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Les travaux sur le patrimoine de La Réunion et des îles de l’Indianocéanie, petites ou grande, font florès, allant du classique catalogue à des études plus scientifiques, à l’instar des Entretiens du Patrimoine de l’océan Indien, rencontres internationales qui, en 20111, puis en 2014, réunissaient, à Saint-Denis de La Réunion, architectes, urbanistes, géographes, historiens, anthropologues, aménageurs des collectivités territoriales, autour des questions de la diversité des modes d’appréhension, de la gouvernance, des outils législatifs, du développement, de la valorisation du patrimoine. On peut également évoquer le Grand Séminaire de l’océan Indien qui, en septembre 2013, à l’Université de La Réunion, amenait des chercheurs de différentes disciplines à réfléchir sur la fabrique du patrimoine dans l’océan Indien2.

Les analyses touristiques sur l’océan Indien sont tout aussi nombreuses, privilégiant l’entrée économique au détriment des impacts sociétaux et environnementaux même si, depuis quelque temps, on note une volonté d’interroger la durabilité de l’activité en s’intéressant davantage aux interrelations entre société, économie et environnement. À cet égard, on pourra se reporter à la publication collective Quel tourisme pour La Réunion ? – Enjeux et mises en perspective, qui outre le fait d’examiner les potentialités naturelles et culturelles de l’île, a le mérite de repositionner la problématique du tourisme réunionnais dans une perspective régionale élargie3.

En revanche, les liens entre patrimoine et tourisme ont été moins bien explorés. Dans ce cadre, on peut citer l’initiative pionnière de la Commission de l’Océan Indien (COI), à travers la publication de l’ouvrage collectif dirigé par Jean-Michel Jauze, Patrimoines partagés – Traits commun en Indianocéanie4 dont l’objectif était à la fois d’analyser l’héritage commun des îles de l’Indianocéanie, socle identitaire du concept, et d’explorer les pistes possibles de sa valorisation touristique en termes de complémentarité.

Les articles réunis dans le présent numéro de Tsingy sont le fruit d’un regard croisé des géographes et historiens de l’unité de recherche « Océan Indien, Espaces et Sociétés » (OIES), à partir d’un projet financé par La Région Réunion sur Patrimoine et Tourisme à La Réunion et dans l’océan Indien. L’objectif était d’étudier les grands domaines du patrimoine (paysage, architecture, cuisine, arts, infrastructures…) et les secteurs du tourisme, en analysant les potentialités de cette conjonction patrimoine – tourisme, à l’échelle de La Réunion et de l’océan Indien. Ce projet s’inscrit dans la suite logique de la démarche initiée par la COI, en accordant une importance particulière aux relations qu’entretient le couple patrimoine – tourisme.

L’étude de ces relations, abordée à l’aune des sensibilités disciplinaires, privilégiera tantôt :

– la dimension patrimoniale, présente dans l’article de Jean-François Géraud qui plaide en faveur d’une valorisation du patrimoine industriel réunionnais inséré dans une « Route du Sucre » venant enrichir la carte touristique de l’île. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de rappeler le rôle de l’Historien dans cette démarche de reconnaissance. Ce rôle est d’ailleurs très bien illustré par la contribution de Colombe Couëlle dans son coup de projecteur sur Maurice Ménardeau (1897-1977), peintre de la marine dont les œuvres acquises par la municipalité de Saint-Denis, classées à l’inventaire des monuments historiques, brossent un tableau des plus réalistes d’un héritage colonial qui gagnerait à être connu. L’article de Fabrice Folio, sur les enjeux de la démarche de patrimonialisation au Mozambique, au travers du cas de la capitale Maputo, rappelle que la valorisation de l’héritage n’a pas que des visées économico-touristiques, mais peut aussi revêtir une dimension politique en participant à l’unité du pays. C’est d’ailleurs cette dimension à la fois politique et morale qu’interroge Prosper Eve dans sa réflexion sur l’intérêt de patrimonialiser l’esclavage, épisode douloureux de l’histoire réunionnaise, tout en soulignant l’importance pédagogique, identitaire et touristique de la démarche.

– L’angle touristique, biais utilisé par Marie-Annick Lamy-Giner pour examiner le rôle de hub aéroportuaire de Johannesburg, porte d’entrée du tourisme en Afrique du Sud, mais aussi les pratiques in situ des touristes, au travers des centres d’intérêts dominants. Le rôle des « supports » matériels du tourisme est également abordé par Christian Germanaz qui, au travers de l’analyse diachronique du corpus cartographique touristique de La Réunion, tente de retracer l’évolution de la philosophie et du développement de l’activité dans l’île.

– Le couple patrimoine – tourisme clôture ce regard historico-géographique avec deux études de cas : Madagascar et Maurice. Frédéric Garan pointe ainsi le retard pris, à l’époque coloniale, par le développement touristique de la Grande Ile, alors que, paradoxalement, le discours colonial s’appuyait sur le lien colonisation – tourisme. Le cas de Maurice, abordé par Jean-Michel Jauze, apparaît différent, en ce sens que, très tôt, les autorités ont pris conscience du formidable intérêt du développement touristique. Mais, cette ancienneté est aussi problématique, obligeant les acteurs à interroger de nouvelles potentialités dont la piste culturelle où l’héritage composite du pays devient un atout.

Cette première approche n’ambitionnait pas de couvrir une aire géographique aussi vaste que celle de l’océan Indien. Par ailleurs, la thématique patrimoine – tourisme offre de multiples entrées qui ouvrent un large champ d’investigations, ainsi, les politiques de valorisation touristique de l’héritage culturel sous l’angle social au travers des perceptions des populations. Se posent aussi des questions essentielles : tout patrimoine peut-il, doit-il, être proposé à la valorisation touristique ? Ce qui implique la question du choix. De même, les impacts de la touristification du patrimoine demandent à être analysés. Le champ, d’une grande richesse, invite à d’autres approches que les chercheur(e)s de l’équipe Océan Indien Espaces et Sociétés se proposent de poursuivre dans une démarche collaborative ouverte à d’autres disciplines et à d’autres universités s’intéressant à l’Indianocéanie.

Notes

1 A. Cheyssial (dir.), 2013, Entretiens du patrimoine de l’océan Indien, Actes du colloque international de Saint-Denis, La Réunion, Éditions de l’Espérou. Return to text

2 E. Combeau-Mari, C. Germanaz (dir.), 2014, La fabrique du patrimoine dans l’océan Indien, actes du « Grand Séminaire de l’océan Indien », coll. « Terres et Sociétés Indocéaniques », Éditions Epica. Return to text

3 E. Combeau-Mari, F. Folio, 2015, Quel tourisme pour La Réunion ? – Enjeux et mises en perspectives, coll. « Terres et Sociétés Indocéaniques », Éditions Epica. Return to text

4 J.-M. Jauze, 2016, Patrimoines partagés – Traits communs en Indianocéanie, Commission de l’océan Indien, Éditions Epica. Return to text

References

Electronic reference

Jean-Michel Jauze, « Avant-propos », Tsingy [Online], 20 | 2017, Online since 27 November 2025, connection on 11 January 2026. DOI : 10.61736/tsingy.782

Author

Jean-Michel Jauze

Directeur du CREGUR, Université de La Réunion

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