une intégration du nord-ouest de Madagascar et de Mayotte dans un même réseau de diffusion des perles indiennes61. Enfin ce site a livré plusieurs exemplaires de conques marines, percées latéralement pour servir de trompe (antsiva), et laissées en dépôt au-dessus des sépultures constituent un marqueur culturel austronésien significatif62. Plus récemment la nécropole de Koungou-Miangani au Nord de Grande Terre, Mayotte, a livré des pratiques funéraires similaires à celles observées sur le site d’Antsiraka Boira pour une chronologie des inhumations centrée sur les XIe-XIIe siècles63. Une sépulture a fourni une exceptionnelle parure frontale composée d’un opercule en coquillage et de perles en cornaline64. Ces découvertes trouvent un écho significatif en contexte malgache au regard des pratiques funéraires observées sur le site de Vohémar. En effet, sur cette nécropole datée des XIIIe-XVIIe siècles, les sépultures musulmanes présentent des inhumations où les défunts – orientés selon la qibla – sont accompagnés d’un riche mobilier funéraire, signe de l’appropriation du rituel funéraire musulman par des groupes malgaches connus dans la tradition sous le nom de Rasikajy. Par ailleurs la région de Vohémar était exportatrice de récipients en chloritoschiste65 fréquemment rencontrés sur les sites anciens comoriens. De telles pratiques syncrétiques66, attribuées parfois à des influences extérieures ou à l’arrivée de nouveaux migrants sur les côtes malgaches, s’inscrivent à l’évidence dans un contexte géographique plus large englobant le nord de Madagascar et a minima Mayotte et une chronologie plus ancienne comme le démontrent les récentes découvertes sur les nécropoles anciennes cette dernière île.

Cette affinité culturelle entre l’archipel des Comores (et particulièrement Mayotte) et le nord de Madagascar, qui se matérialise dans de nombreux domaines dès la fin du premier millénaire, laisserait supposer de l’existence d’une ancienne « aire culturelle proto-malgache » qui se met en place durant la période Dembeni, soit dès les IXe-Xe siècles. Cette « signature austronésienne » n’apporte cependant pas la preuve définitive d’installations austronésiennes aux Comores, car elle pourrait simplement résulter d’une forme d’acculturation des sociétés bantoues comoriennes à la faveur de contacts réguliers entretenus avec des groupes austronésiens établis à Madagascar. Aussi, les récentes études génétiques sur les populations comoriennes, si elles confirment la contribution génétique écrasante des populations d’Afrique de l’Est, en mettant en évidence également une contribution ancienne austronésienne (Banjar) ouvrent de nouvelles perspectives sans résoudre totalement ces questionnements67. Ainsi à l’avenir, la recherche archéologique dans l’archipel des Comores aura comme objectif principal d’étudier avec plus de précision les processus d’hybridation sociale et culturelle intervenus entre les populations bantoues et austronésiennes, à la charnière du premier et deuxième millénaire68. Ces îles, parfaitement connectées aux communautés côtières établies à Madagascar, constituent à l’évidence, dès la période Dembeni, le cadre géographique d’un melting-pot social et culturel de première importance pour comprendre non seulement l’élaboration de la culture proto-malgache, mais aussi pour compléter les modèles explicatifs du peuplement de Madagascar.

