Le peuplement de Madagascar : des migrations et origines mythiques aux réalités de l’histoire

DOI : 10.61736/tsingy.1151

Abstracts

Reprenant ce qui a pu être dit des origines malgaches, l’auteur passe en revue les différentes hypothèses, sans en négliger les mythistoires, les explique dans les conditions idéologiques, politiques et scientifiques dans lesquelles elles furent conçues, et établit ce que l’on peut scientifiquement en dire aujourd’hui. En dehors de tout social-darwinisme et de l’anthropologie physique, il éclaire les causes des migrations, les origines géographiques et l’histoire de l’océan Indien et le processus fondant l’unité culturelle du peuple malgache.

Echoing from what has been said about Malagasy origins, the author examines the various hypotheses, without neglecting the mythistories, explains them in terms of ideological, political and scientific conditions in which they were conceived, and establishes what can be scientifically said today. Apart from any social Darwinism and physical anthropology, it illuminates the causes of migration, geographic origins and history of the Indian Ocean and also of the process in which is based the cultural unity of Malagasy people.

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Text

Mettant la dernière main à son Moïse, Sigmund Freud écrivait en 1938 à l’un de ses correspondants qu’« un vieillard ne trouve plus d’idées nouvelles, il ne lui reste qu’à répéter ». Ayant déjà abordé la question en 19791, je fus tenté un moment de ne pas y revenir aujourd’hui en 2013. Ce n’était toutefois qu’une présentation critique du discours qui était alors pensé des « origines malgaches ». Les progrès de la recherche et de la connaissance de Madagascar et de l’Asie du Sud-Est permettent aujourd’hui de mieux en approcher la vérité historique qui est le réel d’un peuple et de mieux cerner ce qui fait qu’un peuple est un peuple. Je pense donc qu’il n’est pas inutile de reprendre la question.

Longtemps, les commerçants étrangers qui fréquentèrent Madagascar ne se posèrent pas de problèmes sur l’origine de sa population. Des renseignements qu’ils leur fournirent, les géographes arabes la désignaient sous le nom de Wakwak et la situaient qui à l’est de l’océan indien, qui à l’ouest de cet océan, et dont on peut penser que, dans les réseaux du commerce dont parle la « géographie arabe »2, l’on y voyait une communauté de langue et de culture. Pour les Européens du XVIIe siècle, la proximité des langues de Madagascar et de celles du monde malais était simplement constatée. Habitués aux difficultés de la mer, implicitement ils pensaient n’avoir pas été les premiers à faire ces grands voyages maritimes. Seules leur importaient les questions de langue, qu’il était indispensable de résoudre pour établir la communication nécessaire à leurs activités commerciales. Très tôt, la science coloniale, marquée par le social-darwinisme et sa conception des « races » et pratiquant une certaine observation à tendance zoologique sans véritable anthropologie générale3, s’empara du sujet pour déterminer l’origine de la population de Madagascar. Il a tant été dit et écrit et il en reste tant de développements ou de traces dans le discours et la politique actuels qu’il convient d’en faire une sorte d’inventaire, sans oublier le monde des amateurs, et d’établir ce que scientifiquement l’on peut en dire aujourd’hui.

Les mythistoires traitant des « origines »

En dehors de la langue, la tradition orale historique à Madagascar n’est pas d’un grand secours pour comprendre les origines du peuplement. Il en est évidemment ainsi de la création de l’homme et de la femme dans les mythes les plus anciens comme Ietse et Ivelo4 ou les premiers hommes en pays sakalava5. Sur le modèle des « religions tribales »6 de l’Asie du Sud-Est, beaucoup de mythistoires rapportent comment le fils de Dieu vint visiter la terre et y resta. Rapportent aussi comment un être céleste, fille de Dieu, devint la femme d’un prince ou d’un roi et fut la source d’une dynastie. On admettait bien aussi que les andriana étaient des descendants du Dieu du Ciel, alors que l’anthropologie générale de la sagesse populaire constatait plutôt que « les andriana ne sont pas descendus du ciel ni n’ont surgi de la terre, car ce sont les humains qui sont la source des andriana »7. Les sociétés anciennes connaissaient et constataient, elles aussi, les conflits qui les fondaient.

La religion traditionnelle, telle qu’elle apparait dans la Genèse (Genesisy, dirait-on en malgache actuel) du monde selon la tradition8, faisait naître à Madagascar le premier homme et la première femme. En Imerina, l’un pouvait apparaître en Andringitra et l’autre en Ankaratra ; ils se seraient rencontrés à Ambohimanoa9. Une variante dit qu’ils se seraient rencontrés à Antongona, l’un venant d’Ankaratra, l’autre d’Ambohimanoa, la supériorité de la femme apparaissant dans le fait qu’elle venait du nord. Quand ils décidèrent de situer dans la Grande Île les premiers hommes, les Anciens suivaient en cela le modèle des religions d’Asie du Sud-Est et humanisaient religieusement les paysages de Madagascar dont ils faisaient le centre de la divine création. Lorsqu’il se produisit, cet enracinement dans le pays signifiait la rupture avec les terres d’Insulinde qu’ils avaient quittées et les relations qu’ils avaient longtemps encore entretenues avec elles. Dans cette terre qu’ils avaient élue, ils abandonnaient une autonomie et une allégeance jusqu’alors maintenues avec une thalassocratie sud-est asiatique et prenaient enfin leur indépendance, tout en conservant les conceptions concernant l’histoire reçue de leur ancien « espace social » selon la définition qu’en a donnée Georges Condominas10. Cela est d’une parfaite évidence dans la tradition que rapporte le pasteur Jessé Rainihifina.

La tradition betsileo de Rainihifina

Qui furent les premiers habitants de Madagascar ? Le plus souvent, on parle des Vazimba, qui seraient de petits hommes affligés de déformations physiques qui les enlaidissaient11. Poussé plus loin, le récit laisse entrevoir l’existence d’autres populations. L’histoire du pays betsileo, telle que la raconte Jessé Rainihifina, nous en donne un exposé rapide et clair, mais différent.

Selon cette tradition, dit-on, alors que les Vazimba seraient venus de l’extérieur tardivement, n’auraient pas de caractères physiques particuliers et seraient en quelque sorte les premiers immigrants, les premiers habitants de Madagascar auraient été là depuis toujours. Ils se nommaient Taimbalibaly, Taindronirony, Gola, Fonoka, Koka ou Bongò. Le portrait qu’il nous en donne ferait que ces hommes n’auraient aucune ressemblance avec les hommes d’aujourd’hui. Ils leur étaient très inférieurs culturellement ; c’était en quelque sorte des sauvages, que ce fût pour leur nourriture, leur habitation ou leur vêtement. Ces hommes mangeaient de la nourriture crue, ils habitaient dans des cavernes, ils se vêtaient d’écorces d’arbres, quand ils n’allaient pas tout nus. Les Taimbalibaly portaient les cheveux longs sans les peigner ; ils étaient d’une grande habileté à grimper aux arbres. Ce n’est que par la suite qu’ils auraient évolué et auraient progressé. Tout au plus savaient-ils élever des poules et des bovins. Mais ils ne connaissaient pas la métallurgie du fer, et leurs outils comme leurs armes étaient de bois ou de pierre. Evidemment, ils n’avaient ni rois ni chefs, sauf exceptionnellement et de façon temporaire en cas de conflit. Même leurs guerres ressemblaient à des jeux : ils entraient dans une rivière et s’aspergeaient d’eau ou de sable.

Ces populations, selon Rainihifina, représenteraient l’enfance d’une humanité n’ayant pas encore atteint l’âge de raison. Elles auraient été par la suite facilement subjuguées par une vague d’immigrants vazimba, contre lesquels, au bout d’un certain temps, elles se seraient retournées et qu’elles auraient chassés du pays betsileo. Il n’y aurait plus eu par la suite d’immigrations autres qu’individuelles ou de petits groupes12.

Chez les auteurs malgaches, il est arrivé que le discours européen interfère avec la tradition orale et la contamine. L’on ferait erreur si on pensait que Rainihifina avait été influencé par l’image de l’homme préhistorique selon l’enseignement à l’école primaire de Jules Ferry13, car il y a dans cette vision de ce qui serait le passé malgache le plus ancien, des faits et des préoccupations qui lui sont propres. Que ces hommes préhistoriques se soient vêtus d’écorce, et non pas de fourrures, est un fait historiquement connu pour certains Malgaches du passé14. Qu’ils aient élevé poules et zébus les situent déjà dans un passé malgache attesté. Qu’ils se soient fait la guerre en s’aspergeant d’eau ou de sable, en fait des hommes très éloignés de l’homme préhistorique selon les conceptions européennes qui le voient plutôt déambulant avec une massue ou avec une hache de pierre emmanchée de bois. Et l’on sait qu’avant la période des guerres tribales et de la traite négrière, existait un code de la guerre réglementant les comportements15 et l’usage des types d’armes, selon qu’elles étaient en bois et utilisées entre andriana ou qu’elles comportaient un élément métallique et qu’utilisait le peuple. L’on sait aussi que dans les premières populations dont il donne les noms, celle des Bongò est bien historique et encore attestée au XXe siècle et que son histoire est analogue à celle des Zanakalondrano d’Antongona en Imerina et à celle des Ikalatsara au sud d’Ambositra, également toujours attestées. Thème récurrent dans la tradition orale des hautes terres, ces populations sont présentées comme manquant encore de raison : un matin du haut du sommet qu’elles habitaient, elles se seraient jetées dans le brouillard pour y nager. Ces groupes, dont les ancêtres avaient possédé autrefois une position géographiquement et socialement dominante, sont alors dotés d’une histoire visant à les déprécier. C’était une façon de condamner à l’oubli le dol infligé et de prévenir et éluder toute revendication ultérieure. Le pieux mensonge devenait un saint conte (angano masina) que l’on ne saurait changer.

La reconstruction de cette « préhistoire » dans la tradition que rapporte Rainihifina émane et procède bien de la culture et de l’histoire malgaches. Mais elle n’apporte rien ni à la définition des origines ni à la datation des premières migrations.

Il en est de même, sur la côte nord-ouest, du mythe de l’île disparue de Mojomby auquel Pierre Vérin accorda une place importante dans l’arrivée des musulmans à Madagascar16. Ce mythe entremêle le thème sémitique du jugement d’Allah punissant l’impiété et la discorde chez ses fidèles, et le thème austronésien de la baleine ou du dauphin qui, en les transportant à Madagascar, aurait sauvé les rares justes de cette île que les conteurs situent entre Madagascar et Mayotte.

Dérives pseudo-scientifiques ou les puissances de l’imagination

Par les études qui les conduisaient à la prêtrise ou au pastorat, les membres des différents clergés avaient reçu une formation scientifique et linguistique. Celle-ci leur donnait les armes nécessaires pour comprendre les langues, prêcher l’évangélisation et (tâche prioritaire des protestants) travailler à la traduction de la Bible dans les langues indigènes. Avec leurs douze élèves malgaches de la première heure (les roa ambin’ny folo lahy), la première génération de missionnaires en Imerina avait fini en 1835 la traduction à partir des textes grecs de la Bible et son impression17, ainsi que deux dictionnaires, l’un anglais-malgache18, l’autre malgache-anglais19. La seconde génération de missionnaires, soutenue par les relations qu’ils entretenaient avec les missionnaires présents dans d’autres parties du monde, fit et publia beaucoup pour la description de la langue, notamment en relation avec d’autres langues du monde austronésien. En quoi la langue révélait-elle une histoire ? La discussion allait bon train dans le milieu missionnaire et les opinions étaient tranchées, entre ceux qui se limitaient à la seule linguistique et ceux qui, comme Lars Dahle, s’intéressaient aussi à la question des « races ». Bon linguiste et bon connaisseur de la culture20, il arriva à ce dernier, traitant de l’histoire de Madagascar, d’utiliser la malédiction des enfants de Cham par Noé pour mieux étayer, disait-il, ses « conjectures vraisemblables » sur l’existence d’un premier peuplement africain et l’histoire de ses relations avec les Malais :

L’élément malayo-polynésien est devenu l’élément prédominant à la fois pour la langue et l’influence sociale, ce qui fait qu’il est certainement plus naturel de supposer que les Malayo-polynésiens sont les conquérants et les autres les vaincus, – un état de choses qui, en outre, serait mieux en accord avec le sort général partout dans le monde des fils de Cham qui devaient être ‘les serviteurs des serviteurs de leurs frères21.

Cet appel à l’autorité de la Bible et à son interprétation racialiste (récurrente depuis Isidore de Séville, docteur de l’Église du VIIe siècle) était à peine un péché véniel pour un théologien qui ne prétendait pas présenter des conclusions scientifiquement assurées. Il n’en est pas de même de deux autres clercs qui, utilisant leur connaissance des langues anciennes, inventèrent toute une histoire dont ils dotèrent les ancêtres malgaches en attribuant à de nombreux mots malgaches une origine sanscrite et bouddhiste pour l’un ou hébraïque pour l’autre.

Jean-Baptiste Razafintsalama (1885-1963), jésuite qui, après sa rupture avec l’Eglise, signa ses nombreux ouvrages du nom de Dama-Ntsoha22, pensa trouver une origine malayo-polynésienne teintée de bouddhisme avec environ 500 mots qui seraient provenus du sanscrit, alors que Solange Thierry, sanscritiste confirmée, réduisit plus tard une telle liste à une vingtaine de mots23. Missionnaire lazariste, Joseph Briant24, quant à lui, conçut une langue malgache issue de l’hébreu et créa une histoire de Madagascar avec une série de migrations juives dont la première daterait de Salomon en 900 ans avant J.-C. ; il accordait une origine hébraïque à un grand nombre de mots malgaches dont on sait par ailleurs que leurs étymons sont proto-austronésiens25.

