Les collections de porcelaines chinoises provenant des sites archéologiques réunionnais des XVIIIe et XIXe siècles ne sont pas composées que des célèbres pièces polychromes ou en bleu et blanc de Jingdezhen (province du Jiangxi). Une autre gamme de porcelaines, elles aussi produites en Chine, a été repérée avec l’essor des pratiques d’archéologie sur l’île durant ces dernières années, et l’augmentation des observations du mobilier issu des fouilles.
Dans la littérature, dans les musées et chez les antiquaires, ces porcelaines, produites dans les régions du Guangdong et du Fujian, sont appelées « bleu et blancs provinciaux », « kitchen Qing »1 ou porcelaines de Swatow2. « Swatow » faisant référence à la ville de Zhangzhou, dans le Fujian, où elles étaient produites, selon Hwee Lie Blehaut3. Pinghe était un site producteur important, mais les fours du Chaozhou, comme Dapu et Raoping dans le Guangdong, région côtière et limitrophe du Fujian, fabriquaient également des porcelaines. Dans la province du Fujian, les grands centres étaient localisés à Dehua (bien connu des Européens pour ses blancs de Chine), Anxi ou Yongchun pour ne citer que ceux-là.
Ces porcelaines provinciales ont des caractéristiques qui les rendent différentes et distinguables de celles de Jingdezhen. De moindre qualité, on reconnaît ces objets par leur pâte plus grossière, pouvant contenir des impuretés, et par la présence de concrétions sableuses au niveau du pied4. En surface, les motifs exécutés à la main sont traités dans un style libre, les traits de pinceaux sont souvent plus bavants, apparaissant de manière floutée sous la couverte – plus épaisse et bleutée que celle des pièces de Jingdezhen, qui parfois s’agglutine ou tressaille. Quand ils sont estampés, les motifs ne sont pas toujours positionnés minutieusement. Les tonalités des décors, au bleu de cobalt, peuvent arborer un beau bleu éclatant, semblable aux bleus des pièces de Jingdezhen, mais peuvent aussi présenter des teintes grises, bleu pâle, verdâtres et même marron (réalisé à l’oxyde de fer). Sur certains bols, la couverte n’englobe pas le talon, et une absence de glaçure peut s’observer aussi dans le fond interne de l’objet, sous la forme d’un anneau, ou d’un fond entier en biscuit. Des éléments portent des marques peintes dans le fond interne et/ou au revers de l’objet.
Au sein de ces grandes productions, des différences se notent au niveau des pâtes (couleur et granulométrie), de la facture de réalisation ainsi que de la couleur du bleu de cobalt sous couverte. Ces variations traduisent des provenances de différents ateliers. Les fours du Fujian, notamment ceux de Dehua et Anxi produisaient abondamment pour un marché d’exportation, destinée aux régions d’Asie du sud-est, mais il s’avère que l’on retrouve aussi ces pièces en quantité dans l’océan Indien. Les Anglais, eux aussi, importèrent ces porcelaines. La première cargaison de porcelaines à avoir été ramenée en Angleterre en 1685 quitta la Chine par le port de Xiamen, avec des pièces de porcelaines produites dans les sites proches du Fujian5, et non de Jingdezhen. En 1787, lors de l’expédition maritime autour du monde du capitaine La Pérouse, l’équipage fait escale à Macao sur les côtes de la Chine, où il s’est approvisionné en porcelaines. Les fouilles sur les lieux du naufrage, à Vanikoro, ont mis au jour – entre autres – de nombreuses pièces en blanc de Chine des fours de Dehua au Fujian, des bleu et blanc de Jingdezhen, mais aussi ces pièces usuelles un peu moins raffinées, comme des bols des fours du Fujian et du Guangdong6.
En 1822, c’est le Tek Sing qui partit du port de Xiamen au Fujian en direction de Java en Indonésie, transportant plus de 350 000 pièces de porcelaines des officines de Dehua7. Il s’échoua dans le sud de la mer de Chine. Les bols, plats, assiettes et même des petites boîtes de la collection de ce naufrage, tant par leurs caractéristiques techniques, le catalogue des formes, ou celui des décors, trouvent un écho dans nos corpus réunionnais (cf. infra).