Enfin, la mise en évidence de pratiques funéraires syncrétiques à Mayotte au cours des XIe-XIIe siècles évoque non seulement les pratiques funéraires identifiées dans la nécropole malgache de Vohémar, mais également les élaborations syncrétiques propres à certains groupes aristocratiques islamisés du sud-est de Madagascar (Antemoro, Zafiraminia). Il est particulièrement étonnant que les traditions conservées dans les sorabe, manuscrits arabico-malgaches font souvent cas d’un passage par les Comores, et en particulier Mayotte (Mahory) de leurs ancêtres fondateurs (voir extraits cités en introduction). S’il est admis que ces groupes islamisés comme l’avançait Hubert Deschamps étaient des « rameaux détachés de Vohémar » ayant migré vers le sud le long de la côte est malgache, c’est l’hypothèse d’une origine indonésienne qui a été jusqu’à présent privilégiée pour établir la filiation de cet islam teinté de traditions hindo-malaises69 : les Zafiraminia constitueraient ainsi une migration tardive (XIIIe siècle) en direction de Madagascar depuis l’Indonésie70 apportant avec eux de nouveaux traits culturels (riziculture humide, certaines symboliques et conception des lieux du pouvoir)71. Il apparaît néanmoins pertinent de questionner cette hypothèse en ne négligeant pas le rôle tenu par les sociétés anciennes de l’archipel des Comores dans ces processus. Aussi comme le souligne Philippe Beaujard : « Les rapports entre ces traditions ne sont pas seulement dus à des emprunts intervenus dans le Sud-Est mais à des élaborations syncrétiques réalisées déjà dans le nord de Madagascar voire au-delà (Comores…). Le Nord-Ouest et le nord-est de Madagascar ont sans doute constitué des creusets culturels où se sont mêlées différentes traditions colportées et remaniées par les migrants »72. Mises en évidence à Mayotte dès les XIe-XIIe siècles, ces élaborations syncrétiques sont des processus anciens qui s’enracinent certainement sur un substrat culturel protomalgache hérité de la période dembénienne. Aussi, à défaut de pointer une migration directe de ces groupes depuis l’archipel des Comores (lecture directe et certainement simpliste des traditions), ces traditions s’inscrivent dans un contexte plus large d’acceptation progressive de l’islam par des sociétés malgaches. Il serait même plaisant d’imaginer (en aurons-nous seulement la preuve un jour ?) que ce syncrétisme culturel associant islam et traditions hindo-malaises est peut-être l’image la plus proche de ce que devaient être les croyances des premières communautés proto-malgaches présentes aux Comores et sur les côtes malgaches à la charnière du premier et deuxième millénaire… Cette remarque n’est pas sans répercussion étonnante sur l’histoire globale, car elle ferait de l’ensemble géographique comoro-malgache la première région du monde où des populations austronésiennes débutèrent un processus d’islamisation, soit deux siècles avant les plus anciens témoignages de l’islamisation de l’archipel indonésien, identifiés à Aceh, au nord de Sumatra et datés du XIIIe siècle73.

Notes

1 Ludwig Munthe, La tradition arabico-malgache vue à travers le manuscrit A-6 d’Oslo et d’autres manuscrits disponibles. Antananarivo, Imprimerie T.P.L.F.M., 1982, 328 p., p. 156-157. Return to text

2 Gabriel Ferrand, La légende de Raminia d’après un manuscrit arabico-malgache conservé à la bibliothèque nationale, Impr. nationale, 1902, 46 p., p. 21. Return to text

3 Étienne de Flacourt, Histoire de la Grande île de Madagascar, 1661, édition annotée, augmentée et présentée par Claude Allibert, 2007, Paris, Karthala et Inalco, 1995, 656 p., p. 156-157. Return to text

4 Claude Allibert, « Le mot ”Komr” dans l’océan Indien (avec une note sur Qanbalû) », Études Océan Indien, Paris, Inalco, vol. 10/1, 2000, p. 319-334. Return to text

5 René R. Khawam, Les aventures de Sindbad le marin, texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam, Paris, Phébus, 1985, 256 p. Return to text

6 Qomar/Qomayr mentionné par divers auteurs arabes des Xe-XIe siècles (récit des aventures de Sindbad le marin, écrit d’al-Mas’ûdî ou encore d’al Bîrûnî) correspond sans le moindre doute au pays Khmer, ou encore de manière générale la péninsule malaise, seules régions productrices du bois d’aloès. En revanche, la mention dès les IXe-Xe siècles de l’oiseau Rokh, assimilé à l’æpyornis de Madagascar atteste que les côtes malgaches étaient fréquentées par des marins arabo-persans dès cette époque. Dans ce cas, Madagascar serait le pays des Wâq Wâq du midi cité par des marins expérimentés du Xe siècle tel al-Mas’ûdî, l’auteur des Prairies d’Or. Return to text

7 François Viré, « L’Océan Indien d’après le géographe Abû Abd-Allah Muhammad ibn Idrîs al-Hammûdî al-Hasanî dit Al-Sarîf Al-Idrisi (extraits traduits et annotés du « Livre de Roger ») », Études sur l’Océan Indien, Collection des travaux de l’université de La Réunion, 1984, 299 p., pp. 13-45. Return to text

8 Noël-Jacques Gueunier, Jean-Claude Hebert et François Viré, « Les routes maritimes du canal de Mozambique dans les routiers arabe-swahilis », Taloha, n° 11, Antananarivo, Musée d’Art et d’Archéologie, 1992, p. 77-120. Return to text