Nous ne ferons pas ici une critique détaillée des méthodes de ces « linguistes », nous contentant de signaler que leurs reconstructions ne s’appuient pas sur ce qui aurait été une régularité des changements phonétiques, mais sur des ressemblances approximatives. Dans l’air du temps de l’époque coloniale et du rôle accordé aux « races », disons que les livres de Dama-Ntsoha satisfaisaient la jeunesse d’une élite malgache qui s’y trouvait l’origine d’une vieille civilisation indo-européenne ne devant rien au civilisateur colonial.

Quant à la thèse juive, son succès tenait, d’une part, au fait qu’elle insérait Madagascar dans la logique de l’histoire méditerranéenne et, d’autre part, qu’elle substituait une alternative à la thèse abhorrée par les missionnaires d’une influence arabe et musulmane qu’ils croyaient prédominante. Son succès fut tel que nombre de gens en milieu tananarivien s’interrogent même aujourd’hui sur ce qui serait l’origine juive des andriana d’Ambohimalaza à la suite des sermons et prêches d’un pasteur et tradipraticien, Tolotra Ratefy, dont une partie de l’autorité provient de celle de son père Daniel Ratefy, qui fut lui-même un grand pasteur très cultivé. À la suite aussi de l’agitation d’un relativement jeune théologien Ndriana Rabarioelina, également originaire d’Ambohimalaza. Le doctorat de théologie qu’il affirme avoir soutenu par internet avec une institution américaine (une « fouthèse », m’écrit Marc Spindler, professeur des facultés de théologie et bon connaisseur de Madagascar), est toutefois à retenir. On y apprend, entre autres élucubrations, que le jardin d’Eden de la Bible était situé en Imerina et que c’est de là qu’au moment du déluge, Noé partit avec son arche pour aboutir au Mont Ararat. On y apprend aussi, par de prétendues étymologies, que le vieux merina est « la doyenne de toutes les langues existant dans le monde », et, par un renversement de toute logique qui voudrait que l’hébreu soit dérivé de ce vieux merina, que « la majorité des noms de villages, cités, montagnes, vallées et peuples de Madagascar ont des racines juives »26. L’agitation mégalomaniaque27 de ce pseudo-théologien débouche sur un désir d’instauration à Madagascar d’une théocratie dont il serait le guide ou le grand-prêtre.

Cette thèse est depuis 2004 reprise par les agitateurs de la Trano koltoraly malagasy qui voudraient donner une identité judéo-chrétienne au peuple et à la nation malgaches débutant en l’an 2156 avant l’ère chrétienne et marquée par la fuite d’Égypte des Hébreux en 1445 avant J.-C. Yahvé aurait alors dit à Moïse et à Aron : « Ce mois sera pour vous en tête des autres mois, il sera pour vous le premier mois de l’année » (Exode 122). Pour ces koultouralistes, ce mois étant le premier du printemps dans l’hémisphère nord, le Nouvel An malgache serait donc, selon les années, à la nouvelle lune de la fin mars ou du début avril28. Une part de leur très relatif succès tient à leur affirmation que cette date, ils l’auraient établie « scientifiquement » – leur « science » se résumant en fait à la lecture de la Bible et à la table des lunaisons.

La thèse juive put même avoir des incidences dans la gestion de l’État. À l’époque du socialisme, des investissements à outrance et des éléphants blancs, son « éminent » chef voulut mobiliser les archéologues pour retrouver Antaparafary en pays betsileo et y mettre à jour le trésor de la reine de Saba !

Je ne m’attarderai ni sur la possibilité d’une colonisation phénicienne29 suivant laquelle un pasteur betsileo vit des Phéniciens dans les Fonoka (cf. supra) de la tradition betsileo, ni sur la manifestation de cet autre mythe qui, dans le monde colonial, conçut, ici et là, la langue indigène comme la langue-mère de toutes les langues, comme, pour le malgache, le fit Jean-Marie Auber30 et, à La Réunion, Jules Hermann. Ce n’est pas sans raison, et parce que l’idée était alors très répandue, qu’en 1866 peu après sa création, la Société de Linguistique de Paris avait décidé de refuser l’adhésion de toute personne qui voudrait traiter de ce sujet.

La science coloniale et la question des « origines »

La question des « origines » de la population de Madagascar fut posée au XIXe siècle. Les réponses savantes qui furent données, bien qu’elles eussent constaté l’unité linguistique de la Grande Île, échafaudaient leurs hypothèses en partant des « races » dont les savants constataient également la présence selon les préoccupations raciales de l’époque. En fonction de l’état des connaissances sur l’Asie du Sud-Est et sur l’Afrique, Alfred Grandidier, le premier, proposa une première vague migratoire d’« Indo-Mélanésiens » correspondant au phénotype noir et une vague plus tardive de « Malais » correspondant au type clair31. Au même moment, reprenant les hypothèses de Lars Dahle sur un substrat « africain »32 et en en faisant une vérité d’évidence, Guillaume Ferrand considéra que les phénotypes noirs étaient des « Bantous » venus de la proche Afrique et que les phénotypes clairs étaient des « Malais » venus tardivement de la lointaine Asie. Ce fut l’Origine africaine des Malgaches de Guillaume Ferrand33 qui fut l’objet d’un consensus, car elle satisfaisait aux besoins de la « politique des races » de Gallieni et de l’administration coloniale postérieure.

Unité linguistique et diversité raciale, la question n’imposait pas une réponse simple. Celle qui fut donnée le plus souvent, le fut dans le cadre du social-darwinisme hiérarchisant des Bantous africains et des Malais asiatiques, comme le faisait déjà Lars Dahle. Conscients de la supériorité des Malais, les Bantous en auraient appris la langue et auraient oublié la leur. Ou encore : les conquérants malais, par leur pouvoir politique et leur autorité, auraient imposé leur langue aux Bantous établis antérieurement dans le pays.

On comprend mieux ces solutions quand, dans l’esprit du temps, on se situe dans le contexte colonial où il était espéré que le malgache allait disparaître au profit du français. En 1901, pour Antony Jully qui allait devenir le premier président de l’Académie Malgache en 1902, « la langue malgache, n’offrant aucun document écrit, n’a qu’un intérêt momentané et disparaîtra devant la nôtre »34. L’illusion civilisatrice de l’expert colonial, comme l’a définie Jean Paulhan35, ne pouvait évidemment admettre que ce qui avant toute chose compte dans l’histoire des contacts de langues, c’est le nombre des locuteurs. Des envahisseurs qui conquièrent un pays, en apprennent la langue, comme le firent les Mongols en Chine. Un petit nombre de Malais installés dans une région géographiquement bien délimitée n’auraient pas pu imposer leur langue dans un pays aussi vaste que Madagascar. Et s’ils y avaient quand même réussi, il est évident que la langue de la population antérieure aurait emprunté à la langue du vainqueur un certain nombre de termes, mais aurait conservé sa structure et sa grammaire. À cet égard, le cas de l’albanais est lumineux : le pouvoir ottoman lui fit, avec la religion musulmane, emprunter nombre de mots turcs et arabes, mais il demeura une langue indo-européenne dans sa grammaire36. Aucun dialecte ou parler « côtier » n’a une structure et une grammaire qui seraient celles d’une langue bantoue. Dans le cadre de l’Empire français, l’opinion de Jully est caractéristique de l’illusion coloniale qui pense trouver dans le passé un changement identique à celui qu’espère le colonisateur dans le présent à venir : sa langue (française) va s’imposer au colonisé qui va oublier la sienne. On retrouve la même illusion chez Gabriel Ferrand pour qui les « Indonésiens » auraient dans le passé imposé leur langue aux Bantous, de même que chez le Père Malzac pour qui les Malais avaient enseigné leur langue aux indigènes et pour qui les Français et les bons pères jésuites allaient de même réussir dans leur enseignement du français et en français. Ce que les Malais auraient réussi pour leur langue, les Français (leur civilisation étant supérieure) allaient le réussir pour la leur !

L’illusion raciste du discours colonial

À la fin des années 1960, l’anthropologie physique de grand-papa attachée à la couleur de la peau, aux cheveux, à l’indice céphalique et à bien d’autres critères descriptifs apparents, hésitait toujours à définir le nombre des races37, mais n’était pas encore considérée comme obsolète. Dans ce monument que, dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1972, forment les trois volumes consacrés à l’ethnologie, Hubert Deschamps présentait l’« Ethnologie de Madagascar »38 en commençant par énumérer les « quatre types humains » présents à Madagascar, et Pierre Vérin, quant à lui, présentait « Le peuplement de Madagascar »39. Vérin envisageait alors la venue de deux sortes de migrants : des « Paléo-Indonésiens » et des « Néo-Indonésiens ». Les Paléo-Indonésiens, venus par cabotage en suivant les côtes de l’océan Indien, auraient été les premiers Malgaches d’origine indonésienne mélangés à des Africains lors d’un séjour sur la côte orientale d’Afrique ou aux Comores. Les Néo-Indonésiens, derniers venus des dernières migrations indonésiennes, seraient les ancêtres des Merina, des Betsileo et des Sihanaka. Des traits de culture comme les sites à fossés les distingueraient des premiers arrivés.

La doctrine de Vérin à qui l’Université avait confié la recherche sur l’histoire ancienne de Madagascar, n’allait pas changer. S’il fit une thèse sur les échelles arabes – autre forme d’une proto-colonisation – et quelques publications sur de petits sites côtiers que lui avait signalés René Battistini, il n’avait rien à trouver qu’il ne savait déjà par l’enseignement de l’École Nationale de la France d’Outre-Mer créé au départ par Gustave Julien. Parfait héritier de la tradition coloniale40 et obsédé par un supposé substrat bantou, il voulut susciter des recherches d’anthropologie physique et leur ouvrit les pages de la revue d’archéologie qu’il avait créée. Ces travaux41 ne présentent pas grand intérêt. Dans celui du Docteur Jean Goulesque sur l’historique des recherches en la matière, se résumant en fait aux notes de lectures préliminaires d’un étudiant débutant et laborieux, on sent la pression que l’éditeur lui fit subir dans la rapidité avec laquelle il admet que la thèse de Grandidier aurait été réfutée « point par point » par les défenseurs de la thèse africaniste.

Longtemps la théorie de Grandidier est restée la théorie généralement admise bien que la théorie africaine ait eu des défenseurs qui réfutèrent point par point la théorie de A. Grandidier ; tant du point de vue anthropologique que les arguments d’ordre linguistiques, géographiques, historiques et ethnologiques42.

Goulesque avait fait confiance à son « patron » du moment et n’avait pas montré comment la thèse de Grandidier aurait été réfutée « point par point ». Avec générosité ou courtoisie posthume, il excusait Grandidier qui, en 1872, ne pouvait pas connaître l’anthropologie physique scientifique ! Enfin, à un moment où l’anthropologie physique de grand-papa touchait à sa fin, il annonçait des travaux qui sont en fait restés ou à l’état de projet ou sous le boisseau.

Du second article d’anthropologie physique publié dans la revue Taloha, Vérin tire la conclusion que « les recherches hématologiques de Pigache montrent très clairement que les Noirs malgaches sont d’origine africaine et non pas mélanésienne », et fait dire à cet auteur ce qu’il n’a ni dit ni démontré. Comme lecteur de Pigache, Vérin avait simplement pensé y trouver ce qu’il en espérait.

On retrouve cette obsession dans toutes les publications de Vérin. Sans apporter de faits qui auraient pu le justifier, il répète qu’il faudrait savoir quelle est la part de la contribution africaine au peuplement de Madagascar. Expert-consultant pour l’Unesco dans un atelier sur les Relations historiques à travers l’océan Indien, il prétend traiter de ce thème mais n’apporte rien de nouveau. Il reprend sans le commenter le schéma énoncé par Ferrand commençant le peuplement par des Négrilles ! Il se fait le thuriféraire de Ferrand, affirmant péremptoirement que :

Depuis Ferrand, aucun Malgache ou malgachisant ne s’est penché sérieusement sur le problème du substrat bantou43.

Avant d’avoir actualisé la notice « Madagascar » que Ferrand avait faite dans l’Encyclopédie de l’Islam44, dans un autre texte où il signalait en certains de ses aspects la recherche d’Otto Chr. Dahl de 195445, il s’instaurait déjà le seul et principal disciple du maître, pouvant même, et dans de longues réminiscences, s’approprier sans guillemets (péché mortel pour l’université que n’aurait pas dû se permettre celui qui se présentait comme le « Pr Pierre Vérin ») le mot à mot des conclusions les plus personnelles du grand austronésianiste norvégien46.

Dans le même sens, à une réunion de la Wenner Green Foundation en 1979, il pensera donner une réponse à la question que pose l’unité de la langue malgache en posant que cette langue était un créole, résultat d’une cohabitation et d’un métissage bantou-malais47. Après avoir pris la succession de Jacques Faublée dans la chaire de malgache à Langues O’ et être devenu « professeur de malgache », il énonce une sorte d’évidence dans un ouvrage général sur Madagascar :

Le malgache est en quelque sorte issu de la créolisation d’une langue indonésienne par une langue bantoue48,

sans avoir jamais commencé la moindre démonstration à l’appui de son affirmation. S’il en avait été ainsi, on ne comprendrait pas que le système des locatifs du malgache n’ait pas été simplifié sur le modèle du système bantou et soit demeuré un système d’une telle complexité qu’elle exclut l’hypothèse d’un contact massif entre deux langues49. Malgré toutes les études créolophones de l’époque, ce « linguiste » ne savait ni ce qu’est un créole, ni comment se forme un créole.