Les données du site archéologique de la place Charles de Gaulle (Saint-Denis, La Réunion)
Sur les 470 fragments de porcelaine chinoise mis au jour lors de la fouille archéologique de la place Charles de Gaulle, 158 restes, soit 34 %, peuvent être attribués aux productions des régions du Fujian et du Guangdong8. Les porcelaines sont fragmentaires et les tessons ne dépassent guère la taille de quelques centimètres. Les formes identifiées sont des bols de différentes tailles, des tasses, ainsi que quelques assiettes et plats [Fig. 1 et 2]. Un petit fragment de couvercle de boîte fait aussi partie de ce groupe. Le plus petit type d’objet est un fond de tasse d’un diamètre de 3,7 cm. Une première catégorie de taille de bol repose sur un pied annulaire d’un diamètre de 7 cm en moyenne et présente des bords légèrement éversés. Les récipients de plus grandes dimensions s’appuient sur un large pied annulaire de 11 à 12 cm de diamètre et leurs ouvertures se situent autour de 19 cm de diamètre. Leur lèvre est ourlée vers l’extérieur. Le décor est réalisé au pinceau, dans des teintes bleues, grises et verdâtres, et cette vaisselle arbore bien toutes les caractéristiques énoncées plus haut. Une couverte qui se rétracte et s’amasse par endroits (bien remarquable sur le fond du bol de l’US 1127), des concrétions sableuses au niveau de la base de certains objets, des zones dénuées de couverte – surtout remarquées sur les bols de grandes dimensions (US 1282, 1523, 1773, 1469 SD8).
Fig. 1 : Bords et fonds de bols et tasses en porcelaine chinoise provinciale, Saint-Denis, place Charles de Gaulle
(DAO M. Baffert, Inrap)
Fig. 2 : Dessins techniques et assiettes/plats en porcelaine chinoise provinciale, Saint-Denis, place Charles de Gaulle
(DAO M. Baffert, Inrap)
Les plats/assiettes sont à bords obliques et leurs lèvres peuvent être soit droites et fines, soit ourlées vers l’extérieur. Elles reposent sur un talon annulaire au profil carré. Au moins six d’entre elles sont estampées du même motif, agencé en rangées de caractères « shou »9. Les seules dimensions mesurées l’ont été sur l’objet de l’US 1236, un plat aux bords obliques. Cet objet, ainsi que celui de l’US 1039, ont des pâtes qui s’apparentent à du grès, sonores, de couleur jaunâtre. La couverte est très fine, et laisse le fond et le pied au revers de l’objet nus. Les décors sont verdâtres et comme « dilués ». Le diamètre de l’ouverture se situe autour de 25 cm et sa base mesure 11,5 cm de diamètre. Ces deux récipients rappellent les descriptions que fait Bernard-Philippe Groslier dans une note sur des tessons de céramique chinoise retrouvées au Ras Syan (Djibouti)10. Ce décor et cette forme de plat ont aussi été découverts parmi la cargaison du navire du Tek Sing, naufragé en 1822.
Leurs contextes archéologiques de découverte au sein des différentes unités stratigraphiques placent ces objets dans une chronologie allant du milieu du XVIIIe siècle (peut-être même un peu avant pour l’assiette et le fond de tasse de l’US 1753) au premier tiers du XIXe siècle. Si cette collection est fragmentée en petits tessons, elle est présentée ici dans le but de montrer qu’elle demeure une source d’information, et qu’elle a été une des premières à permettre de distinguer et considérer cette catégorie de porcelaines. D’autres exemples retrouvés en contextes locaux, qui suivent, contiennent des fragments d’objets mieux conservés.
Représentativité et signification de ces porcelaines au sein des collections
À Saint-Paul, le site « Entrée Est Lot 3 » recense 462 fragments de porcelaines du Fujian et du Guangdong sur 2478 fragments de porcelaines chinoises au total, soit 19 %11. Contrairement au site de la place Charles de Gaulle, qui a fonctionné en tant que marine12 possédant des entrepôts de stockage, et qui, on peut le penser, avait donc un rôle de réception et de stockage des objets importés dans un but de redistribution/revente à la population insulaire, le site de « Entrée Est Lot 3 », lui, est interprété comme un site d’habitat ayant pour usagers des personnes d’un rang social aisé, pratiquant des réceptions aux allures de banquet. Il est intéressant ici de noter le mélange entre les « belles » porcelaines de Jingdezhen et les importations des autres provinces chinoises, même au sein de familles riches, signifiant ainsi deux choses : la première, c’est qu’il serait erroné de penser que seules les catégories sociales populaires avaient usage de ces objets, et la seconde, c’est qu’ils étaient probablement achetés et importés dans les cargaisons des navires en même temps que les porcelaines de Jingdezhen. Cette hypothèse correspond à la réalité des porcelaines chinoises des épaves de La Boussole et de l’Astrolabe, qui contenait – entre autres – des belles pièces des fours de Jingdezhen en bleu et blanc (chauffe-plats, vase…) et des pièces du Fujian comme des bols (fours d’Anxi).