9 Malyn Newitt, « The Comoro Islands in Indian Ocean Trade before the 19th Century », Cahier d’études africaines, vol. 89-90, Paris, École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1983, p. 139-165. Return to text

10 Claude Allibert, Étienne de Flacourt, Histoire de la Grande Isle de Madagascar, édition annotée, augmentée et présentée par Claude Allibert, Paris, Inalco-Karthala, 2007, 712 p. Return to text

11 Iain Walker I., Islands in a cosmopolitan sea. A history of the Comoros. Oxford University Press, London, Hurst&Compagny, 2019, 293 p. Return to text

12 Claude Allibert, Mayotte, plaque tournante et microcosme de l’océan Indien occidental, son histoire avant 1841, Paris, Anthropos, 1984, 352 p., p. 255-275. Return to text

13 Marie-Françoise Rombi, Le Shimaore, première approche d’un parler de langue comorienne, (île de Mayotte, Comores), Paris, SELAF, 1983, 264 p. Return to text

Marie-Françoise Rombi et Pierre Alexandre, « Les parlers comoriens, caractéristiques différentielles, position par rapport au swahili », dans Marie-Françoise Rombi, Éd., Études sur le bantu oriental, Paris, SELAF, 1982, p. 17-39.

14 A. Crowther, P. Faulkner, M.-E. Prendergast, E.-M. Morales., Q., Morales, M. Horton, E. Wilmsen, A. Kotarba-Morley, A. Christie, N. Petek, R. Tibesasa, K. Docka, L. Picornell-Gelabert, X. Carah et N. Boivin « Coastal Subsistence, Maritime Trade, and the Colonization of Small Offshore Islands in Eastern African Prehistory », The Journal of Island and Coastal Archaeology, vol. 11/2, 2016, p. 211–237. Return to text

15 F. Chami, I. Tabibou, B.-A. Abderhamane, « Preliminary report of archaeological work conducted on the southern Ngazidja island », dans Zanzibar and the swahili coast from c.30 000 years ago, Éd. F. Chami, Dar es-Salaam, E&D Publishing, 2009, 242 p. Return to text

16 Sophie Blanchy, Maison des femmes, cités des hommes : filiation, âge et pouvoir à Ngazidja (Comores), Nanterre, Société d’ethnologie, 2010, 320 p. Return to text

17 Noël-Jacques Gueunier, Lexique du dialecte malgache de Mayotte (Comores), numéro spécial Dico-Langues’O, Études Océan Indien, n° 7, Paris, Inalco, 1986, 369 p. Return to text

18 Pierre Vérin, 1986, The History of civilisation in north Madagascar, Rotterdam, Boston, A.A.Balkema, traduit par D. Smith, 431 p. Return to text

19 G. Cidey, Histoire des îles Ha’Ngazidja, Hi’ndzouani, Maïota et Mwali, présentation critique des manuscrits arabe et swahili émanant du grand Qadi de Ndaoudzé, Oumar Aboubakari Housséni (1865), Saint-Denis de La Réunion, Éd. Djahazi, 1997, 293 p. Return to text

20 Alfred Gevrey, Essai sur les Comores, Pondichery. Saligny, Imprimerie du gouvernement, 1870, 206 p. Return to text

21 Claude Allibert, « La chronique d’Anjouan par Saïd Ahmed Zaki (ancien cadi d’Anjouan) », Études Océan Indien, n° 29, 9-92, Paris, Inalco, 2000, p. 58-79. Return to text

22 Bushi ou Buki désignent les Malgaches dans les parlers comoriens et swahili. Return to text

23 Claude Allibert., 2000, ibid., p. 52-53. Return to text

24 Otto-Chr. Dahl, Malgache et Maanyan. Une comparaison linguistique. Avhanlinger utgitt av Instituttet 3. Oslo, Egede Instituttet, 1951, 36 p. Alexander Adelaar, « Malay Influence on Malagasy: Linguistic and Culture-Historical Implications », Oceanic Linguistics, vol. 28, n° 1. A special Issue on Western Austronesian Languages (Summer, 1989), p. 1-46. Return to text