Ce que Vérin ne fit pas, l’un de ses étudiants a tenté de le faire et y a consacré deux décennies de travail. Autodidacte en linguistique, ignorant les grands maîtres de la discipline, sans formation d’historien, mais aussi (peut-être parce qu’il serait pasteur) se voulant le directeur de conscience de la nation malgache et voulant lui construire son identité nationale, son ouvrage pourrait figurer à une bonne place au Tableau d’Horreur du discours colonial50.

Parmi les malgachisants (en un temps qui ignorait les recherches sur l’ADN), Vérin n’était pas le seul à attendre beaucoup des recherches d’anthropologie physique dont Jean Poirier disait qu’elles « n’en sont encore à Madagascar qu’à leur préface »51. Que pouvaient espérer Vérin et Poirier de l’anthropologie physique, si ce n’est la confirmation d’une majorité bantoue dans le peuplement ancien ? Dans leurs propos, l’on ne trouve pas la moindre attention aux travaux sur le chromosome CDe qui aurait une forme particulière en Indonésie, qui serait plus présent chez les Sakalava (67 %) que chez les Merina (33 %), et prouverait le contraire de ce qui était attendu52. On a pu alors envisager soit une insuffisance des analyses soit la mauvaise qualité des échantillonnages.

Quant aux travaux sur les groupes sanguins, notamment sur la présence de l’hématie falciforme53, il semble hasardeux d’en tirer des conclusions d’ordre historique, d’autant plus que, selon le Pr. Larrouy (communication personnelle lors d’une mission à Madagascar), les récents progrès alors effectués dans la connaissance de cette hématie rendaient caduques les recherches antérieures aux années 1980.

Lorsque les auteurs ne prétendent pas à une vérité historique, comme Charles Cadoux révisant l’article « Madagascar » d’Hubert Deschamps dans l’Encyclopaedia Universalis54, ils appliquent le principe de précaution et chaudronnent en affirmant, d’une part, l’unité culturelle et linguistique et, d’autre part, la division en « ethnies » aux origines biologiques et continentales différentes, sans essayer de comprendre et d’expliquer cette unité, faisant éventuellement état de « débats » dont rien n’est dit55.

L’histoire avec Raymond K. Kent et l’anthropologie avec Paul Ottino ne firent pas mieux. Kent, parti en guerre contre le « mythe d’une unité nationale malgache », attribua à des mots des parlers « côtiers » une origine bantoue, parce qu’il en ignorait les étymons austronésiens56. Quant à Ottino, très attaché à Madagascar, il utilisa ses nombreuses lectures sur les cultures de l’océan Indien en pensant établir des influences. Pour lui aussi, ses interprétations partent toujours d’un substrat bantou submergé par des Malais, parfois indianisés, refusant, comme l’a écrit un de ses disciples, « l’illusion d’une profonde unité de Madagascar »57. Ce dernier, résumant les derniers ouvrages d’Ottino, conclut : « La difficulté provient du fait que tout est fruit du syncrétisme : la culture malgache est ainsi faite »58. Le syncrétisme n’était que le résultat des cogitations de l’anthropologue.

Le cadre de référence de ces auteurs reste le même : sur un substrat bantou, toujours majoritaire à la « Côte », des influences plus ou moins civilisatrices auraient fait progressivement passer la population de Madagascar de la sauvagerie première à l’état relativement évolué où elle se trouvait quand arrivèrent les missionnaires britanniques en 1820 et les colonisateurs français en 1896. Soupçonneuse, la science coloniale contribua à l’application du programme politique qui, faut-il le rappeler, divisait pour régner.

Or, si l’on devait accorder une certaine importance aux différents phénotypes des Homo sapiens de Madagascar, il conviendrait de se souvenir que tous les Austronésiens d’Asie du Sud-Est n’avaient pas le « type malais ou javanais » que semblaient seuls connaître Grandidier et Ferrand en dehors des Mélanésiens du Pacifique. En 1947 dans un article où il lui avait été demandé de traiter des « types » humains pour l’« Encyclopédie de l’Empire Français », Jacques Faublée posait déjà la question primordiale :

Pour tirer de la répartition [à Madagascar] des types humains actuels des conclusions sur les origines malgaches il faudrait connaître les résultats des métissages entre jaunes, noirs et blancs, il faudrait savoir ce qu’ont été les gens de langue indonésienne avant qu’un type mongoloïde modifie leur aspect59.

La connaissance du passé de l’Asie du Sud-Est le permet aujourd’hui. Les grands du Champa, première thalassocratie connue du Sud-est asiatique, avaient un type noir. Les premiers écrits des Chinois sur les Chams s’étonnent que l’aristocratie chame (ou ćam) soit noire, alors que, disent-ils, « le peuple est blanc comme nous ». C’est ce type noir que représentent les statues trouvées par l’archéologie des temps chams dans le sud de l’Indochine. Plus tardives, les représentations des mercenaires chams sur les bas-reliefs d’un temple d’Angkor au temps de l’apogée de l’empire khmer les distinguent bien des Khmers mongoloïdes et les dotent d’un type négroïde. Et l’on se souvient que, du temps des boat people, les autorités communistes vietnamiennes remettaient des Chams à l’ambassade de France en les présentant comme des métis de tirailleurs sénégalais ! Il ne faut pas écarter la possibilité du fait que le premier peuplement de Madagascar ait comporté des contingents, sans doute majoritaires, d’une population d’Austronésiens noirs, toujours présents en Asie du Sud-Est aujourd’hui. Ce seraient eux qui auraient organisé les premières entreprises de colonisation et auraient fondé les principautés des embouchures sur le pourtour de la Grande Île.

Datations : l’état actuel des recherches

La datation du début du peuplement fut longtemps le résultat d’estimations faites à partir d’études particulières qui, comme la biogéographie estimait aux environs de 2 500 ans le temps nécessaire à la déforestation d’une île qui aurait été complètement couverte de forêts – elle ne l’était pas, ainsi qu’en témoigne la paléoécologie et la présence de grands ratites comme l’Æpyornis, ces oiseaux qui ne volaient pas et qui « habitaient les sous-bois et les zones broussailleuses »60. Comme la linguistique qui, avec Otto Chr. Dahl, pensait la situer au IVe siècle de l’ère chrétienne61 au tout début de l’hindouisation de l’Asie du Sud-Est, parce que la langue malgache ne comportait que peu de mots d’origine indienne. Comme l’histoire qui, avec Anthony Jully, estimait peu après la conquête que les ancêtres des Malais (les andriana merina) seraient arrivés au début du XVIIe siècle.

Entre chronologie longue et chronologie courte, un combat feutré se joua entre une attitude plutôt nationaliste pour qui le pays était occupé au moins depuis quelques millénaires et une attitude de nature coloniale qui niait l’antiquité du droit des Malgaches sur la terre de la Grande Ile. La position de Jully était nettement politique dans le combat que l’administration française continuait à mener contre les héritiers de l’ancien pouvoir merina. Datant du XVIIe siècle l’arrivée des andriana et la création d’un État malgache, il la situait au moment même de la première tentative de colonisation française à Fort-Dauphin et n’accordait pas à cet État plus de droit d’ancienneté qu’aux Français. De façon plus commune, la création d’un État sous forme de monarchie fut présentée comme la conséquence de l’influence arabe au XVIe siècle. C’est encore la thèse que défend Françoise Raison dans l’ouvrage collectif qu’elle dirigea62, n’y ayant admis aucune contribution sur la période antérieure. L’archéologie hypercritique de Pierre Vérin, moins scientifique par l’absence de tout doute que politique par la certitude de tout savoir, contestait aussi la suprématie merina en datant le début du peuplement du Xe siècle, date à laquelle il faisait venir en même temps des Indonésiens et des « Bantous marins » – toute datation antérieure faite par le Carbone 14 lui était a priori une erreur de laboratoire !63 Et, faisant au XVIe siècle sortir l’Imerina de la sauvagerie vazimba avec Andriamanelo, le fer et la pirogue, et avec Ralambo et la consommation du bœuf, l’histoire officielle la plus commune recevait ces traditions avec un intégrisme littéral, sans en avoir compris le sens. Andriamanelo et Ralambo n’en avaient rien inventé, mais avaient transgressé des interdits existant antérieurement. L’innovation n’était pas technique mais culturelle.

Les traditions orales et les recherches d’histoire en tradition orale auront pu sembler confirmer la chronologie courte dans la mesure où, faisant l’histoire des dernières dynasties connues, celles-ci semblaient bien ne pas commencer avant le XVIe siècle64. En fait, les traditions royales occultent les dynasties antérieures et renvoient dans la légende les hommes illustres du passé en en faisant des géants (comme Darafify et Rapeto) et les moins illustres en les dépréciant physiquement et intellectuellement ou, pourrait-on dire, en en faisant des sortes de nains historiques (comme les Vazimba et les Kimosy).

Sortant du cadre de la tradition orale historique, l’on pensa utiliser les données provenant des fouilles paléontologiques sur les vertébrés fossiles, d’autant plus que l’on pouvait bien se douter que certains d’entre eux avaient été connus par les premiers Malgaches dont la langue avait conservé les dénominations avec le lalomena, hippopotame nain, et les vorompatra, désignant les grands ratites dont l’æpyornis maximus et le mullerornis sont les plus connus65. Les premières découvertes avaient été faites au XIXe siècle par Alfred Grandidier près de Morondava et par le Pasteur norvégien Rosaas à Antsirabe, où il fut missionnaire de 1872 à 190366. Connues du monde de la recherche paléontologique, elles attirèrent de nombreux savants d’Europe. D’autres sites furent découverts, et firent l’objet de multiples fouilles, qui ne pouvaient donner aucune datation, alors que certaines mettaient au jour et des subfossiles et des traces de présence humaine. Dans les années 60, les travaux reprirent à partir de sites déjà partiellement fouillés sans toutefois obtenir de datation décisive67.

Avec les recherches de David Burney en palynologie et en paléoécologie, la recherche paléo-environnementale apporte à l’historien un ensemble de données convaincantes sur la chronologie des 30 000 dernières années, sur les paysages naturels existant avant l’arrivée de l’homme et sur la datation de celle-ci. Les carottages effectués dans les sédiments des lacs du Moyen-Ouest, au lac Tritriva en Andrantsay et au lac Kavitaha en Itasy68, ont fourni des pollens qui furent identifiés69 et des charbons qui furent datés par la méthode du C14. Il en conclut finalement que :

Multiple lines of evidence point to the earliest human presence at ca. 2300 14C yr BP (350 cal yr BC)70.

Il faut notamment en retenir l’identification de pollens de cannabis (rongony, jamala, jia, angafo) et leur datation en 380 avant l’ère chrétienne. L’on sait que la culture du chanvre est très ancienne en Extrême-Orient pour tisser des vêtements. La princesse-mère des seigneurs de Ts’in filait le chanvre dans le gynécée, quand elle goba l’œuf miraculeux dont elle enfanta71. Il était cultivé dans le Sud-Est asiatique et l’archéologie montre que les cordages utilisés par les voiliers des premiers navigateurs de l’humanité qu’étaient les Austronésiens, étaient en chanvre et qu’on en retrouve jusqu’aux Marquises à l’est de la Polynésie. On comprend qu’à Madagascar, le chanvre fut une matière première textile pour la confection de vêtements (ce que l’on faisait encore à Andramasina au XVIIIe siècle), mais aussi parce que c’était alors la matière stratégique indispensable notamment pour la fabrication des voiles et des cordages nécessaires aux transports maritimes à l’époque des navires à voile.

Il n’est pas interdit de penser que la situation n’était pas tout à fait nouvelle au début du 4e siècle avant l’ère chrétienne, car, d’une part, les recherches actuelles sur la disparition des grands lémuriens la situent au VIIe-Ve siècle et que, s’ajoutant sans doute aux modifications de leurs habitats provoqués par de petits changements climatiques72, l’homme en est donné comme le principal responsable. Car, d’autre part, au Ve siècle avant l’ère chrétienne, la cannelle arrivait en Grèce sur la table d’Hérodote et qu’à bien lire ce qu’il dit de son origine, elle venait du sud du cap de Gardafui et que, dans cette région, une variété de cannelle (Cinnamosma fragrans ou hazomamy) n’existait qu’à Madagascar73.

La question des moyens : les traversées maritimes

Comment les ancêtres ont-ils traversé l’océan Indien ? La question est d’importance. Un thème récurrent est celui du naufrage ou, disons, de la traversée involontaire. Démâté lors d’une tempête en Asie du Sud-Est, le bateau aurait été emporté par les courants marins. C’est le scénario imaginé en 1852 par John Crawfurd dans l’introduction dont il fit précéder son livre sur le malais74 pour expliquer qu’il ne trouve que peu de mots malais en malgache. Crawfurd estime péremptoirement que ces flibustiers malais, au cours de leur mois de navigation imprévue, n’auraient préservé aucun animal domestique et que « par conséquent, nous ne trouvons à Madagascar aucun animal domestique portant un nom malais », alors que, ayant « épargné quelques grains de riz, quelques noix de coco, et quelques piments75, peut-être même quelques ignames et noyaux de mangue, […] toutes ces plantes portent en malgache […] des noms malais, et celles-là seulement ».