Sur le site de la Colline du théâtre, à Saint-Paul, des vestiges d’une ancienne vigie ont été mis au jour13. Des tessons appartenant à des bols notamment, aux motifs très célèbres y ont été découverts. Deux fragments d’un bol qui devait reposer sur un pied annulaire sont décorés de motifs estampés au bleu de cobalt : lotus et symbole de longévité (shou) en frise répétée sur le pourtour de l’objet, alterné avec un autre motif. Ce décor a dû être très apprécié et produit, au vu des exemplaires retrouvés sur le territoire (bol de Quadrilatère Océan par exemple14, fragment de bol du site de Cap Champagne15), sur l’île de Tromelin au nord de La Réunion16, ou encore sur les épaves de La Boussole (Vanikoro, îles Salomon, 1788), et du Tek Sing (sud de la mer de Chine, 1822). L’intervalle de temps qui sépare ces deux naufrages illustre bien la pérennité du décor apposé sur cette forme d’objet. La fouille de la Colline du théâtre a aussi livré un fragment de plat aux parois courbes au décor bleu et blanc. Sur la face interne, le caractère « shou » est estampé sur quatre rangées, et la face externe est décorée d’un double liseré sous une lèvre en léger bourrelet et d’un décor de lignes oscillantes peintes à la main. En tous points, ce fragment ressemble à celui qui a été découvert sur le site de Sharma au Yémen17, attribué à une production de Dehua au Fujian. La pâte est relativement blanche et fine, la couverte est bien translucide et les motifs peints au bleu de cobalt sont éclatants.
Non loin de là a été retrouvée une grande quantité de tessons sur le site de Cap Champagne, un second site sur le même secteur interprété comme une vigie18. Sur 249 fragments de céramique comptabilisés au total, 154 sont en porcelaine chinoise. Et sur ces 154 fragments, 133 présentent des caractéristiques attribuables à des porcelaines d’ateliers provinciaux du Fujian et du Guangdong, soit 86 %19. Ce chiffre figure parmi les plus importants en termes de proportion dans les collections. La majeure partie des bords, fonds et panses appartiennent à des bols et à des petites tasses sans anse. L’on note aussi la présence d’un bord d’assiette. Les décors sont variés et peints dans des tonalités de bleu, vert, et même brun sur certains fragments de gros bols/plats. Les pâtes se répartissent en plusieurs catégories. Au moins deux tessons de fond de bol sur pied annulaire, sans décor ont une pâte beige grisâtre contenant des impuretés millimétriques noires. La couverte tire un peu vers le gris. D’autres ont des pâtes plus beiges, que l’on remarque sur ces fonds de gros bols où le biscuit est apparent. Les impuretés se sentent sous une couverte assez épaisse et bleutée, qui se rétracte parfois en laissant de minuscules « bulles ». Une troisième catégorie de pâte à grain plus fin est bien blanche. La couverte est plus fine, mieux répartie et moins teintée.
Les bols sont décorés de bandes verticales abstraites, du signe « shou », généralement disposé en frises, de fleurs de type aster, de lotus… Ils sont associés de façon récurrente à des productions anglaises (faïences fines shell edge) et à des faïences de type Rouen (bords de plats « au panier fleuri »). La chronologie de ce mobilier devrait se situer entre le milieu/dernier tiers du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle.
Les données issues des opérations archéologiques ne sont encore que peu exploitées, et le propos n’est pas ici d’énumérer l’ensemble des sites connus à ce jour qui recensent des porcelaines chinoises issues d’autres ateliers que celui de Jingdezhen, mais déjà de montrer au travers de quelques exemples la large diffusion de ces dernières sur le territoire, et ce sur des sites de différentes natures (habitat domestique, occupation militaire, entrepôts commerciaux).
Quelques exemples de motifs. Comparaisons régionales et correspondances avec le mobilier des Épaves de La Boussole, de l’Astrolabe (1788) et du Tek Sing (1822)
Si certaines productions provinciales tentaient d’imiter les bleus et blancs de Jingdezhen20, il semblerait que ces centres aient aussi développé leur propre répertoire stylistique. Certains motifs sont extrêmement célèbres, et ornent différentes formes de récipients (plats, bols, tasses ou assiettes). C’est par exemple le cas des caractères « shou » traités de façon stylisés, et agencés en rangs verticaux sur le pourtour interne ou externe des objets [Fig. 3.1]21. On peut noter qu’ils se retrouvent sur des porcelaines de catégories de pâtes différentes (blanche, beige grise ou beige), et leur traitement effectué par estampage est plus ou moins soigneux selon les exemplaires. Dans la vaisselle du Tek Sing (1822), un plat aux bords obliques présente ces motifs.