25 Nicolas Brucato, Pradiptajati Kusuma, Murray P. Cox, Denis Pierron, Gludhug Purnomo, Alexander Adelaar, Toomas Kivisild, Thierry Letellier, Herawati Sudoyo et François-Xavier Ricaut., « Malagasy genetic ancestry comes from an historical Malay trading post in Southeast Borneo », Molecular Biology and Evolution, n° 33, 2016, pp. 2390-2400. Denis Pierron, M. Heiske, H. Razafindrazaka, I. Rakoto, N. Rabetokotany, B. Ravololo’Omanga, L. M.-A. Rakotozafy, Mialy Rakotomalala, M. Razafiarivony, B. Rasoarifetra, M. Andrianmampianina Raharijesy, L. Razafindralambo, F. Ramilisonina, F. Fanony, S. Lejamble, O. Thomas, A. M. Abdallah, C. Rocher, A. Arachiche, L. Tonaso, V. Pereda-Loth, S. Schiavinato, N. Brucato, F.-X. Ricault, P. Kusuma, H. Sudoyo, S. Ni, A. Boland, J.-F. Deleuze, Philippe Beaujard, S. Grange, Alexander Adelaar, M. Stoneking, J.A. Rakotoarisoa, C. Radimilahy et T. Letellier, « Genomic landscape of human diversity across Madagascar », PNAS, 2017, https://doi.org/10.1073/pnas.1704906114, p. E6498-E6506. Return to text

26 Philippe Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, tome 2, « L’océan Indien, au cœur des globalisations de l’Ancien Monde (7e-15e siècle) ». Paris, Armand Colin, 2012, 800 p. Return to text

27 Denis Pierron, et al. 2017, op. cit. Return to text

28 S. Msaidie, A. Ducourneau, G. Boetsch, G. Longepied, K. Papa, C. Allibert, A. A. Yahaya et M. J. Mitchell « Genetic diversity on the Comoros Islands shows early seafaring as major determinant of human biocultural evolution in the western Indian Ocean », European Journal of Human Genetics, n° 19, 2011, pp. 89-94. Denis Pierron et al., 2017, op. cit. Return to text

29 Henry-T. Wright, « The Comoros and their early history », dans The Swahili world, Éd. S. Wynne-Jonnes & A. LaViolette, London and New-York, Routledge, 2018, p. 266-277. Henry T. Wright, « The Comoros 1000-1350 CE’« , The Swahili world, Éd. S. Wynne-Jonnes & A. LaViolette, London and New-York, Routledge, 2018, p. 277-284. Claude Allibert, « L’archipel des Comores et son histoire ancienne. Essai de mise en perspective des chroniques, de la tradition orale et des typologies de céramiques locales et d’importation », Afriques - débats, méthodes et terrains d’histoire, n° 6, Paris, Institut des Mondes Africains, 2015, 51 p. Return to text

30 Pour une présentation plus détaillée de ce site majeur, voir Henry-T. Wright, « Early Seafarers of the Comoro Islands: the Dembeni Phase of the IXth-Xth Centuries AD », Azania, Journal of the British Institute in Eastern Africa, Éd. Sutton J., Nairobi, BIEA, vol. 19, 1984, p. 13-59 ; Claude Allibert, Alain Argant et Jacqueline Argant, « Le site de Dembeni, Mayotte, Archipel des Comores », Études Océan Indien, Paris, Inalco, n° 11, 1989, p. 63-172 ; Claude Allibert, Henry Daniel Liszkowski, J.-C. Pichard et S. Issouf Dembeni 3, campagne de fouilles de 1990, Fondation pour l’étude de l’archéologie de Mayotte, dossier n° 2, Paris, Inalco, 1993, et Stéphane Pradines et Gwénaël Herviaux, « Dembeni, un site urbain bipolaire ? Mayotte, rapport intermédiaire 2014 », Nyame Akuma, n° 83, Society of Africanist Archaeologists, 2015, p. 128-141. Return to text

31 F. Chami et al., 2009, op. cit. Return to text

32 F. Chami, « Archaeological research in Comores between 2007 to 2009 », Civilisations des mondes insulaires (Madagascar, îles du canal de Mozambique, Mascareignes, Polynésie, Guyanes), mélanges en l’honneur du Professeur Claude Allibert, dir. Chantal Radimilahy et N. Rajaonarimanana, Paris, Karthala, 2011, p. 811-823. Return to text

33 Martial Pauly, Acoua, archéologie d’une communauté villageoise de Mayotte (archipel des Comores) : peuplement, islamisation et commerce océanique dans le sud-ouest de l’océan Indien (XIIe-XVIe siècles), thèse de doctorat, Paris, Institut National des Langues et Civilisations Orientales, 2018, 627 p. Return to text