Il est vrai que l’histoire orale malgache fait, en certains cas, appel à un vent qui aurait poussé des navires jusqu’à Madagascar. Mais il faut comprendre que le vent n’est pas seulement un fait géographique ou climatique, neutre culturellement. Il est fréquemment la volonté d’un souverain assimilé à Dieu ou à de grands ancêtres puissants. En pays mahafale, une petite trombe à un moment de calme plat signale au voisinage le décès d’un ray aman-dreny. Et je me souviens qu’en Imerina, après la mise au tombeau d’un vieil andriana et la présentation des condoléances, nous avions pu voir une grande trombe s’élever vers le ciel. Lasa nody izy, ai-je entendu dire, « il est parti pour rentrer à la maison ». En Imerina dans le passé, une tornade (rambon-danitra) qui, d’un habitat perché, enlevait les toitures et les déposait en contrebas près des rizières, expliquait un changement d’habitat et, en fait, indiquait une décision souveraine de rabaissement dans la hiérarchie sociale. Encore dans les années 70 et 80 sur le gradin forestier, les gens se demandaient, à l’approche d’un cyclone annoncé, qui ou quelle volonté avait bien pu le provoquer. En 1993, un candidat à l’élection présidentielle, docteur en médecine et ancien directeur général du ministère de la santé, faisait campagne sur la côte Est en disant que les cyclones continueraient à frapper Madagascar, tant que toute sa population ne serait pas convertie au christianisme. Je ne sais si le candidat croyait à ce qu’il disait ou si ce n’était qu’un moyen d’utiliser la crédulité des électeurs. Quant à ce qui concerne les arrivées dans la Grande Île, ce qui aurait été un effet du hasard météorologique, aurait conduit à Madagascar et l’aurait fait découvrir, pouvait en fait être, par la culture malgache, l’interprétation d’une décision ancestrale.

Communément dans la sphère « savante », constatant l’existence de pirogues à balancier sur le modèle de celles de l’Asie du Sud-Est et du monde polynésien, on imaginait qu’elles avaient servi à la traversée de l’océan. Elles auraient représenté un mode de transport primitif par rapport aux boutres arabes. C’était ignorer que les Austronésiens avaient été les premiers navigateurs dans l’histoire de l’humanité, qu’ils avaient inventé dans le Pacifique le catamaran et le trimaran qui ont été aujourd’hui modernisés pour les grandes compétitions nautiques et que leurs charpentiers de marine avaient construits de grands bateaux comme celui de Borobudur (merveille de complexité technique) pouvant transporter jusqu’à 1 000 personnes et un fret important76. Ce sont ces bateaux austronésiens (les kunlun bo, disaient les Chinois) que l’empereur Wu du IIe siècle avant l’ère chrétienne avait autorisé les religieux bouddhistes à utiliser pour aller consulter les textes sacrés de Bouddha dans le golfe du Bengale. Pour la navigation hauturière, on savait que les Polynésiens se repéraient sur les étoiles et qu’ils utilisaient les vents et les courants. On savait aussi qu’après avoir découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb, ils en avaient rapporté la patate douce et l’avaient diffusé dans tout le Pacifique dans lequel ils circulaient. Avec le témoignage d’un vieux Mélanésien, on sait depuis peu qu’ils avaient une connaissance quasi cartographique du Pacifique et qu’avant de partir en mer, ils dessinaient sur le sable et orientaient le chemin qu’ils allaient suivre, qu’ils dirigeaient leurs bateaux en tenant compte de la houle et que, pour en corriger les effets, ils tiraient des bordés afin de maintenir leur direction77.

La tradition des bateaux cousus, dans la construction desquels n’entrait aucune quincaillerie métallique78, alors même que la métallurgie du fer était connue, était encore connue et pratiquée sur la côte est au XVIIIe siècle et de tels bateaux étaient encore utilisés à Farafangana dans les années 187079. Que la science coloniale ne se soit pas intéressée à ces bateaux tient sans doute à une tradition de méfiance initiée par Marco Polo : « La méfiance qu’inspiraient aux Occidentaux des bateaux d’un type inconnu, en particulier les bateaux cousus qui leur semblaient fragiles, les détournait encore de l’aventure sur une mer redoutée »80. Cette méfiance détourna par la suite les « savants » d’une prise en compte et d’une recherche leur semblant tout aussi aventureuse.

Que les Austronésiens soient venus en pirogue à balancier, serait tout aussi incongru qu’une équipe de sportifs malgaches pressés aujourd’hui d’aller à Paris et décidant d’y aller dans des 2 Chevaux ou des 4L au lieu d’utiliser un avion d’une des compagnies aériennes81.

La question des causes des migrations

À la fortune de mer et arrivée accidentelle, il est d’autres raisons qu’évoquent habituellement les conversations de salon. Ils auraient quitté leur pays à la suite d’une défaite militaire. Ils auraient tout aussi bien pu fuir une région frappée par des maladies épidémiques. J’entends depuis peu l’idée que les ancêtres auraient été des esclaves qui auraient fui on ne sait quel maître. Dans le discours colonial péjorant l’indigène, ces raisons pour lesquelles on ne dispose d’aucun élément qui autoriserait à les imaginer, les ancêtres des Malgaches avaient été les victimes des circonstances ou des événements. Ce thème a la vie dure. Il vient d’être repris par des généticiens sans culture historique ni anthropologique autre que celle des guides touristiques qui, par un traitement informatique de leurs observations, excluent la possibilité d’une colonisation organisée sur une large échelle à partir de l’Asie du Sud-Est pour en revenir à une traversée involontaire de l’océan82.

Pour comprendre les migrations qui peuplèrent la Grande Île à partir de l’Asie du Sud-Est, il faut prendre en compte l’histoire de leurs grands ancêtres (razandrazana) en dehors de Madagascar, substituer une histoire des Malgaches à l’histoire habituelle de Madagascar et situer les migrations dans ce que fut l’histoire de l’expansion des peuples austronésiens qui, avant les Européens de l’époque moderne, s’installèrent dans l’espace maritime de l’Asie du Sud-Est, du Pacifique et de l’océan Indien.

Il nous faut nous replacer dans ce qu’était l’Extrême-Orient il y a quelque 12 000 ans. La dernière période glaciaire du würm touchait à sa fin et le niveau de la mer était, disent les géographes chinois, à 180 mètres en dessous du niveau actuel. L’île de Formose n’en était pas une, mais elle était rattachée au continent. La mer de Chine méridionale et ses annexes était alors une mer intérieure qui débouchait sur le Pacifique par un détroit d’environ 40 kms situé entre les actuelles Formose et Philippines. C’est dans cette région comprenant Formose et une partie du continent actuel que vivaient les Austronésiens. Par le réchauffement climatique et la fonte des banquises et des glaciers des montagnes, la transgression dite flandrienne en Europe allait peu à peu submerger les terres basses, obligeant ses habitants à se déplacer vers des lieux plus élevés. On peut imaginer83 qu’ils finirent par s’installer au sommet de collines devenues des îles et que, pour maintenir les relations sociales et familiales, ils inventèrent la pirogue. Il leur avait aussi fallu trouver de nouvelles formes de relations avec les communautés qui étaient déjà installées. Et, la croissance démographique favorisée par des températures plus clémentes y poussant, à envisager de chercher des terres à coloniser dans l’archipel philippin. La vocation austronésienne autant marine que colonisatrice était née. Il ne lui resta plus qu’à inventer et développer son savoir en matière de navigation hauturière. Le peuplement des îles du Pacifique montre bien qu’elles ne furent pas le résultat de fortunes de mer, mais que les migrations furent organisées initialement pour y installer durablement des hommes avec les plantes cultivées et les animaux élevés qu’ils connaissaient déjà.

Le homeland austronésien dans l’est de l’Asie au pléistocène supérieur

Le homeland austronésien dans l’est de l’Asie au pléistocène supérieur

Concernant plus précisément Madagascar, il faut ajouter que les grands ancêtres avaient inventé en Asie du Sud-Est un néolithique qui ne doit rien à celui du Moyen-Orient et qu’à l’époque des premières arrivées dans la Grande Ile, la connaissance de la métallurgie du fer y était générale. Et que les migrations ne comprirent pas seulement des hommes mais aussi des femmes, des jeunes enfants et de vieilles personnes. Qu’elles étaient décidées et avaient été préparées longtemps à l’avance pour pouvoir constituer les stocks de nourriture pour le voyage et les premiers temps du séjour, les plants et les semences pour les cultures et les petits animaux domestiques, tout autant que, comme ils le firent dans le Pacifique, les semences d’arbres comme le vintanina ou foraha (Calophyllum inophyllum) utile pour la construction et la réparation des bateaux, et les plants d’arbres comme l’arbre à pain (Artocarpus altilis ou soanambo, fripaina) qui ne se multiplie que par rejet ou par marcottage. Arrivés à Madagascar, ils complétèrent ce capital par le zébu, le mouton, la chèvre84, la pintade et le potamochère et par certaines plantes qu’ils firent venir d’Afrique où ces animaux étaient élevés et ces plantes cultivées bien avant que les Bantous ne viennent s’y installer.

À la différence des Indo-européens et des Bantous (lesquels n’arrivèrent sur la côte orientale d’Afrique qu’aux Xe-XIe siècles)85 leurs migrations ne se firent pas par voie terrestre mais par voie maritime. De même, autre différence, la Grande Ile n’avait aucune population à qui les colons devaient s’imposer et sa superficie a pu recevoir de multiples entreprises de migration-colonisation sur le long terme, puisque l’on sait que les relations avec l’Asie du Sud-Est furent maintenues jusqu’au début du XIIIe siècle. La dernière grande expédition connue vers Aden date de 1228. L’avancée musulmane mit alors fin aux activités de l’ancienne flotte austronésienne.

La question des « origines »

Dans cette île déserte, les premières migrations qui installèrent alors une population austronésienne, furent suivies par d’autres entreprises de colonisation organisées en Asie du Sud-Est. D’autres encore en installèrent également sur la côte orientale de l’Afrique, où ils ont apporté le bananier, le riz, le taro et la poule – celle-ci y était présente dès les derniers siècles précédant l’ère chrétienne86. Plusieurs fois évoquée, l’hypothèse de « colonies indonésiennes » en Afrique fut écartée, car l’archéologie n’y avait pas identifié de sites qui auraient pu être explicitement attribués à des « Malais », notamment parce que leur datation concernait une période antérieure à celle que supposait une chronologie courte. Et sans doute lui sera-t-il vraisemblablement difficile d’en trouver en les identifiant avec certitude, les habitations et les instruments domestiques étant en bois et matières végétales, c’est-à-dire biodégradables. Toutefois l’étude comparée des styles et des techniques de la céramique devrait être fructueuse.

L’on peut recourir à d’autres sources. La présence à Madagascar du Bos indicus et de quelques autres animaux domestiques, comme celle du potamochère, indique bien l’existence de relations humaines entre la Grande Ile et le continent proche. On sait aussi, par le cycle de Tsimamangafalahy connu dans la région de Tuléar, que des fanjakana parents étaient établis sur les deux rives du Canal de Mozambique. L’ethnologie a observé au Mozambique, notamment chez les Tonga et les Chopi, dans lesquels l’ethnologie voit « des vestiges de populations anciennes », et au Zimbabwe, chez les Shona, des traits qui semblent bien austronésiens.

Les Tonga « semblent être les survivants d’une population plus ancienne, ayant une langue et des coutumes propres, [et] qui occupait une aire plus vaste ». Ils pratiquaient la circoncision, construisaient des habitations rectangulaires ou carrées et croyaient « en un héros civilisateur venu d’Asie appelé Faro, qui leur a apporté la connaissance des plantes cultivées ». Les Chopi savent tous jouer du xylophone dont on sait l’origine austronésienne87 ; ils « forment d’authentiques orchestres de xylophones qui exécutent les airs les plus variés. […] Dans cette région il est fréquent que l’on établisse à travers la musique une sorte de communication mystique avec les ancêtres »88.

Les maisons rectangulaires des chefs en pays shona ont aussi des caractères qui évoquent aussi les maisons des princes à Madagascar, tout comme les cultes royaux avec possession par les esprits des ancêtres rappellent des faits analogues en pays sakalava. On a voulu utiliser ces ressemblances pour prouver qu’à la différence des Merina, les Sakalava, qui il y a peu de siècles auraient encore été bantouphones ( ! ! !), étaient Africains89. C’était faire fausse route parce que, d’une part, la possession, fréquente en Asie du Sud-Est90, n’est pas seulement africaine et que, d’autre part, si, dans la période contemporaine, le Royaume merina avait écarté la possession des cultes royaux, la pratique de la possession (tromba), avec une appellation différente (famoahan-janahary), est restée vivace dans la culture populaire merina jusqu’à présent91.

Enfin, la découverte ou la relecture des sources antiques, arabes et chinoises donnent les éléments qui permettent d’identifier l’existence de deux Wak-Wak de part et d’autre de l’océan Indien92 entre lesquels existait un commerce d’esclaves africains ou zandj. Des princes nousantariens en offrirent à la cour de Chine en 724 et en 813. Dans ce contexte, il est vraisemblable que des esclaves africains furent dirigés vers la Grande Île, comme plus tard aux XIVe-XVe siècles, par la même traite des esclaves habasy (africains) que firent les Arabes. Ils ont pu constituer un élément dans la constitution du peuple malgache. Mais on peut penser que ces immigrés involontaires furent toujours peu nombreux et que leur arrivée s’étala sur le temps. Ils furent culturellement assimilés dans l’espace social du pays comme le furent les Makoa ou Masombika du XIXe siècle dont les noms appartiennent déjà à l’anthroponymie malgache en 1877 au moment de leur libération par Ranavalona II. Ces derniers n’eurent pas numériquement l’importance que, dans l’Antananarivo Annual, leur accordaient alors les missionnaires et ne furent jamais 8 à 10 000 par an !