Très répandue également, la frise de motifs estampés de lotus surmontés du symbole « shou » en alternance avec un autre symbole [Fig. 3.2]. Surtout présent sur les bols et toujours sur la face externe, ce décor a été repéré à La Réunion sur plusieurs sites et a été présenté plus haut pour l’exemplaire de la Colline du Théâtre. Les épaves de La Boussole et du Tek Sing en ont également livré, tout comme les recherches effectuées à Tromelin22.
À peine plus rares mais bien reconnaissables, d’autres décors sont caractéristiques des productions provinciales. Par exemple, les gros bols/plats à parois légèrement courbes décorés de bandes bleues verticales [Fig. 3.3] sont très fréquents dans les corpus de porcelaine. On peut aussi mentionner sa présence sur le site de Saint-Pierre, Centre administratif23. Les décors floraux, accompagnés d’enroulements ou séparés dans des sortes de compartiments sont aussi récurrents [Fig. 3.4 et 3.5].
Fig. 3 : Exemples de motifs courants peints ou estampés
(DAO M. Baffert, Inrap)
Le motif peint au bleu de cobalt d’un dragon et de fumerolles a été identifié à Saint-Denis sur le site du 119 rue Jean Chatel, sur un bol [Fig. 3.6]24. Ces objets sont généralement décorés sur les deux faces : la face interne présente l’animal fantastique et l’extérieur est décoré de rubans sinusoïdaux évoquant des fumerolles. Sous le fond de l’objet, une marque peinte de deux sinogrammes semble avoir la signification de « victoire »25. Un exemplaire complet compte parmi la collection de la cargaison de La Boussole, naufragé en 1788. Des exemplaires complets, dont certains ont été fabriqués à Dehua et en bel état de conservation, sont visibles sur internet26. Cette courte liste d’exemples de décors et de comparaisons (régionales et internationales) est loin d’être exhaustive. Elle peut être largement amendée par la reclassification et le réexamen d’objets issus des collections déjà étudiées. Le but ici étant de montrer l’intérêt de prêter attention à cette catégorie de porcelaines et d’observer la récurrence de leurs motifs.
Conclusion
La variété des types de pâtes des porcelaines provinciales, dont les caractéristiques les plus courantes ont été décrites au début, doit être établie de manière plus précise. Cela nécessite un réexamen complet du mobilier issu des fouilles réalisées ces dernières années. À ce jour, on peut simplement noter que cette diversité fait écho aux nombreux fours en fonctionnement aux XVIIIe et XIXe siècles dans les régions de Chine qui concernent notre propos (Fujian et Guangdong). Du point de vue de la consommation, cette vaisselle montre un large panel de produits importés et donc, des réseaux d’approvisionnement bien développés, voire diversifiés, ainsi que des goûts variés. Pour caractériser et décrire plus justement ce mobilier particulier, il serait nécessaire d’approfondir les échanges avec la communauté scientifique ayant travaillé sur le sujet de la porcelaine provinciale. Exhumer des pièces produites dans les ateliers et les fours chinois permet d’étudier ces objets par le prisme de la fabrication. C’est la façon la plus fiable de pouvoir les comparer à celles retrouvées en contextes archéologiques, et ainsi, pouvoir bien identifier leur lieu de provenance, leurs caractéristiques techniques, leurs décors… Les données bibliographiques concernant ces recherches restent difficiles d’accès : elles sont soit majoritairement publiées en langue chinoise (rapports de fouilles notamment), soit anciennes, sans rééditions récentes.
Par exemple, le livre écrit en 1988 par Chuimei Ho, Minnan Blue-and-white Wares27, semble donner de précieuses clés de détermination et des informations sur ces sites de production. En l’état des connaissances des collections réunionnaises, la typologie des formes importées est limitée à des bols, assiettes, plats et boîtes produites dans les régions du Fujian et du Guangdong. Cette vaisselle, qui reste certes utilitaire, a été largement appréciée, en tout cas consommée, par les habitants de l’île durant une période qui couvre au moins la seconde partie du XVIIIe siècle, jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, date au-delà de laquelle ces productions sont absentes des collections, largement remplacées par les faïences fines et les porcelaines blanches françaises28.