34 Henry-T. Wright, 1984, op. cit.; Claude Allibert et Pierre Vérin, « The Early Pre-Islamic History of the Comores Islands: Links with Madagascar and Africa », The Indian Ocean in Antiquity, Éd. J. Reade. London, New York, Kegan Paul International, 1996, p. 461-470. Return to text

35 Chantal Radimilahy, Mahilaka, an archaeological investigation of an early town in northwestern Madagascar, Studies in African Archaeology 15, Uppsala Department of Archaeology and Ancient History, 1998, 293 p. Return to text

36 Martial Pauly, 2018, op. cit. Return to text

37 P. Sinclair, J.-M.-F. Morais, L. Adamowicz et R. T. Duarte, « A perspective on archaeological research In Mozambique », The Archaeology of Africa: Food, Metals and Towns, Éd. T. Shaw, P. Sinclair, B. Andah, and A. Okpoko, London, Routledge, p. 423-424. Les origines de la partition linguistique de l’archipel des Comores entre un parler oriental et occidental est encore à éclaircir, elle renseignerait sur les interactions privilégiées entretenus par les locuteurs sabaki méridionaux répartis dans l’archipel et les côtes mozambicaine (Kimwani) durant la seconde moitié du premier millénaire. Return to text

38 Claude Allibert et al., 1984, op. cit. Return to text

39 Philippe Beaujard, « L’Afrique de l’Est, les Comores et Madagascar dans le système-monde avant le XVIe siècle », Madagascar et l’Afrique, Didier Nativel, Faraniriana Rajaonah (dir.), n° 29-133, Paris, Karthala, 2007, p. 47-48. Noémie Martin, Les productions céramiques de l’océan Indien occidental : implications culturelles au carrefour d’influences, thèse de doctorat, Paris, Institut National des Langues et Civilisations Orientales, 2010. Return to text

40 Henry-T. Wright, « Trade and politics on the eastern littoral of Africa: AD 800-1300 », The Archaeology of Africa: Food, Metals and Towns, Éd. T. Shaw, P. Sinclair, B. Andah, and A. Okpoko), London, Routledge 1993, p. 658-672. Henry-T. Wright, 2018, op. cit. p. 15-20. Return to text

41 Il suffit de rappeler que la plus ancienne sépulture musulmane rencontrée dans le canal du Mozambique date du IXe siècle (site de Chibuene, baie de Vilancoulos au Mozambique). En revanche, il n’existe pas de preuve de la présence de l’islam aux Comores avant le XIe siècle. Return to text

42 Claude Allibert et Pierre Vérin, « Madagascar et les Comores : le premier peuplement », Archeologia, n° 290, 1993, p. 64-77. Return to text

43 Élie Vernier et Jacques Millot, Archéologie malgache, comptoirs musulmans, catalogue du Musée de l’Homme, série F, Madagascar I. Paris, Muséum national d’Histoire Naturelle, 1971, 177 p. Return to text

44 Jean-Claude Hebert, « Le bassin sacré du vieux Sima à Anjouan, dit « Nyungu ya Chuma », marmite en fer », Études Océan Indien, Paris, Inalco, 29, 2000, p. 121-169. Return to text

45 Martial Pauly, « Acoua-Agnala M’kiri (Mayotte-976). Archéologie d’une localité médiévale (11e-15e siècles EC.), entre Afrique et Madagascar », Nyame Akuma, n° 80, 2013, p. 73-90. ; Martial Pauly, 2018, op. cit. Return to text

46 Claude Allibert, 2007, op. cit., note, 472 p.; Stéphane Pradines, « The rock crystal of Dembeni, Mayotte, mission report 2013 », Nyame Akuma, n° 80, Society of Africanist Archaeologists, 2013, p. 59-72.; Stéphane Pradines, « Madagascar, the Source of the Abbasid and Fatimid Rock Crystals: New Evidence from Archaeological Investigations in East Africa », Seeking Transparency: Rock Crystals across the Medieval Mediterranean, Shalem, Avinoam & Hahn, Cynthia editors, Gebr, Mann, Berlin, 2020, p. 35-50. Return to text

47 Claude Allibert et al., 1989, op. cit., p. 136-138. Return to text

48 Claude Allibert et al., 1993, op. cit., p. 22. Return to text

49 Claude Allibert et al., 1989, op. cit., p. 32. Return to text

50 Philippe Beaujard, Histoire et voyage des plantes cultivées à Madagascar avant le XVIe siècle, Paris, Karthala, 2017, 168 p. Return to text