Lorsque Madagascar entra dans le dernier cercle de l’économie-monde musulmane, les marins musulmans ou islamisés firent la reconnaissance des côtes de la Grande Ile et des échelles où un commerce était possible, comme le montrent les routiers qu’Ibn Mâgid utilisa au milieu du XVe siècle pour son Hawiya93. Des « Arabes » (arabo), disent les traditions, s’établirent alors sur les côtes du Sud-Est. Peut-être était-ce plutôt des arabo-musulmans ou des souahélis accompagnés d’équipages ou de suites de Bantous. On le dit notamment des immigrants en pays antemoro. Dans les îles proches de la côte du Nord-Ouest, ils créèrent des échelles pour le commerce, y donnèrent naissance au groupe métissé des Antalaotra et restèrent en relation avec le Proche-Orient. Mais ils ne créèrent pas des comptoirs analogues à ce que fut Quiloa : seuls la mosquée et un tombeau étaient construits en pierres à Antsoheribory dans la baie de Baly. Ceux des Arabes qui s’établirent sur les hautes terres et y eurent une certaine influence, donnèrent naissance à des groupes, les Zafimbazaha en Imerina et les Zafindraony en Ibetsileo qui, tout en conservant le souvenir de leur histoire familiale, furent très vite assimilés.

À l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle), il en fut de même des quelques descendants que laissèrent les marins de passage, les Français établis à Fort-Dauphin au milieu du XVIIe siècle et, avec les Zanamalata, les pirates installés sur la côte est au XVIIIe siècle. Comme les Zanamalata, les enfants métis ont été intégrés dans le groupe de parenté (firazanana) de leur mère94.

À l’époque contemporaine, avec les transports et les communications, voire les télécommunications, les conditions d’intégration à la seule culture malgache ont changé, car les nouveaux arrivés conservent des liens avec les pays d’origine. Les missionnaires anglais n’ont pas fait souche à Madagascar, le mariage avec une indigène était proscrit. Ce fut un scandale dans le monde missionnaire, quand (exemple unique) un missionnaire de la L.M.S en Afrique du Sud en épousa une. Pendant la colonisation, les « origines » des immigrants se multiplièrent. S’ils ne furent jamais très nombreux, ils formaient des minorités très visibles : Européens et surtout Français, Indiens musulmans95 et hindouistes, chinois96, anciens militaires de l’Afrique de l’Ouest. Ce qui ne justifie pas l’opinion assez répandue, selon laquelle la population malgache ne serait composée que de « métis ».

L’unité de la culture malgache

Si la conquête française (1895-1905) et l’influence européenne l’ont profondément marquée, la culture conserve son originalité austronésienne et, quoique l’histoire soit bien passée par là, apparaît toujours, dans l’histoire des civilisations, comme une avancée asiatique en terre africaine. Des observateurs français de cabinet en retiendront que plus de 65 ans d’influence française ont laissé une marque indélébile. Un observateur malgache averti constatera que le caractère austronésien de la culture demeure fondamental, tant dans la langue que dans les institutions sociales.

Dans la langue dont déjà l’abbé Favre dans son Dictionnaire malais-français97 et Antoine Cabaton dans son Dictionnaire čam-français98 comparent les mots malais et čam avec le lexique malgache99, Otto Chr. Dahl avait cru trouver les traces d’un ancien substrat bantou100 et n’était jamais revenu sur ses premières conclusions101. Son argumentation, en fait, aurait pu prouver que ce substrat bantou n’aurait existé qu’en Imerina et dans la langue malgache officielle et n’aurait pas concerné les dialectes de la périphérie102, notamment ceux de l’Ouest que parlaient ses ouailles, quand il y était pasteur. L’unicité de la langue n’est pas remise en cause par l’existence des dialectes, et quiconque a fait un tant soit peu de linguistique austronésienne peut toujours constater avec J. Faublée que

les dialectes des provinces à population plus foncée sont plus proches de l’ancien indonésien que le merina des Hauts Plateaux, dialecte de gens plus clairs, à cheveux ondulés ou lisses103.

C’est la même unité austronésienne que l’on retrouve dans les faits-de-culture les plus importants dans la vie d’un homme, que ce soit dans la première coupe des cheveux, qui fait sortir l’enfant de la nature et le fait entrer dans l’humanité, dans la circoncision, qui le fait entrer dans la société politique, ou dans les secondes funérailles, qui lui assurent un statut dans l’au-delà.

La première coupe de cheveux (ala volon-jaza), que l’on pensait être ancienne en Imerina sans en savoir l’origine104, est une institution austronésienne que l’on connaît et pratique dans toute l’île, qui reste dans le Sud et le Sud-Ouest malgache identique à ce qui est encore connu et pratiqué en Asie du Sud-Est105, et qui, surtout en Imerina, s’est légèrement modifiée avec l’introduction d’une législation à modèle européen106. L’enfant est alors détaché du monde des ancêtres qui continuaient à le suivre, et introduit dans la société des hommes par la dation du nom qui l’individualise107. C’est un moment-clé d’une série de rituels connus dans tout Madagascar et qui, en Indonésie, reste important, même en pays islamisé comme en pays sunda à Java108.

La circoncision dont la culture judéo-chrétienne comme celle de Flacourt a cru qu’elle ne pouvait qu’être d’origine abrahamique et qu’elle avait été apportée à Madagascar soit par des Juifs soit par des Arabes, était autrefois fêtée à un moment où garçons et gamines quittaient le monde de la sauvagerie humaine – ils étaient encore en quelque sorte des bibiolona, des « animaux humains », comme l’étaient tout autant au XIXe siècle ceux des Malgaches qui n’avaient pas fait allégeance au Royaume de Madagascar – pour entrer dans celui de la civilisation. Dans la même fête collective, la circoncision des garçons (famorana, didim-poitra) était organisée en même temps que le percement des oreilles des filles (tevi-kala), comme elle l’est toujours tous les cinq ans par le Feraomby à Anororo, dans un village sihanaka bien connu pour son caractère conservateur109. L’appellation de didim-poitra, c’est-à-dire « coupure du cordon ombilical », indique bien que le garçon est détaché de la famille de sa mère et entre dans celle de son père. En Imerina, puis dans le Royaume de Madagascar jusqu’à la fin du règne de Ranavalona Ire, la circoncision était célébrée tous les sept ans et, devenus hommes, les enfants commençaient à payer l’impôt du vary raiventy isan’olona, un impôt minime par lequel ils reconnaissaient leur sujétion. Depuis Ranavalona II, l’organisation de la cérémonie a été abandonnée aux familles. De façon commune, pour les hommes d’aujourd’hui, le fait d’être circoncis établit sa qualité de malgache. Ce n’est plus qu’une marque ethnique et nationale.

Comme elles le sont en Asie du Sud-Est110, les secondes funérailles sont pratiquées dans tout Madagascar. Appelée « retournement des morts » de façon inadéquate puisqu’on ne les retourne pas mais qu’on les déplace, la cérémonie la plus connue est celle du famadihana111. Elle est souvent présentée comme distinguant et opposant l’Imerina aux autres régions malgaches, en méconnaissant d’ailleurs le fait que, traditionnellement, la haute aristocratie des hautes terres ne la pratique pas. Il en était de même de leurs serviteurs-courtisans112. Or, si ce n’est pas sous le nom de famadihana, on la trouve non seulement dans toutes les hautes terres centrales, mais aussi dans toute la Grande Ile. On l’appelle alors fiefàna en pays betsileo, havoria en pays bara, ôva kakazo dans l’île Sainte-Marie, okatr’araña dans le Nord-Betsimisaraka, handrobe dans le Nord-Ouest113, parfois rasa hariaña dans le Nord-Est114 et toujours asa lolo en pays sakalava. Si le principe des secondes funérailles est partout une coutume reconnue, c’est que, dans les conceptions de ce monde et de ses rapports avec l’au-delà, cette cérémonie permet aux morts de devenir ancêtres, de ne plus être dangereux pour les vivants, de ne plus vouloir que les êtres qui leur étaient chers les rejoignent outre-tombe et de n’être plus qu’en état de procurer des bénédictions à leurs descendants, si ceux-ci respectent les décisions ancestrales. L’état de « mort » est un état très temporaire. D’un point de vue malgache, on doit dire qu’à Madagascar, il y a très peu de morts (maty), mais beaucoup d’ancêtres (razana).

Partout accomplie en saison sèche, cette cérémonie et ce rituel ont pris des formes particulières variant selon les régions. Par exemple, dans le Nord-Betsimisaraka dans les villages au bord de la mer, le défunt est enterré à l’extérieur du village, mais dans la proximité immédiate ; quand on estime que les restes mortels sont desséchés (faty maika, faty maina, faty mena), le défunt est exhumé, ré-enveloppé et porté à l’intérieur des terres dans la forêt dans une grotte-nécropole où il demeurera avec les siens pour l’éternité115. Dans le Sud-Ouest, il n’y a pas d’exhumation à proprement parler ; les tombes ne sont jamais ouvertes, mais un an plus tard, a lieu l’asa lolo qui, aujourd’hui, consiste à nettoyer la tombe de ses mauvaises herbes et à ériger une croix en ciment à la tête de la tombe.

En Imerina, le défunt est placé dans la tombe familiale d’où il est extrait plus tard pour être ré-enveloppé de lamba mena, avant d’y être réintroduit. On peut se demander pourquoi répéter plusieurs fois ce geste, puisque le premier permet son intégration parmi les autres ancêtres. La région d’Antsirabe-Antanifotsy dans le sud de l’Imerina peut fournir un modèle d’explication. Dans les années 60, cette région pouvait être caractérisée à la fois par un taux de scolarisation maximum (malgré les réticences des parents d’élèves à envoyer leurs enfants dans une école qui les détachait de la culture malgache116) et par un taux maximum de christianisation117. Elle se distinguait aussi sur les hautes terres par un très grand nombre de famadihana chaque année – ce qui ne semble pas pouvoir être la « manipulation généralisée des restes mortuaires » et la « démocratisation »118 d’une pratique ignorée des andriana les plus visibles qui eux-mêmes refusaient d’y assister –, mais bien être, par l’affirmation d’une forme de malgachité, la façon de calmer réticence et inquiétude et de compenser la crainte des effets et de la scolarisation et de la christianisation ou, plus généralement, de la « modernité » étrangère. La périodicité ne provient pas de la pratique religieuse traditionnelle qui, en dehors des cultes politiques comme le Fandroana « Fête du Bain », ne se mobilise qu’en cas de besoin, mais semble bien plutôt sur le modèle de la liturgie chrétienne avec ses grandes fêtes obligatoires répétées au cours des années.

Si, comme la génétique, les sciences humaines et sociales pouvaient analyser le génome culturel des Homo sapiens de Madagascar, elles y découvriraient un ADN mitochondrial les rattachant tous à la culture maternelle sud-est asiatique et austronésienne. Tant qu’ont duré les conditions anciennes sans transports faciles et rapides ni télécommunications de toutes sortes, les petits groupes ou individus nouveau-venus de continents et de cultures différentes ont été assimilés par le fond existant des premières populations venues d’Asie du Sud-Est. Ils en ont appris la langue, car Madagascar n’a pas eu à construire une unité linguistique comme la France depuis François Ier et son Édit de Villers-Cotterêts et depuis l’Abbé Grégoire et la Révolution de 1789. Eux-mêmes ou leurs descendants ont très vite malgachisé leurs noms et n’ont pas gardé de noms à consonance étrangère, au contraire de ce qu’on voit en France. Ils en ont suivi les coutumes et en ont adopté les institutions qui structurent la société et, par une suite de rites de passage, donnent un sens à toute vie humaine. Même en adoptant une nouvelle religion comme l’Islam, ils n’en oubliaient pas ce qui faisait le noyau dur de la culture malgache119. Il existait alors des bases saines et simples pour construire une unité et une identité nationales.

Les questions en suspens

De ces questions, il en est une qui devrait être définitivement abandonnée : celle de la recherche d’une préhistoire avec outillage lithique qui était encore présente dans les années 1960. Deux galets brisés découverts dans des cours d’eau auraient pu être des morceaux d’herminette indonésienne ; ils furent l’objet d’une publication sans suite120. Formés dans les écoles normales à la connaissance de l’outillage lithique d’Europe (cet enseignement des valeurs républicaines s’opposant au créationnisme catholique) les instituteurs de la IIIe République, tant en France que dans les colonies, ont signalé de nombreux sites préhistoriques. Il n’y eut rien de tel à Madagascar. Arrivés en possession des techniques du néolithique de l’Asie du Sud-Est connaissant la métallurgie, les premiers migrants avaient sans doute déjà abandonné les outils en pierre polie.

La question de la datation du premier peuplement a été récemment soulevée par des paléontologues à partir d’un site de subfossiles de la région de Mahajanga121. Quelques « traces de découpe [sur le fémur d’un hippopotame nain] suffisent, disent-ils, pour déceler la présence de l’Homme à des périodes anciennes », ce que, ajoutent-ils, l’archéologie « classique » ne permet aucunement. Ces quelques traces font « reculer la date d’arrivée des premières populations humaines à pratiquement deux millénaires avant notre ère » et « montrent une colonisation ancienne du Nord-Ouest de l’île ». S’inscrivant dans le thème du discours colonial d’un premier peuplement venu d’Afrique avec son « métissage génétique et culturel » par projection sur le passé le plus lointain d’un récent ethnographique, les conclusions de l’archéologie « paléontologique » semblent bien trop rapidement menées, alors que, pour cette époque, elle ne constate « aucun indice d’impacts anthropiques sur l’environnement » et qu’elle ne peut s’appuyer sur aucune étude montrant la connaissance des techniques de navigation en haute mer par les ancêtres des Hottentots et de Bochimans dans le Canal de Mozambique dont on sait que la navigation y est difficile. Avant de pouvoir parler de « colonisation ancienne », il lui faudrait mettre en évidence d’autres traces des établissements humains. Cette recherche n’en a rien fait. Évoluant en milieu fermé, cette forme d’« archéologie » manque encore du sens de l’histoire.