51 Un fragment de coquille d’œuf d’autruche, potentiellement d’æpyornis, a été reconnu sur le site de Domoni (Henry-T. Wright, 1992, op. cit., p. 119). Ibn Rusteh, au IXe siècle signale qu’« un commerçant a rapporté de deux mers qui se trouvent au-delà du pays de Kûsân [des Zanj], des œufs qu’on eût dits d’autruche », ici encore, probables œufs d’æpyornis (Philippe Beaujard, 2012, op. cit., p. 123). Return to text

52 Philippe Beaujard, 2007, op. cit., p. 71. Return to text

53 Les royaumes de l’hinterland africain tel Mapungubwe exportaient l’or jusqu’à la côte mozambicaine, Kilwa contrôlait ce commerce depuis les ports du pays de Sofala (côte mozambicaine) placés sous sa dépendance. Return to text

54 Gill Shepherd, « The making of the Swahili. A view from the Southern End of the East African Coast », Paideuma, n° 28, Institut für kulturanthropologische Forschung Frankfurt am Main, 1982, p. 130-147. Return to text

55 Alison Crowther, Leilani Lucas, Richard Helm, Mark Horton, Ceri Shipton, Henry-T. Wright, Sarah Walshaw, Matthew Pawlowicz, Chantal Radimilahy, Katerina Douka, Llorenç Picornall-Gelabert, Dorian Q. Fuller, et Nicole L. Boivin, « Ancient crops provide first archaeological signature of the westward Austronesian expansion », PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America), vol. 113, n° 24, 2016, p. 6635–6640. Return to text

56 Claude Allibert et al., 1989, op. cit., p. 123, Claude Allibert et al., 1993, op. cit., p. 17. Return to text

57 Claude Allibert et al., 1983, op. cit. Return to text

58 Acoua est l’un des villages de parler malgache kibushi de Mayotte. Ce site archéologique relève de la phase culturelle « Hanyoundrou » qui présente par ailleurs de grandes similitudes avec la culture matérielle de nord-ouest de Madagascar (phase Mahilaka). Ces similitudes sont même troublantes pour les niveaux du XIIIe siècle fouillés sur le site d’Acoua-Agnala Mkiri. On se méfiera toutefois d’une association simpliste entre typologie de céramique et population suggérant sur cette seule base un peuplement malgache ancien. Cette phase Hanyoundrou est l’évolution des typologies de la phase plus ancienne Dembeni, avec laquelle elle partage certains décors qui ont connus une très longue pérennité comme les incisions en chevrons ou les impressions de coquillage anadara ou arca. Return to text

59 Cet usage qui ne trouve de parallèle régional qu’à Madagascar est un trait culturel emprunté au monde austronésien. Return to text

60 Martial Pauly et Marine Ferrandis, « Le site funéraire d’Antsiraka Boira (Acoua, Grande Terre) : Islamisation et syncrétisme culturel à Mayotte au XIIe siècle », Afriques – débats, méthodes et terrains d’histoire, varia janvier 2018, Paris, Institut des Mondes Africain, 2018, 39 p. Return to text

61 Marilee Wood, Laure Dussubieux, Mudit Trivedi, Martial Pauly, « Morphology and elemental composition: provenancing glass beads from 12th – 13th century Mayotte », Laure Dussubieux and Heather Walder (eds), Glass Bead Technology, Chronology, and Exchange: LA-ICP-MS Glass Compositions from the Field Museum’s Elemental Analysis Facility, Studies in Archaeological Sciences, Leuven University Press, 2022, p. 323-344. Return to text

62 Claude Allibert et Martial Pauly, « Les Buqî souffleurs de conque, brève note sur une autre origine du terme bûqî signifiant “Malgache” et ses implications », De Madagascar à l’océan Indien global. Approches anthropologiques et historiques avec Philippe Beaujard, Delphine Burguet, Sarah Fee, Samuel F. Sanchez (dir.), Paris, hémisphères éditions, Maisonneuve & Larose, 2023, 304 p. Return to text

63 Marine Ferrandis, « Koungou (Mayotte). M’Tsanga Miangani » [notice archéologique], Archéologie médiévale [En ligne], n° 48, 2018, mis en ligne le 01 mars 2019, consulté le 09 février 2023. URL : http://journals.openedition.org/archeomed/17507; DOI : https://doi.org/10.4000/archeomed.17507, pp. 313-314. Return to text

64 Si des exemples sont connus en contexte africain, cette occurrence datée des XIe-XIIe siècle a une résonance particulière en contexte malgache avec le fela ou felana portés par les guerriers et danseurs professionnels (Sery) chez les Bara et Antesaka et décrits dans la littérature ethnographique : Raymond Decary, « Les anciennes coiffures masculines à Madagascar », Journal de la Société des Africanistes, tome 35, fasc. 2, 1965, p. 283-316. Return to text

65 Élie Vernier et Jacques Millot, 1971, op. cit. ; Jean-Aimé Rakotoarisoa et Claude Allibert, (dir.) Vohémar, cité-État malgache, Études Océan Indien, Paris, Inalco, https://doi.org/10.4000/oceanindien.1119, 2011, p. 46-47. Return to text

66 On manque cependant de données sur les rites funéraires anciens à Madagascar. Return to text

67 S. Msaidie et al., 2011, op. cit.; N. Brucato, V. Fernandes, S. Mazières, P. Kusuma, M.P. Cox, J.W. Ng’ang’a, M. Omar, M.C. Simeone-Senelle, C. Frassati, F. Alshamali, B. Fin, A. Bolan, J.-F. Deleuze, M. Stoneking, A. Adelaar, A. Crowther, N. Boivin, L. Pereira, P. Bailly, J. Chiaroni, F.-X. Ricaul, « The Comoros shows the earliest Austronesian gene flow into the swahili corridor », The American Journal of Human Genetics, 102(1), 2018, p. 58-68. Return to text

68 Les études paléogénétiques sur des squelettes anciens pourront apporter une contribution majeure à ces questionnements, bien que toutes celles entreprises jusqu’à présent se soient heurtées à une mauvaise conservation de l’ADN ancien (Martial Pauly et Marine Ferrandis, 2018, op. cit.). Return to text

69 Paul Ottino, « À propos de deux mythes malgaches du début du 17e siècle », Taloha, n° 6, Musée -88, 1974, pp. 72-90. Philippe Beaujard, « Les arrivées austronésiennes à Madagascar : vagues ou continuum ? », Études Océan Indien, n° 35-36, Inalco, Paris, 2003, p. 59-147. Alexander Adelaar, « Austronesians in Madagascar a critical assessment of the works of Paul Ottino and Philippe Beaujard », East Africa and Early Trans-Indian Ocean World Interchange (Gwyn Campbell ed.), London, Palgrave, 2016, p. 77-112. Return to text

70 Ramnia est le nom donné à l’île de Sumatra par les géographes arabes médiévaux. Ottino a clairement mis en évidence le substrat culturel hindo-malais présent dans ce mythe malgache. Adelaar, en pointant l’usage partagé entre l’islam indonésien et les Antemoro du terme sembelih/sombily (pour désigner l’abattage rituel d’un bœuf – métathèse de l’arabe bi’smi’llah – a soutenu l’hypothèse d’une installation récente à Madagascar par des groupes indonésiens islamisés. Return to text

71 L’interprétation des résultats des études génétiques sur les populations malgaches est très débattue. On s’étonnera tout de même que ces études n’apportent pas la preuve formelle de l’existence de plusieurs vagues migratoires austronésiennes à Madagascar sauf à admettre que la seule région de Banjarmasin serait à toute époque l’unique point de départ de ces migrations… Comme l’a récemment proposé Adelaar, l’hypothèse de plusieurs vagues d’arrivées austronésiennes est certainement à reconsidérer : les traits culturels qui sont attribués à ces migrations récentes seraient en fait déjà présents dès les premières installations austronésiennes à Madagascar. On peut concevoir que la mosaïque des environnements malgaches contraignit les sociétés protomalgaches à diversifier leur mode de vie en fonction des opportunités et contraintes environnementales rencontrées. Cela expliquerait que certains traits culturels indonésiens soient davantage conservés chez des groupes qui furent confrontés à des environnements propices à la riziculture humide, etc. Les Hautes Terres en offrant de telles conditions environnementales doublées d’un isolement relatif illustrent ce conservatisme « indonésien » sans qu’il n’y ait nécessité de mobiliser une migration « néo-indonésienne » pour en expliquer l’origine. On mesure que sur ces questions, de nombreux points restent encore à éclaircir pour aboutir à un modèle explicatif satisfaisant du peuplement de Madagascar. Pour une synthèse critique de cette question, voir Harilanto Razafindrazaka, « Le peuplement humain de Madagascar : synthèse et hypothèses », revue Corps (1), n° 17, CNRS édition, 2019, p. 187-198. Return to text