Concernant autrefois tout le Sud-Ouest de l’océan Indien se pose la question du fanagalo ou kitchen kaffir, une lingua franca parlée en Afrique du Sud. Sur Internet, elle est présentée aujourd’hui comme un pidgin à base de zoulou utilisée comme langue de communication dans les industries minières. Pour expliquer le mot « fanagalo », il lui est donné une étymologie zouloue qui me semble plutôt une pseudo-étymologie. Il y a un demi-siècle, le mot – correspondant au malgache fanakalo « échange ; troc » – désignait une langue dont on pensait qu’elle avait été introduite et parlée par les serviteurs d’origine malaise qu’avaient importés les colons sud-africains, et qu’elle avait été formée à partir du malais en empruntant des mots à l’afrikaans, puis à l’anglais. En fait, outre en Afrique du Sud, on trouvait ses locuteurs sur la côte orientale, en Rhodésie et dans l’intérieur jusqu’à l’embouchure du fleuve Congo. Pierre Alexandre nous disait il y a plus de vingt ans qu’il avait vu dans les archives portugaises un lexique du fanagalo recueilli à l’embouchure du Congo à la fin du 15e siècle. L’on a imaginé que des Malais avaient atteint cette dernière région par la mer. À voir la diffusion du souahéli de la côte orientale jusqu’au Bas-Congo, on peut se demander s’il existait dans le continent des liaisons, commerciales ou autres, entre la côte de l’océan Indien et la côte atlantique et si le souahéli n’a pas suivi les mêmes chemins que le fanagalo des siècles plus tôt. Sachant la position particulière de certains peuples du Zimbabwe et du Mozambique dans la culture bantoue (cf. supra), mais aussi qu’il existe aujourd’hui en pays shona et influencée par la langue shona une variété du fanagalo appelée chilapalapa, dont on peut penser qu’elle aurait été plus conservatrice d’une forme ancienne, une étude de cette langue et de ses variantes pourrait être plus qu’intéressante pour l’histoire culturelle de l’ensemble de la région.

Une autre question qui pourrait peut-être trouver une solution, est celle du lieu (ou des lieux) de départ en Asie du Sud-Est. Par la comparaison qu’il fit du malgache et du maanjan en 1951, Otto Chr. Dahl122 situait l’origine des Malgaches en pays maanjan au sud-est de Bornéo. Commune, l’hypothèse reposait implicitement sur l’existence d’une seule migration qui aurait peu à peu peuplé toute l’île. Elle fut aussi celle de l’étude glottochronologique qui situait la séparation des dialectes il y a 2.000 ans123. Or, l’on peut se demander par exemple s’il n’est pas envisageable de faire un travail analogue avec d’autres langues, qui sont mieux connues aujourd’hui. L’on peut, par exemple, prendre le mot merina et malgache officiel varavàrana « porte »124, dont Dahl n’a pas recensé un équivalent en maanjan mais l’a étudié plus tard ainsi que le sakalava varavaña125, se demander si, en dehors des parlers où l’on utilise une désignation secondaire comme làla « chemin »126 et lalañe « id. »127 d’où « porte » et tamìana « par où l’on arrive, par où l’on entre »128, les différents autres mots dialectaux, aux formes génétiquement apparentées, vatrangàra129, varangàraña ou varangàra130, varañàrana131 et varavàna ou varavàña132 ne peuvent pas être rapprochés d’autres langues. Varavàna semblerait, quant à lui, plus proche du toba-batak balawan « porte »133. Par le matériel qu’elles fourniraient, de bonnes descriptions des dialectes ne permettraient-elle pas d’élargir à une région plus vaste l’origine des Malgaches ? Il est possible (hypothèse vraisemblable) que les entrepreneurs en migration-colonisation aient recruté dans une zone plus large que dans la seule communauté qu’imaginait Otto Dahl et qu’à l’arrivée à Madagascar, les nouveaux colons aient occupé préférentiellement des terres encore libres de toute présence humaine – ce qui pourrait en partie expliquer les différences dialectales.

Un dernier point méritera d’être éclairci. Dans l’optique de la colonisation et de l’Empire colonial français, Madagascar était rattaché à l’Afrique et non à l’Indochine française. La recherche malgachisante, notamment orstomienne, connaissait bien les recherches africanistes et ignorait les recherches sur l’Asie du Sud-Est insulaire. Aujourd’hui que le gouvernement indonésien conçoit que le bateau de Borobudur a navigué vers la Grande Ile, l’ambassadeur de l’Indonésie à Antananarivo dit que la recherche indonésienne actuelle a démontré l’existence de trois mouvements de migration vers Madagascar : au VIIe, au XIIe et au XVe siècle. Mais il a existé des migrations plus anciennes, car les migrants du VIIe siècle auraient, dit cette recherche, trouvé à Madagascar des habitants qui étaient « indonésiens ». Si le monde universitaire malgache regardait moins vers l’Europe et plus vers les îles d’Asie du Sud-Est, la connaissance de la culture nationale, par l’histoire culturelle, serait mieux à même de faire des progrès, tout comme la connaissance des cultures régionales malgaches permet de mieux comprendre celle que l’on étudie.

Conclusion

De l’historiographie conçue par la science coloniale pour répondre aux besoins politiques et idéologiques de ce temps, « trop de théories se sont effondrées ou se trouvent mises en cause par des découvertes récentes pour que les chercheurs ne se montrent pas aujourd’hui prudents à l’égard de tout l’héritage antérieur », constatait en 1974 le Professeur Jean Devisse dans le rapport de synthèse des travaux de l’Atelier Unesco sur les contacts historiques entre l’Afrique de l’Est et Madagascar, d’une part, et l’Asie du Sud-Est, d’autre part, par les voies de l’océan Indien.

Des Malgaches, l’ethnologue avait pu déjà constater :

Ils ont le même soufflet de forge, les mêmes mortiers, les mêmes pagnes que les gens de l’Asie sud-orientale. La conque asiatique et océanienne atteint Madagascar et ne touche pas l’Afrique. Les Malgaches ont la sarbacane orientale et non l’arc africain. Des cadres de tombes des Sakalava de l’Ouest malgache rappellent par leurs sculptures ceux des sépultures de Moïs d’Indochine. Tous les Malgaches, foncés ou clairs, ont la même civilisation d’origine orientale134.

La culture unit de façon évidente tous les Homo sapiens qui forment le « peuple malgache » – un peuple composé de populations régionales mais sans tribus ni ethnies135. Ce peuple ne gagnera politiquement rien des recherches réactionnaires de la nouvelle anthropologie physique et de ses études sur l’ADN. Dans la société malgache, la division ancienne n’était pas génétique, comme le pensait la colonisation, mais géographique et historique. Les dérives de la politique ont laissé des traces et des blessures qui ne sont pas cicatrisées. Aujourd’hui, et pour simplifier, disons que la modernité a créé de nouvelles divisions : entre un monde rural et paysan majoritaire et une jet society internationale minoritaire, entre les tenants de la religion traditionnelle depuis toujours tolérante et un monothéisme absolutiste, souvent intégriste…

Espérant ne pas m’être répété, je reprendrai, pour conclure, un texte écrit en 2009 par un de mes amis, Ndimby, éditorialiste dans la presse malgache : « Si on pose un regard qui se voudrait constructif sur l’avenir, Madagascar devra donc se reconstruire en tenant compte du processus éducatif qui permettra aux Malgaches de mieux vivre ensemble, et dépasser les erreurs et les rancœurs du passé ».

Notes

1 « La plus belle énigme du monde ou l’historiographie coloniale en question », Omaly sy Anio, n° 13-14, 1981, p. 57-76. Return to text

2 André Miquel, La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle, Paris, Mouton, 1975, 705 p. Return to text

3 Bronisłas Małinowski, Les dynamiques de l’évolution culturelle. Recherche sur les relations raciales en Afrique, Paris, Payot, 1970, 235 p. Return to text

4 « Les premiers hommes (conte malgache) », À l’écoute du monde, Paris, Hachette / Istra (Ipam, Classe de 6e), 1965, p. 164-165, – texte qui suscita à André Arcellaschi, « Vie mort et transfiguration dans un conte ésotérique malgache », Ambario, 1978, n° 2b-3, p. 243-251. Return to text

5 Birkeli, « Folklore sakalava », Bull. Acad. Malg., 1922-1923, p. 346-349. Return to text

6 W. Stöhr et P. Zoetmulder, Les religions d’Indonésie, Paris, Payot, 1968, p. 6-255. Return to text

7 Tsy mitsororoka avy any an-danitra sady tsy mitrebona avy any an-tany ny andriana, fa loharanon’andriana ny olombelona. Return to text

8 Pour une présentation rapide de cette Genèse, cf. J.-P. Domenichini, « Ny tontolo manan-kasina niainan’ny Ntaolo », I Madagasikara sy ny fivavahana kristianina, Antananarivo, Ed. Ambozontany, 1992, p. 13-38 ; et « Le monde enchanté des anciens », Bruno Hübsch (dir.), Madagascar et le christianisme. Histoire œcuménique, Antananarivo / Paris, Ambozontany / Karthala, 1993, p. 13-38. Return to text

9 Manuscrit de Raombana (1853) cité par T. Lord, « The Early History of Imerina Based Upon a Native Account », Antananarivo Annual, XXIV (1900), p. 452. Return to text

10 L’Espace social. À propos de l’Asie du Sud-Est, Paris, Flammarion, 1980, 556 p. Return to text

11 Sur les Vazimba, cf. J.-P. Domenichini, « La question vazimba, historiographie et politique », publié par le CRESOI, Centre d’Histoire de l’Université de la Réunion, 2007, in http://www.centre-histoire-ocean-indien.fr/plugins/fckeditor/userfiles/file/Etudes_SudOuest_OI/ . Return to text

12 Jessé Rainihifina, Lovantsaina. I. Tantara betsileo, Fianarantsoa, 1958, p. 17-18. Return to text

13 C’est aussi le discours sous-jacent des paléontologues de l’époque. Ainsi Ch. Lamberton (« Paléontologie », M. de Coppet éd., Madagascar et Réunion, Paris, Encyclopédie de l’Empire Français, 1947, vol. I, p. 99-114) écrit-il : à la page 113 : « N’élevant pas d’animaux domestiques, les premiers hommes ne pouvaient tirer leur viande que des bêtes sauvages, et tout gibier devait être bon dans un pays où manquaient les grands Herbivores, proies désignées de tout temps aux Carnivores, aussi bien bipèdes que quadrupèdes ». Return to text

14 Cf. Cauche et Flacourt, cités par J.-P. Domenichini, « Note sur l’histoire des étoffes malgaches », Lamba malagasy – Étoffes traditionnelles malgaches, Antananarivo, 1978, 16 p. Return to text

15 J.-P. Domenichini, « La nostalgie de la guerre paisible », [Paris] Sudestasie, 1982, n° 26, p. 42-44. Return to text

16 P. Vérin, « Un conte antalaotse, Mojomby, la ville disparue », Bulletin de Madagascar, Tananarive, n° 293-294, p. 856-858 ; et du même, « Madagascar », G. Mokhtar éd., Histoire générale de l’Afrique. II. Afrique ancienne, Paris, Unesco, 1980, p. 751-777. Return to text

17 Ny Teny n’Andriamanitra, atao hoe Baiboly Masina, misy ny Tesitamenta Taloha sy Taoriana, voadikia tamy ny teny hebirio sy girikia ; ka nafindra ny ny missionary, avy amy ny “London Missionary Society”, ho teny malgasy, Antananarivo, Poresy ny ny London Missionary Society, 1835, 378 p. Return to text

18 J.J. Freeman, A Dictionary of the Malagasy Language. In two parts. Part 1. English and Malagasy, An-Tananarivo, Press of the London Missionary Society, 1835, 421 p. Return to text

19 D. Johns, Dikisionary Malagasy, mizara roa: English sy Malagasy, ary Malagasy sy English. Ny faharoa’ny: Malagasy sy English, Antananarivo, L.M.S., 1835, 4-307 p. Return to text

20 Ses Specimens of Malagasy Folklore (Antananarivo, Kingdom, 1877, 457 p.) sont toujours réédités sous le titre d’Anganon’ny Ntaolo, Contes des Anciens. Return to text

21 Traduction de L. Dahle [1883 « The Race Elements of the Malagasy, and Guesses at Truth with regard to their Origin », Antananarivo Annual, VII, p. 12-28] d’après la réédition de 1896, p. 223  Return to text

22 Notamment J.-B. Razafintsalama (Dama-Nsoha), Dictionnaire étymologique de la langue malgache. I. Les mots dérivés des apports sanscrits, Tananarive, Imp. Ny Antsiva, 1951, 275 p. ; II. Les mots dérivés des apports Malais, Maoris, Motas, Arabes, Souhilis, Tananarive, 1953, 210 Return to text

23 S. Bernard-Thierry, À propos des emprunts sanskrits en malgache, 27 pages ronéotées. Return to text

24 L’hébreu à Madagascar. Aperçus – Suggestions, Tananarive, Impr. Moderne de l’Emyrne Pitot de la Beaujardière, 1946, 43 p. Return to text

25 Cf. notamment la première reconstruction du Proto-austronésien, l’Uraustronesisch, d’Otto Dempwolff, Vergleichenden Lautlehre des austronesischen Wortschatzes, II. Deduktive Anwendung des Urindonesischen auf austronesischen Einzelsprachen ; und III. Austronesisches Wörterverzeichnis, Hamburg, Dietrich Reimer (Beihefte zur Zeitschrift für Eingeboren-Sprachen), 1937-1938, 194 et 192 p. Return to text

26 Ndriana Rabarioelina, « Biblical Relations between Israel and Madagascar », St. Alcuin House Journal, vol. 8, n° 1, Spring 2011, p. 11-15. Return to text

27 On la voit dans un article sur Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Andriana) et dans des placards publicitaires dans la presse tananarivienne comme un projet de réforme constitutionnelle ou comme celui-ci : Ndriana Rabarioelina, « Le Palais royal de Manjakamiadana, symbole de la souveraineté nationale, renaîtra et resplendira de nouveau ! », Midi-Madagasikara, n° 8588 du 10 novembre 2011, p. 19. Return to text

28 J.-P. Domenichini, « L’Asaramanitra 2013 », La Gazette de la Grande Ile, le samedi 09 mars, Madagascar-Tribune.com, 7 mars 2013 ; et « Le ‘taom-baovao’ malagasy dont on parle », La Gazette de la Grande Ile, 14 mars 2013, p. 6, Madagascar-Tribune.com, 13 mars 2013, Return to text

29 J. Sinoir, « De la probabilité d’une colonisation phénicienne à Madagascar », Bulletin de Madagascar, n° 158, août 1959, p. 559-531. Return to text

30 Parmi ses nombreuses publications dont beaucoup bénéficièrent des soins de l’imprimerie officielle de Tananarive et des périodiques publiés par l’État, on peut retenir la conclusion de l’une d’elles : « Vocabulaire malgache, polynésien, indonésien », Bulletin de Madagascar, n° 184, septembre 1961, p. 789-820. Return to text

31 Alfred Grandidier, L’origine des Malgaches, Paris, 1901, 180 p. Return to text

32 Lars Dahle, op. cit. Return to text

33 Gabriel Ferrand, « L’origine africaine des Malgaches », Journal Asiatique, mai-juin 1908, p. 353-500. Return to text

34 Antony Jully, Manuel des dialectes malgaches comprenant sept dialectes : hova, betsileo, tankarana, betsimisaraka, taimorona, tanosy sakalava (mahafaly) et le soahély, Paris, J. André, 1901, p. v. Return to text

35 En 1925, Jean Paulhan (« La mentalité primitive et l’illusion des explorateurs », J. Paulhan, Œuvres complètes, tome 2, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1966, p. 143-153) montre bien comment fonctionne, en matière de langue, l’illusion des occidentaux, explorateurs et sociologues, à l’égard des peuples « primitifs ». Return to text

36 André Martinet, Des steppes aux océans : l’indo-européen et les ‘indo-européens’, Paris, 1986, 274 p. Return to text

37 Henri-V. Vallois, « L’anthropologie physique », in J. Poirier (dir.), Ethnologie Générale, Paris, Gallimard (Encyclopédie de la Pléiade), 1968, p. 596-730. Return to text

38 Dans J. Poirier (dir.), op. cit., p. 1418-1470. Return to text

39 Dans J. Poirier (dir.), op. cit., p. 1408-1417. Return to text

40 C’est ce qui teinte ses études sur la période contemporaine. C’est ainsi qu’il justifie Gustave Julien de n’avoir pas voulu renouveler le contrat de Samuel Stephany, répétiteur de malgache à Langues O’, parce que ce dernier avait adhéré au mouvement malgache de défense des libertés au lendemain de la Grande Guerre. Cf. P. Vérin, « Samuel Stefany », P. Labrousse (éd.), Deux siècles d’histoire de l’École des langues orientales, Paris, Éditions Hervas, 1995, p. 345-345. Return to text

41 Jean Goulesque, « Éléments d’étude pour une anthropologie malgache », Taloha, 1970, n° 3, p. 165-174. – Jean Pierre Pigache, « Le problème anthropologique à Madagascar », Taloha, 1970, n° 3, p. 175-177. – Claude Chippaux, « Examen ostéométrique du crâne C39 et quelques ossements associés provenant de la région de Sarodrano », Taloha, 1971, n° 4, p. 65-76. Return to text

42 J. Goulesque, op. cit. Return to text

43 « Les apports culturels et la contribution africaine au peuplement de Madagascar », Relations historiques à travers l’océan indien, Paris, Unesco, 1974, p. 103-124. Return to text

44 G. Ferrand et P. Vérin « Madagascar », in C.E. Bosworth, E. van Donzel, B. Lewis et Ch. Pellat, Encyclopédie de l’Islam, Leiden / Paris, E.J. Brill / G.-P. Maisonneuve et Larose, 1986, tome V, p. 943a-948b. Return to text

45 « Le substrat bantou en malgache », Norsk Tidskrift for Sprogvidenskap, XVII, 1954, p. 325-362. Return to text

46 P. Vérin « Madagascar », G. Mokhtar éd., Histoire générale de l’Afrique. II. Afrique ancienne, Paris, Unesco, 1980, p. 751-777. Cf. p. 774, les deuxième et troisième paragraphes ainsi que les autres dernières lignes du quatrième paragraphe, sont à comparer avec O. Chr. Dahl 1954, p. 113-114 et 114-115. Return to text

47 « L’installation des Malgaches à Madagascar. Premières données sur leur adaptation. Discussion des données culturelles », Human Adjustement in Time and Space in Madagascar, Wenner Green Foundation, 1979, 10 p. Return to text

48 Madagascar, Paris, Karthala, p. 49. Return to text

49 J.-P. Domenichini, « La conception malgache du découpage de l’espace. Un aspect de l’unité culturelle austronésienne », Histoire et organisation de l’espace, Cahiers du Centre de Recherches Africaines (Université de Paris-I), 1989, n° 7, Paris, p. 7-45. Return to text

50 Cf. J.-P. Domenichini, « La cause perdue du substrat bantou » [Compte rendu de Pierre Simon, La langue des ancêtres. Ny Fitenin-dRazana. Une périodisation du malgache de l’origine au XVe siècle, Paris, L’Harmattan, 506 p.], Madagascar Tribune, n° 6386, 05 juillet 2010, p. 2. Return to text

51 Jean Poirier, « Problèmes de la mise en place des couches ethniques et des couches culturelles », Mouvements de populations dans l’océan Indien, Paris, Honoré Champion, 1979, p. 51-59. Return to text

52 R. Singer, O.-R. Budtz-Olsen, P. Brain et J. Saugrain, « Physical features sickling and serology of the Malagasy of Madagascar », American Journal of Physical Anthropology, 1957, n° 15, p. 91-124. Également publié par l’Institut Pasteur, Tananarive. Return to text

53 René Fourquet, Jean-Louis Sarthou, Jacques Roux et Koubra Acri, « Hémoglobine S et origine du peuplement de Madagascar », Archives de l’Institut Pasteur de Madagascar, 1974, 43(1), p. 185-220. Return to text

54 J.-P. Domenichini, « Comment l’Universalis écrit l’histoire de Madagascar », Académie Nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, Section Sciences Morales et politiques, Antananarivo, 15 octobre 2009. Return to text

55 J.-P. Domenichini, « Discours colonial et identité malgache », Colloque « Madagascar, Cinquante ans d’Indépendance », Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Antananarivo, 1er décembre 2010. Return to text

56 Early kingdoms in Madagascar. 1500-1700, New-York, Holt, Rinehart and Winston, 1970, XVI-336 p. Return to text

57 Bar-Jaona Randriamandimby, « Convergences culturelles à Madagascar », Hiratra (revue du Département de Langue, Littératures et Civilisation Malgaches de l’Université de Madagascar), 1981, 3, p. 133. Return to text

58 Ibid., p. 149. Return to text

59 Jacques Faublée, « Les types et les sociétés malgaches », Marcel de Coppet éd., op. cit., vol. I, p. 63-74. Return to text

60 Ch. Lamberton, op. cit., p. 103. Return to text

61 Malgache et maanjan. Une comparaison linguistique, Oslo, Egede-Instituttet, 1951, 408 p. Return to text

62 Les souverains de Madagascar. L’histoire royale et ses résurgences contemporaines, Paris, Karthala, 1983, 480 p. Return to text

63 Il en fut ainsi de la datation (Gak 928) du site de Sarodrano dont l’ancienneté sembla un moment étonner (Battistini et Vérin, 1971, p. 60), mais que Battistini (1976, p. 66) a ensuite admise. Return to text

64 Cf., par exemple, Firinga, « La dynastie des Maroseranana », Taloha, l971, n° 4, p. 87-97, ou bien l’excellente thèse de Charles Clément Séverin, Les Mahafaly de l’Onilahy, Paris, 1985, 588 p. Return to text

65 La désignation de ces grands ratite (vorompatra, composé de vorona « oiseau » et de fatra ou fatrana « zone déforestée, savane ») montre bien que qu’ils furent observés dans les milieux où ils évoluaient. Return to text

66 G.-S. Chapus, Antsirabe passé, présent, avenir, Tananarive, imprimerie luthérienne, 1951, p. 18-20. Return to text

67 Noël Mahé et Michel Sourdat, « Sur l’extinction des vertébrés subfossiles et l’aridification du climat dans le Sud-Ouest de Madagascar », Bulletin de la Société Géologique de France, 7, XIV, 1972, p. 295-809. Return to text

68 David A. Burney, 1987, « Pre-settlement Vegetation Changes at Lake Tritrivakely, Madagascar », Paleoecology of Africa, n° 18, p. 357-381. – A Tritriva, écrit Burney (p. 374), « la zone postérieure à l’établissement des hommes contient des traits intéressants qui sont comparables aux résultats de la même période dans le lac Kavitaha. Des pollens de cannabacées (Cannabis/Humulus) probablement dérivés de la première introduction du chanvre par des marins, apparaissent juste avant la zone présumée du peuplement. (La première apparition de ce type de pollen est située vers 2.300 BP. dans ce carottage – le pollen de chanvre était présent dans le plus ancien niveau du carottage de Kavitaha, qui était aux environs de 1.500 BP). » Return to text

69 D. A. Burney, « Modern pollen spectra from Madagascar », Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, Volume 66 (1-2), July 1988, p. 63-75. Return to text

70 David A. Burney et alii, « A chronology for late prehistoric Madagascar », Journal of Human Evolution, 2004, vol. 47, n° 1, p. 25-63. Return to text

71 Marcel Granet, La religion des Chinois, Paris, Albin Michel, 2010, p. 123. Return to text

72 R. Dewar and D. Burney, « Recent research in the paleoecology of the highlands of Madagascar and its implications for prehistory », Taloha, n° 12, 1994, p. 79-86. Return to text

73 B. Domenichini-Ramiaramanana et J.-P. Domenichini, Les premiers temps de l’histoire malgache. Nouvelle définition d’un champ de recherche, 1986, 38 p. Return to text

74 Grammar and Dictionary of the Malay language, Londres, 1852. Return to text

75 Si Crawfurd n’avait pas ignoré que le piment est originaire d’Amérique et qu’il n’avait pu être diffusé qu’à l’époque moderne, il nous faudrait admettre que ce (ou ces) naufrage(s) aurai(en)t été postérieur(s) à la découverte de l’Amérique et aux grands voyages océaniques des navigateurs européens. Return to text

76 P.-Y. Manguin, « The South-East Asian trading ship. An historical approach », in International Conference on Indian Ocean Studies, 5. The History of Commercial Exchange and Maritime History, Perth, University of Western Australia, 1979. Return to text

77 K. R. Howe, Vaka Moana: Voyages of the Ancestors. Honolulu, University of Hawaii Press, 2006, 360 p. Return to text

78 Dans la description des bateaux indigènes que virent les marins de Vasco de Gama dans le golfe de Mozambique en mars 1498, « … faux ponts et voiles de palmiers tressés, assemblages rudimentaires sans clous, avec de la filasse de coco » (J.-F. Rolland, Les Portugais à la conquête de l’Asie, Paris, Club Français du Livre, 1956, p. 142), il apparaît que ce ne sont pas des boutres arabes, mais des bateaux cousus dans la tradition de l’Asie du Sud-Est. Ce qui s’accorde avec ce que l’on sait des quelques peuples bantous de cette région. Cf. plus bas sur les Chopi et les Tonga. Return to text

79 J.-P. Domenichini, « Pirogues et bateaux cousus à Madagascar », Tsingy, Association des Professeurs d’Histoire et Géographie de Madagascar, n° 9, 2008, p. 7-19. Return to text

80 J. Le Goff, « L’Occident médiéval et l’océan Indien : un horizon onirique », Méditerranée et océan Indien, 6e Colloque international d’Histoire Maritime, Paris, Sevpen, 1970, p. 247. Return to text

81 Les pirogues à balancier décrites à Madagascar ne sont pas d’un modèle unique dans le monde austronésien. En Polynésie, la taille d’une pirogue dépend de l’usage qui en est fait selon qu’il s’agit d’une pêche de proximité ou de voyages lointains de prestige ou de guerre : « À Tahiti, selon James Morrisson, les petites pirogues à balancier étaient manœuvrées par deux à cinq pagayeurs. Les pirogues qu’utilisaient les chefs et leurs familles pour leurs déplacements par mer étaient propulsées par 20 à 30 pagayeurs. Quant aux grandes pirogues de guerre, elles pouvaient porter jusqu’à 300 hommes » (Anne Lavondès, Le Tahitien et la mer, Paris, Nouvelles Éditions latines, Dossier n° 25, 32 p.). Return to text

82 M. P. Cox, M. G. Nelson, M. K. Tumonggor, F.-X. Ricaut and Herawati Sudoyo, « A small cohort of Island Southeast Asian women founded Madagascar », Proceedings of the Royal Society – Biological Sciences, publié en ligne le 21 mars 2012. « This highly restricted founding population raises the possibility that Madagascar was settled not as a large-scale planned colonization event from Indonesia, but rather through a small, perhaps even unintended, transoceanic crossing. » Return to text

83 Je dis bien « imaginer ». Pour pouvoir l’affirmer, sans doute y aiderait une étude du vocabulaire marin des langues austronésiennes sur le modèle du travail d’Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 1. Économie, parenté, société, et 2. Pouvoir, droit, religion, Paris, Éditions de Minuit, 1969, 2 vol. , 376 et 340 p. C’est un domaine où il faudrait prendre en compte, les langues du monde malayo-polynésien ainsi que les seize langues austronésiennes qui furent reconnues à Taïwan. Et je n’y ai aucune compétence. Return to text

84 Un des arguments des tenants du substrat bantou réside dans l’origine des noms de ces animaux utilisés en Afrique pour les désigner. On sait aujourd’hui que les noms de ces grands animaux d’élevage sont d’origine soudanienne (D. W. Phillipson, « L’expansion bantoue en Afrique orientale et méridionale : les témoignages de l’archéologie et de la linguistique », Luc Bouquiaux, L’expansion bantoue, Paris, SELAF, 1980, p. 651-684). À leur arrivée, les Bantous adoptèrent les animaux qui y étaient déjà élevés et en adoptèrent les désignations. L’argument étymologique n’est pas ou plus valable aujourd’hui. Return to text

85 Les actes du Colloque international du CNRS (Viviers (France). 4-16 avril 1977) consacrés à cette question ont été publiés par : Luc Bouquiaux (éd.), L’expansion bantoue, Paris, Selaf, 1980. Return to text

86 Thurstan Shaw, « Early agriculture in Africa », Journal of the Historical Society of Nigeria, 1972, VI (2), p. 143-189. Return to text

87 A. M. Jones, Africa and Indonesia: the Evidence of the Xylophone and Other Cultural Factors, Leiden, 1964. Return to text

88 A. Jorge Dias, « Le Mozambique », J. Poirier (dir.), Ethnologie régionale. I Afrique – Océanie, Paris, Gallimard (Encyclopédie de la Pléiade), 1972, p. 925, 957-959. – Jean-Claude Hébert, lisant Henri A. Junod (Mœurs et coutumes des Bantous, Paris : Payot, 1936), note d’autres similitudes avec les Ba-Tonga. Cf. J.-C. Hébert, « La parenté à plaisanterie à Madagascar. Étude d’ethnologie juridique », Bulletin de Madagascar, n° 142, mars 1958, p. 187 et 198-199. Return to text

89 R. Kent, “Royal possession cults in South-eastern Africa and Western Madagascar: An exploratory historical comparison of the Shona and the Sakalava”, Omaly sy Anio, n° 17-20, 1983-1984, p. 125-134. Return to text

90 Cf. par exemple, J. Koubi, « Le malade, le mort et son “double” visible en pays toradja », J. Guiart (éd.), Les hommes et la mort. Rites funéraires à travers le monde, Paris, Muséum national d’histoire naturelle, 1979, p. 161-170. Return to text

91 Cf., par exemple, Rabenanahary Gervais, « Le mpanazary en Imerina », Antananarivo, Insrfp, 1969. – Les tenants du substrat bantou argueront du fait qu’il s’agirait en Imerina d’une influence sakalava ! Return to text

92 B.D.-Ramiaramanana et J.-P. Domenichini, « Madagascar dans l’océan Indien avant le XIIIe siècle. Présentation de données suggérant des orientations de recherches », Les Nouvelles du Centre d’Art et d’Archéologie, 1983, 1, p. 5-19. Return to text

93 F. Viré et J.-C. Hébert, « Madagascar, Comores et Mascareignes à travers la Hawiya d’Ibn Mâjid 866 H / 1462) », Omaly sy Anio, n° 25-26, 1987, p. 55-80. Return to text

94 J.-P. Domenichini, « L’étranger et le zanatany », Société, valeurs et développement (Mémoires de l’Académie Nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, XVVII), Antananarivo, 2003, p. 63-72. Return to text

95 Dilavard Houssen, « Note sur la communauté des Khoja sh’ites de Tananarive », Archipel, 1979, n° 17, p. 71-79. – Claudine Bavoux, Islam et métissage, des musulmans créolophones à Madagascar : les Indiens Sunnites Sourti de Tamatave, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de La Réunion, L’Harmattan, 1990, 137p. – Sophie Blanchy, Karana et Banians. Les communautés commerçantes d’origine indienne à Madagascar, Paris, L’Harmattan, 1995, 346 p. Return to text

96 Leon M.S. Slawecki, « L’origine et la croissance de la communauté chinoise à Madagascar », Bulletin de Madagascar, n° 276, mai 1969, p. 484-491 ; French Policy towards the Chinese in Madagascar, The Shoe String Press, 1971, 265 p. Return to text

97 Vienne-Paris, 1873. Return to text

98 Paris, 1906. Return to text

99 J. Faublée, « Les études malgaches dans l’enseignement supérieur à Paris », Bulletin de Madagascar, n° 159, août 1959, p. 681-683. Return to text

100 « Le substrat bantou en malgache », Norsk Tidskrift for Sprogvidenskap, Oslo, XVII, 1954, p. 325-362. Return to text

101 « Bantu Substratum in Malagasy », Études Océan Indien, 1988, 9, p. 91-132. Return to text

102 J.-P. Domenichini, « L’inexistence d’un substrat bantou en malgache. Éléments d’ethnoarchéologie de la langue », Deuxième section, Académie Nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, Antananarivo, 14 avril 2011. Return to text

103 J. Faublée, op. cit., p. 63. Return to text

104 G.-S. Chapus, « La première coupe de cheveux », Bulletin de Madagascar, n° 38, août 1951, p. 18-23. Return to text

105 Cf. notamment dans l’ouvrage dirigé par Josiane Massard-Vincent et Simonne Pauwels (D’un nom à l’autre en Asie du Sud-Est. Approches ethnologiques, Paris, Karthala, 1999, 320 p.), les articles de Jeannine Koubi (« Nom et classe sociale chez les Toradja de Sulawesi », p. 129-164) et de Christian Pelras (« Le système de dénomination individuelle des Bugis », p. 162-192). Return to text

106 J.-P. Domenichini, « La première coupe de cheveux : histoire et philosophie d’une institution austronésienne. Essai d’interprétation traditionnaire », distribution générale sur internet, 21 janvier 2011. Return to text

107 Louise Faustin (« Mœurs et coutumes de l’Androy », Bulletin de Madagascar, n° 144, mai 1958, p. 31) appelle cette cérémonie le « Baptême de l’Androy » par contraste avec le baptême chrétien. Return to text

108 Ajip Rosidi, « Perdjalanan penganten », Archipel, 1971, n° 2, p. 139-152. Return to text

109 On y utilise toujours un calendrier ancien fort complexe. Return to text

110 Robert Hertz, « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort », Année sociologique, première série, 1907, tome X, 1907. Return to text

111 L’argumentation de Maurice Bloch (Placing the Dead. Tombs, Ancestral Villages and Kinship Organization in Madagascar, Prospect Heights, Waveland Press Inc., 1971, 241 p.) voulant démontrer que le concept de « secondes funérailles » ne lui était pas applicable parce que, après le décès, le corps des défunts est déjà placé dans le tombeau et n’est pas par la suite transféré dans un autre tombeau lors du famadihana, a été excellemment démontée par Susan Mc George (« Imerina famadihana as a secondary funeral », Archipel, n° 7, p. 21-39.). Return to text

112 Du moins en était-il ainsi pour les Manendy, tandapa à Andramasina. On en comprend aisément la raison, car la participation à une telle cérémonie leur aurait interdit tout service au lapa du prince. Cette interdiction est aujourd’hui oubliée par certains de leurs descendants. Je me souviens de l’un d’entre eux qui, dans les années 1960, était venu demander l’autorisation d’en faire. Benandrasana d’Antenimbe nous disait qu’il était invité à des famadihana et que, ne pouvant pas rendre l’invitation, il était alors soupçonné de pauvreté ou d’avarice. L’autorisation lui fut donnée. Aujourd’hui, ses arrière-petits-enfants ont oublié cette pratique qui définissait leur statut et les alliait aux princes qu’ils servaient. Comme pour les grands andriana, il ne leur était pas interdit d’assister à des funérailles dans la mesure où c’était celles d’un de leurs parents. Comme pour le rova d’Antananarivo, le mifandevin-kavana imposait alors de s’abstenir de quelque service que ce soit pendant un certain temps. Return to text

113 Utilisé aussi pour les fêtes de Nouvel An, le mot qui signifie « grand festin », l’est aussi quand, pour le Lolo mila hany « le défunt a besoin de nourriture », est organisée la fête qui a lieu « un an exactement après le décès ». Cf. J.-C. Hébert, op. cit., p. 197. Return to text

114 Normalement, le rasa hariaña doit être précédé d’un famadihana. C’est alors que l’on partage les richesses du défunt en commençant par donner à l’ancêtre ce qui est sa part qu’il va emporter dans l’au-delà. Return to text

115 J.-P. Domenichini, Analyse de l’espace social et de sa symbolique ; Rapport sur la campagne 1991 [réserve Biosphère de Mananara-Nord], Antananarivo, 43 p. Travaux de terrain dans la région de Mananara-Avaratra en 1991. Return to text

116 Gaspard Rakotoarison, Évaluation de la réforme de l’enseignement primaire. Image de l’école, Tananarive, Insrfp (Mémoire), 1971. Return to text

117 Alfred Dequin et J.-P. Domenichini, « Religions et missions », R. Battistini, F. et P. Le Bourdiec éd., Atlas de Madagascar, Tananarive, B.D.P.A./Association des Géographes de Madagascar, 1970, notice et cartes. Return to text

118 F. Raison-Jourde, Bible et pouvoir à Madagascar au XIXe siècle, Paris, Karthala, 1991, p. 697 et 721. Return to text

119 J.-P. Domenichini, « Un aspect de la résistance de l’ancienne culture malgache à l’influence arabe », Omaly sy Anio, n° 25-26 [1990], p. 81-98. Return to text

120 P. Vérin et M. Bloch, « Découverte d’un objet d’apparence néolithique à Madagascar (1964) », Bulletin de Madagascar, n° 249, février 1967, p. 201-202. Return to text

121 D. Gommery et al., Les plus anciennes traces d’activités anthropiques de Madagascar sur des ossements d’hippopotames subfossiles d’Anjohibe (Province de Mahajanga). C. R. Palevol (2011), doi : 10.1016/j.crpv.2011.01.006. Return to text

122 Malgache et maanjan…, op. cit. Return to text

123 P. Vérin, C. Kottak et P. Gorlin, « The glottochronology of Malagasy speech communities », Oceanic Linguistics, 1969, VIII (1), p. 26-83. Return to text

124 Également varavàrana en sihanaka, bezanozano, betsimisaraka du sud, betsileo et tesaka, varavàraña / varavàrana en tankarana, varavàraña en bisaraka dans le Nord-Est de l’Île, varavàra en sakalava du Boina, en tanosy de Fort-Dauphin et en mahafale tanalàna de la plaine côtière. Return to text

125 O. Chr. Dahl, Early phonetic and phonemic changes in Austronesian, Oslo, Universitets-forlaget, 1981, p. 165, n. 12. Return to text

126 En mahafale. Return to text

127 En tandroy. Return to text

128 En concurrence avec un autre mot en betsimisaraka, sakalava de Nosy Be, tankarana, tesaka et tsimihety. Return to text

129 En bara d’Ihosy et en tanosy de l’Onilahy. Return to text

130 En betsimisaraka du Sud, en tambahoaka, en temoro, et varangàra en tefasy, en tesaka et en bara mikaty. Return to text

131 En betsileo du Fisakana. Return to text

132 En sakalava du Menabe, en bara mikaty (Ankazoabo et Beroroha), en masikoro et en vezo. Return to text

133 Le mot est donné avec sa traduction par W. Stöhr, in W. Stöhr et P. Zoetmulder, Les religions d’Indonésie, Paris, Payot, 1968. Return to text

134 Jacques Faublée, op. cit., p. 63-64. Return to text

135 H Deschamps : « La notion de “peuples” : l’exemple malgache », Bulletin de Madagascar, n° 177, février 1961, p. 95-98 ; et J.-P. Domenichini, « Tribu, ethnie, nation à Madagascar : peut-on corriger les dénominations ? », J.-P. Chrétien et G. Prunier, Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala/Acct, 1989, p. 15-31. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Jean-Pierre Domenichini, « Le peuplement de Madagascar : des migrations et origines mythiques aux réalités de l’histoire », Tsingy [Online], 16 | 2013, Online since 02 June 2025, connection on 25 May 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1151

Author

Jean-Pierre Domenichini

Centre d’Art et d’Archéologie, Membre titulaire de l’Académie Malgache