72 Philippe Beaujard, Rituel et société à Madagascar : Les Antemoro de la côte sud-est, Paris, Hémisphères, Maisonneuve & Larose, 2020, 66 p. Return to text

73 M. C. Ricklefs, « Six Centuries of Islamization in Java », Conversion to islam, Nehemia Levtzion (Éd.), Holmes & Meier Publisher, New York, 272 p., 1979, p. 1-23. Return to text

Illustrations

  • Fig. 1 : Carte linguistique de Mayotte : Mayotte est la seule île de l’archipel à présenter une situation de multilinguisme, où au côté des villages de dialectes bantous (shimaore, shindzuani, shicombani), coexistent des villages de dialectes malgaches (kibushi kimaore et ki-antalaotsy)

    Fig. 1 : Carte linguistique de Mayotte : Mayotte est la seule île de l’archipel à présenter une situation de multilinguisme, où au côté des villages de dialectes bantous (shimaore, shindzuani, shicombani), coexistent des villages de dialectes malgaches (kibushi kimaore et ki-antalaotsy)

    (DAO M. Pauly, fond de carte Geo Mayotte)

  • Fig. 2 : Carte des principaux sites anciens aux Comores : l’archipel des Comores, dès la fin du premier millénaire, présente une culture matérielle commune rattachée à la phase Dembeni (IXe-XIe siècles). Les siècles ultérieurs sont caractérisés par une densification des sites archéologiques accompagnant une expansion démographique et une colonisation agricole accrue de de ces îles

    Fig. 2 : Carte des principaux sites anciens aux Comores : l’archipel des Comores, dès la fin du premier millénaire, présente une culture matérielle commune rattachée à la phase Dembeni (IXe-XIe siècles). Les siècles ultérieurs sont caractérisés par une densification des sites archéologiques accompagnant une expansion démographique et une colonisation agricole accrue de de ces îles

    (DAO M. Pauly)

  • Fig. 3 : Exemple d’importations malgaches retrouvées aux Comores sur des sites médiévaux (chloritoschiste). Les sites stratifiés étudiés par l’archéologie ont permis d’identifier des importations malgaches révélant une implication commerciale régulière des sociétés de l’archipel avec les régions côtières de Madagascar

    Fig. 3 : Exemple d’importations malgaches retrouvées aux Comores sur des sites médiévaux (chloritoschiste). Les sites stratifiés étudiés par l’archéologie ont permis d’identifier des importations malgaches révélant une implication commerciale régulière des sociétés de l’archipel avec les régions côtières de Madagascar

    (Photo et DAO M. Pauly)

  • Fig. 4 : Structures du four de Bagamoyo. Fouillées en 1981, les structures de ce four à chaux étaient remarquablement conservées dans les lœss de la plage holocène, et ont permis d’identifier une ventilation forcée de type austronésienne

    Fig. 4 : Structures du four de Bagamoyo. Fouillées en 1981, les structures de ce four à chaux étaient remarquablement conservées dans les lœss de la plage holocène, et ont permis d’identifier une ventilation forcée de type austronésienne

    (Photo C. Allibert, DAO M. Pauly)

  • Fig. 5 : Nécropole d’Antsiraka Boira (Acoua) : preuves d’usage de cercueils en bois. Cette nécropole villageoise datée du XIIe siècle a permis d’attester de l’utilisation de cercueils en bois pour l’inhumation des défunts, trait culturel malgache hérité du monde austronésien

    Fig. 5 : Nécropole d’Antsiraka Boira (Acoua) : preuves d’usage de cercueils en bois. Cette nécropole villageoise datée du XIIe siècle a permis d’attester de l’utilisation de cercueils en bois pour l’inhumation des défunts, trait culturel malgache hérité du monde austronésien

    (Photo et DAO M. Pauly)

References

Electronic reference

Martial Pauly, « L’archipel des Comores et Madagascar, connexions avant 1500 », Tsingy [Online], 28 | 2024, Online since 19 August 2026, connection on 24 August 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1346

Author

Martial Pauly

Docteur en histoire et civilisation, Chargé de cours à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales