Dans le cadre de la valorisation du patrimoine maritime des îles du Sud-Ouest de l’océan Indien, la Confrérie des Gens de la Mer a entrepris de rechercher les traces de liens maritimes unissant La Réunion et les Seychelles depuis leur peuplement respectif1. L’un des aspects méconnus de cette histoire commune concerne les échanges, les voyages et surtout les migrations de population, réalisés exclusivement par bateau jusqu’à très récemment. C’est ce point que nous nous proposons de développer ici, en nous limitant aux XVIIIe et XIXe siècles.
Des généalogistes des Seychelles, de La Réunion et de l’île Maurice ont entrepris depuis quelques années de retracer le destin de familles ayant migré d’île en île. Lorsqu’elle sera menée à son terme, cette enquête représentera une mine de renseignements incomparable. Cependant, ce travail reste inachevé et seul le tome I (trois autres restent à paraître) de Familles des Seychelles et des Mascareignes est aujourd’hui accessible, pour les lettres A à C. Nous avons donc recherché l’essentiel de nos informations aux archives départementales de La Réunion et aux archives nationales des Seychelles, surtout les registres de mariages mais aussi dans les cotes concernant la navigation, et de manière plus anecdotique aux archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence. Nous nous sommes également appuyée sur une bibliographie la plus large possible. Néanmoins, en raison du caractère particulièrement lacunaire tant des archives réunionnaises que seychelloises (les registres des navires entrant au port par exemple) et des pratiques d’état-civil très aléatoires aux Seychelles durant les premières années qui ont suivi leur peuplement2, de très nombreuses informations nous échappent encore. Notre enquête ne concerne que les migrants mariés par exemple, nous n’avons pas pu prendre en compte ceux qui sont restés célibataires toute leur vie. Il s’agit d’une première approche du phénomène migratoire entre les Seychelles et La Réunion, jamais étudié en tant que tel auparavant.
Qui et comment ? Les familles réunionnaises aux Seychelles
Alors que les premiers habitants de l’île Bourbon sont définitivement établis à partir de 1665, les Seychelles restent encore inoccupées pendant un siècle. En 1742 Mahé de la Bourdonnais, Gouverneur des îles de France et de Bourbon, s’intéresse aux Seychelles et y envoie deux navires. Et ce n’est qu’en 1756 qu’un autre Gouverneur des Mascareignes, Magon, prend officiellement possession de ces îles au nom de la France3. Mais il faut encore attendre 1770 pour que les premiers habitants s’y installent4. Des pirates fréquentent déjà les Seychelles depuis longtemps, avec des équipages en partie recrutés dans les îles Mascareignes, mais ces installations ne sont pas documentées et, surtout, pas définitives, c’est pourquoi nous les excluons ici. Les tous premiers colons aux Seychelles sont originaires de France métropolitaine mais sont assez vite rejoints par des Créoles des Mascareignes.
L’île de France ayant la prééminence politique aux Mascareignes, et l’essentiel des bâtiments royaux à destination des Seychelles partant du Port-Louis, l’on a tendance à considérer que les colons créoles viennent surtout de l’île de France et non de Bourbon. C’est pourtant l’inverse pendant toute la période française jusqu’en 1810. Ce n’est qu’ensuite que, l’île Maurice et les Seychelles se retrouvant ensemble sous souveraineté britannique, les liens migratoires entre les Seychelles et l’île Maurice se renforcent, dans les deux sens, au détriment de La Réunion. Malgré tout, des Réunionnais continuent à se fixer aux Seychelles pendant tout le XIXe siècle.
En 1790, sur 17 « pères de famille » seychellois, 4 sont originaires de Bourbon et un seul de l’île de France5. Sur les 35 principaux colons arrivés de la fondation de la colonie à 1808, 13 viennent de Bourbon, 7 de l’île de France et le reste de Métropole6. Encore ce décompte est-il notoirement incomplet et les Bourbonnais installés aux Seychelles sont loin d’être tous des colons puissants. Ces deux listes excluent par exemple la famille Ramalinga, des Indiens libres originaires de Bourbon. Bien qu’il soit né libre, qu’il montre une relative aisance matérielle et se trouve même propriétaire d’une grande quantité de terres dans l’Ouest de Mahé au cours des années 1780, les autres colons répugnent à considérer Jacques Ramalinga comme l’un des leurs. Le cahier de doléances des Seychelles demande d’ailleurs son expropriation et l’interdiction pour tous les hommes de couleur libres de posséder des terres7.
D’autres Libres de couleur moins favorisés et des esclaves arrivent également en provenance de l’île Bourbon, nous le verrons. Il faut dire que dès le début du peuplement des Seychelles, l’île Bourbon fait figure de terre naturelle d’émigration vers le nouvel archipel français. Ainsi, dans une lettre rédigée sans doute vers 1772, un certain Frichot annonce qu’il veut fonder un établissement concurrent de celui de Brayé du Barré (le premier grand colon des Seychelles) installé à l’île Sainte-Anne avec une petite trentaine de métropolitains. L’idée de Frichot est d’établir des familles pauvres de Bourbon sur Mahé8. Vers 1777, un Créole de l’île de France et un autre de Bourbon, Jacques Richer, installés aux Seychelles avec leur famille, écrivent au Ministre de la Marine pour faire progresser la colonisation de leur archipel9. Le 11 décembre 1777, De Ternay, qui administre la colonie, écrit lui aussi au Ministre de la Marine pour lui demander de favoriser tous les Bourbonnais désirant s’établir aux Seychelles10. Cent ans plus tard encore, il existe à La Réunion un « crédit pour faciliter l’émigration créole », géré par le Gouverneur, qui peut servir à payer les passages de pauvres gens vers les Seychelles notamment11.
Le vœu formulé par De Ternay en 1777 semble exaucé puisque les colons bourbonnais arrivent en plus grand nombre dans les années et décennies suivantes, souvent en famille, avec enfants et domestiques. En effet, en 1807, l’administrateur Leroy note que trois navires, l’Amazone et l’Adèle en août, puis de nouveau l’Amazone en décembre, ont débarqué des colons de l’île Bourbon, devenue entretemps île Bonaparte, et qu’il en attend même d’autres pour bientôt12. Le troisième voyage est constitué essentiellement de Noirs libres et l’on distribue des concessions à tous les nouveaux arrivants. Cependant, cet afflux de Réunionnais commence à inquiéter Leroy qui s’exclame : « S’il en arrivait d’autres en aussi grande quantité, nous ne saurons bientôt plus où les placer »13. Toutefois, le même écrit encore que, les déportés ne profitant pas des concessions qui leur sont attribuées, il faut les réserver aux immigrants de l’île de France et de Bourbon14.
En effet, en plus des familles venues s’installer volontairement, le gouvernement a organisé aux Seychelles plusieurs vagues de déportation de condamnés qui contribuent à étoffer la base des colons. À part les déportés politiques arrivés de Métropole en 1801 suite à l’attentat de la rue Saint-Nicaise, des révoltés bourbonnais sont débarqués en 1798 à Mahé et constituent un apport majeur et bien connu de population réunionnaise aux Seychelles, même si quelques-uns fuient peu après leur arrivée. En juin 1798, le capitaine Cadet Loizeau, seychellois commandant la Laurette, débarque inopinément 19 rebelles et 2 esclaves en provenance du Sud de Bourbon, le mauvais temps et l’insistance des exilés l’empêchant de naviguer jusqu’en Inde, lieu initialement prévu pour la déportation. Ils sont rapidement envoyés peupler l’île de La Digue, alors inoccupée de façon permanente15. Ces nouveaux venus sont suivis par quelques autres déportés de l’île Bonaparte en 1799 puis en 180716. Certains font venir leur famille et s’établissent durablement à La Digue, d’autres épousent des Créoles seychelloises, parfois d’origine réunionnaise. Ainsi, Maximilien Morel fait venir sa femme, ses cinq enfants et ses quatre esclaves à La Digue tandis que Pierre Gontier est rejoint par sa famille à Beau-Vallon, sur l’île de Mahé17.
Une caractéristique des migrants réunionnais aux Seychelles est remarquable : le relatif équilibre des sexes. On constate en effet que ces immigrants sont des deux sexes et de tous âges, ce qui favorise grandement l’édification de lignées. Si les autorités ont pu s’inquiéter de l’excédent de population masculine avec l’arrivée de plusieurs groupes de déportés politiques autour de 1800, les navires signalés en 1807 par Leroy en provenance de l’île Bonaparte transportent au contraire une majorité de femmes, presque toutes veuves ou demoiselles, mais aussi beaucoup d’enfants, le reste étant constitué de familles complètes18. Dans les premières années de colonisation, ce cas de figure de familles entières, ou du moins de mères émigrant avec leurs enfants, ne semble pas rare. Citons par exemple Louison Nantié, arrivée aux Seychelles peu après 1800 avec ses trois enfants nés à La Réunion de père inconnu19. Pierre-Charles Beaudouin, né en 1757 à Saint-Pierre s’installe très tôt aux Seychelles en compagnie de sa mère, son épouse, ses enfants et son gendre20. Jean-Dominique Carret, établi à Bourbon en 1794, où il se marie, passe aux Seychelles en 1802 avec sa femme et ses deux enfants, le troisième naissant à Mahé l’année suivante. Jean Antoine Choppy arrive à Mahé en 1799 accompagné de sa seconde épouse et de ses six premiers enfants tandis qu’un petit cousin, Henry Auguste Choppy, les rejoindra aux Seychelles plus tard21.
Il est très fréquent qu’un Réunionnais venu seul soit rejoint par des membres de sa famille. C’est ainsi que François Blaise Savy s’installe dès avant 1785 à l’île Silhouette avec son fils, tandis que son frère Charles Dorothée le rejoint et meurt en 1853 à l’île Sainte-Anne, où la famille, ayant très bien réussi, s’est fait bâtir un petit manoir aujourd’hui démoli22. Louis-Barthélémy Adam, de Saint-Paul, émigre aux Seychelles tout jeune alors que son oncle et sa tante Tirant y ont déjà emménagé. Il s’établit à Mahé après avoir vécu quelques temps à Agaléga et ses descendants se répandent dans tout l’archipel : Mahé, Mamelles, Praslin, La Digue, Coëtivy…23 Les trois frères George (François-Alfred, Ferdinand et Albert) s’établissent aussi très jeunes aux Seychelles. Le cas le plus emblématique reste celui de Jacques Ramalinga, mort aux Seychelles en 1798 dont trois fils et les petits-enfants viennent le rejoindre durant la décennie 179024. Les quatre Réunionnais portant le patronyme Siméon ayant migré aux Seychelles dans la première moitié du XIXe siècle sont peut-être aussi parents entre eux25. Joseph Saint-Ange Fauchez, né à Saint-Benoît et installé à Praslin en 1818, est rejoint par son cousin de Sainte-Marie, Louis Bachelier26. Marie-France et André Balan sont quant à eux des frère et sœur dionysiens s’étant établis séparément aux Seychelles. Hippolyte et Leu-Joseph Caltaux, de Saint-Joseph, sont tous deux établis avec leur épouse réunionnaise à Mahé vers 185027. François-Désiré et Joseph-Marie Cauvin, établis l’un à Mahé, l’autre à Praslin au début du XIXe, sont aussi deux frères réunionnais. Encore en 1876, Louis Selhau Payet, jeune chômeur dionysiens de 25 ans décide d’aller retrouver son frère Camille installé aux Seychelles depuis plusieurs années28. Nous pourrions multiplier encore les exemples assez longuement tant les installations « en famille » sont courantes.
Il est également frappant de constater à quel point les Réunionnais des deux sexes venus célibataires aux Seychelles, y épousent de préférence d’autres Réunionnais ou, à défaut, des descendants de Réunionnais, et ce parfois sur plusieurs générations. Une variante consiste à épouser un conjoint originaire de l’île de France, mais la différence n’est pas bien grande avant 1810. Les exemples de ces mariages aux Seychelles entre Réunionnais sont très nombreux, nous ne les détaillerons donc pas ici. Nous nous contenterons d’en signaler quelques exemples : Bruno Vidot, de Saint-André, qui épouse le 24 novembre 1814 Judith Kerbidy, de Saint-Joseph, Florent Payet, né à Saint-Pierre, déporté, qui épouse le 26 mars 1807 Sidonie Houareau, de Saint-Pierre également, ou encore Louis Victorin Morel, de Saint-Louis, qui s’unit le 24 mars 1825 à Thérèse Gontier, née à Saint-Pierre, tandis que son frère Auguste François Morel se marie le 10 mars 1814 avec Marianne Panon de Saint-Paul29. Il ne fait aucun doute que le nombre de couples réunionnais formés aux Seychelles est bien plus considérable mais, en raison à la fois du manque d’indication sur le lieu de naissance des époux et du nombre élevé de couples illégitimes dont les enfants sont déclarés de père inconnu, ces couples nous demeurent insaisissables. À partir du milieu du XIXe siècle cependant, l’on note un changement du mode d’installation aux Seychelles. Les Réunionnais, essentiellement des hommes, émigrent plus souvent seuls et épousent presque systématiquement des Seychelloises.
Nous avons évoqué jusqu’à présent les Créoles de Bourbon établis définitivement aux Seychelles, mais nombreux sont ceux qui effectuent des allers-retours, ce qui peut provoquer des difficultés conjugales et faciliter une double vie. Les capitaines de marine marchande et les négociants sont, sans surprise, les plus mobiles30. Or de nombreux Réunionnais établis plus ou moins durablement aux Seychelles exercent ces professions, comme Charles et Jules Gendron, de Saint-Paul, jeunes commis négociants partis pour les Seychelles en décembre 184831. François-Désiré Cauvin, capitaine à Saint-Paul, fonde une première famille en 1824 à Mahé puis, veuf, en fonde une autre à Saint-Denis en 1843. Marie-Louise Fanny Ramalinga, de Saint-Benoît, épouse un capitaine havrais en 1797 à Mahé mais divorce en 1803 car son mari est absent32. Certains mènent tout simplement deux vies parallèles, comme Guillaume Benoiton, de Saint-Pierre, qui laisse son épouse et ses quatre enfants à La Réunion quand il voyage aux Seychelles. Là-bas, il crée une seconde famille de six enfants avec une concubine qu’il épouse finalement en 1885, quarante ans après le début de leur liaison, alors qu’il est maintenant établi planteur à Mahé33.
Activités et contributions des Réunionnais aux Seychelles
Quel que soit leur métier, les Réunionnais contribuent largement au développement des Seychelles et plusieurs d’entre eux réalisent là leur fortune, ou du moins s’élèvent dans la société. L’on pense bien sûr aux planteurs. Dès le début de l’histoire des Seychelles, certains des plus gros propriétaires terriens sont réunionnais. Ils prospèrent particulièrement dans le coton, une culture qui se développe au XIXe siècle aux Seychelles alors qu’à La Réunion elle est abandonnée au même moment au profit de la canne à sucre. En 1807, Lablâche est propriétaire de 100 arpents de coton pour 61 esclaves tandis que Sausse et Guillaume Crosnier possèdent chacun 108 arpents de coton avec 53 esclaves34. Il est probable que les Réunionnais soient à l’origine de l’introduction, aux Seychelles, du coton qui devient, dès 1802, la principale exportation de l’archipel, supplantant les tortues alors quasiment disparues. Le coton seychellois remplace définitivement celui de Bourbon dans les années 1820-183035. En 1860, c’est également un planteur venu de La Réunion, Le Marchand, qui apporte la vanille aux Seychelles36, où l’orchidée connaît un certain succès.
Nous savons que Mme Melon, arrivée en 1807 avec ses enfants, possède le Domaine de l’Union à La Digue, l’une des principales propriétés de cette île37. Edouard Sauzier, réputé être réunionnais bien que nous n’ayons pas réussi à le vérifier38, se hisse, dans les années 1870, au niveau des plus grands propriétaires de Mahé avec ses 657 arpents à Forêt Noire plantés en coco et en café39, auxquels il ajoute encore dans les années suivantes des terrains à Morne Blanc40 et à Port-Glaud41. Louis-Jérôme Dumont, de Bourbon, mort en 1823, appartient au même cercle d’importants propriétaires terriens de Mahé grâce à son domaine de Cascade42. En 1817, Mme Berrand, de La Réunion, acquiert une belle propriété à Praslin43.
Bien que les planteurs et propriétaires terriens représentent de loin le contingent le plus nombreux des Réunionnais installés aux Seychelles, ils n’ont pas l’exclusivité et l’on trouve toutes les catégories sociales. Beaucoup de Réunionnais travaillent la terre aux Seychelles sans la posséder. Nous avons également mentionné tous les marins, qu’ils servent sur des bâtiments de l’État ou, surtout, dans la marine marchande, qui s’implantent dans l’archipel. L’un des premiers arpenteurs, Louis Mondon, vient de La Réunion. Il joue un rôle primordial dans la colonie naissante pour l’établissement du cadastre. Des militaires ou anciens militaires occupant quelque responsabilité administrative ou civile s’établissent surtout pendant la période française. Très tôt, des esclaves et des domestiques suivent leurs maîtres aux Seychelles. Plus tard, des Réunionnais se font engager dans la domesticité des grandes familles seychelloises, comme Berthe Descobard Deshommy, une orpheline originaire de la rue du Barachois à Saint-Denis44.
Sans que les Seychelles ne représentent un véritable eldorado, quelques Réunionnais au chômage décident d’y tenter leur chance à la fin du XIXe siècle. C’est le cas de Paul Debanis, qui demande un passage gratuit vers Mahé financé sur le fonds pour l’émigration créole45. Bien que ne faisant plus fonction de lieu de bannissement pour les Réunionnais, les Seychelles peuvent toujours servir de refuge pour ceux qui souhaitent s’amender ou changer de conduite. C’est pourquoi André Joussin, chômeur, indigent et condamné pour faux en écriture, demande à émigrer aux Seychelles avec son épouse en 187346. Plusieurs sortes d’artisans réunionnais immigrent aux Seychelles où leurs talents paraissent appréciés. Au fil du XIXe siècle, ce sont d’ailleurs eux qui semblent constituer l’essentiel des nouveaux arrivants en provenance de La Réunion, à côté des planteurs. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, nous pouvons citer les exemples d’Albert George qui est maçon à Mahé47, Ernest Siméon, cordonnier48, ou encore Alcide Espasie, cuisinier à Mont-Fleuri, Ferdinand Louis, charpentier, et Benedict Maillot, boulanger à Victoria où se trouvent ses deux frères49. Entre les deux principales vagues d’immigration, la première sous administration française avant 1815, et la seconde à l’époque britannique, nous pouvons constater une double évolution. Celle-ci se manifeste à la fois dans la composition sociale, à travers la modification des corps de métier, mais également dans la répartition géographique de la population migrante. Alors que les premiers arrivants se disséminent dans les îles Intérieures (Mahé, Praslin, La Digue, Silhouette, Sainte-Anne, Curieuse), les immigrants réunionnais du milieu du XIXe siècle s’établissent presque exclusivement à Mahé et principalement à Victoria. En effet les artisans sont majoritairement citadins.
La Réunion peut également se flatter d’avoir donné naissance à la famille du premier poète seychellois, Daniel Varigault (1886-1955)50, ainsi que d’avoir fourni plusieurs instituteurs, tant civils que religieux. En effet, les premiers missionnaires catholiques venus en grand nombre appartiennent à la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, dont la vocation est notamment l’éducation des filles. Une branche de l’ordre qui a fait souche à La Réunion, s’établit aux Seychelles à partir de janvier 186151. De nombreuses religieuses participant au développement de la mission dans l’archipel sont des Créoles de La Réunion, les autres ayant souvent séjourné à La Réunion avant d’être envoyées aux Seychelles. C’est le cas par exemple de Sœur Antonin Benoît, la première à avoir séjourné à La Digue en 1863 : elle venait de La Réunion, sans être Créole, et y est même retournée pour mourir52. Quelques années plus tard, les religieuses sont suivies par les Frères des Écoles Chrétiennes. En 1873, la visite d’inspection du frère Hermélien, de Saint-Denis, auprès des écoles de sa congrégation dans les Seychelles, atteste de l’étroitesse de liens tissés entre missions réunionnaise et seychelloise53.
Voyages, échanges, trafics : les Seychellois à La Réunion
Ces migrations entre La Réunion et les Seychelles fournissent souvent le prétexte aussi bien qu’elles nécessitent des échanges commerciaux. Dès le début de la colonisation des Seychelles, un trafic marchand s’est organisé avec La Réunion, plus ou moins intense selon les périodes. Entre 1773 et 1810, les Seychelles occupent la seconde place derrière Madagascar dans le trafic portuaire de Bourbon54. L’administrateur Gillot, écrit par exemple dès 1785 que des capitaines pillent les tortues de l’archipel pour les échanger contre du café de Bourbon55. À l’époque de la guerre avec l’Angleterre et des maraudes de corsaires, les Seychellois vivent en autarcie mais sont capables de ravitailler les Mascareignes qui souffrent beaucoup du blocus anglais56. Les corsaires assument en partie ces allers-retours. C’est l’occasion pour certains Seychellois de voyager souvent vers La Réunion et d’y entretenir d’étroites relations commerciales, voire familiales. En 1801, Jacques Moreau, propriétaire aux Seychelles, est négociant à Bourbon57. Les Diguois exportent par exemple beaucoup d’huile de coco vers La Réunion58. En 1864, avec l’ouverture de la ligne des Messageries Maritimes entre Marseille, La Réunion et l’île Maurice, via les Seychelles, le trafic commercial, postal et de voyageurs peut s’intensifier. C’est sans doute l’une des raisons du regain d’intérêt des Réunionnais pour les Seychelles et de l’installation d’un certain nombre d’entre eux, artisans ou commerçants.
Cependant, le lien commercial et humain le plus intense entre La Réunion et les Seychelles durant le premier demi-siècle de colonisation de l’archipel, s’articule autour de la traite négrière. À l’inverse des autres, ce flux de population s’est essentiellement effectué des Seychelles vers La Réunion, même s’il ne concernait quasiment pas les Seychellois. En effet, dès leur prise de possession, les Seychelles se révèlent une excellente base pour la traite négrière59. De nombreux navires y sont armés pour la traite sur les côtes orientales d’Afrique, voire à Madagascar. Les esclaves sont ensuite directement transportés aux Mascareignes ou bien sont « rafraîchis » quelques temps aux Seychelles avant d’être envoyés dans les plantations de Bourbon et de l’île de France. Des Réunionnais devenus Seychellois, comme Jean-Nicolas Leboucq, ancien avocat de La Réunion déporté aux Seychelles en 1798, pratique régulièrement la traite avec le Mozambique mais chasse aussi les tortues d’Aldabra, deux « marchandises » qui se retrouvent ensuite à La Réunion60.
Le trafic d’esclaves est particulièrement intense vers La Réunion dans les années 1810. L’on sait que le négrier Le Succès approvisionne La Réunion à cette époque en faisant escale aux îles Amirantes pour « rafraîchir » sa cargaison, le Revenant est coulé à La Réunion en 1814, le Diligent est capturé la même année par les Anglais aux Seychelles sans avoir eu le temps de convoyer sa cargaison servile à La Réunion61. Jean Sausse, de Praslin, transporte aussi bien des Réunionnais aux Seychelles comme nous l’avons vu plus haut, que des esclaves vers Bourbon, sur son Amazone. Il est par exemple attesté qu’il débarque 40 Noirs le 28 octobre 1807 puis de nouveau 30 Noirs le 26 février 181062. En janvier 1807, l’administrateur Leroy raconte que Sausse s’est arrêté à Praslin avec ses esclaves achetés au Mozambique, sur la route de Bourbon63.
L’interdiction de la traite négrière en 1817 ne met pas fin à ces déplacements forcés de population entre l’Afrique et La Réunion via les Seychelles car le trafic clandestin se poursuit. Même alors que l’esclavage est aboli à La Réunion et que l’on met en place l’engagisme, dans les années 1850, les Seychelles se trouvent toujours sur la route entre l’Afrique orientale et La Réunion. Il arrive à des navires d’engagés de faire escale aux Seychelles. Le Mascareignes, par exemple, chargé de 300 à 400 engagés africains atteints du choléra, débarque des malades à l’île Providence en 1859 pour tenter de limiter les pertes à bord64. Cela ne l’empêchera pas de déclencher malgré tout la plus grande épidémie du XIXe siècle à La Réunion, à son arrivée à Saint-Denis. Pendant ce temps, les pêcheurs seychellois de Providence sont eux-mêmes contaminés par les malades débarqués et succombent au choléra. Déjà en 1814, le négrier Passe-Partout perd la moitié des 69 enfants esclaves du Mozambique destinés à être vendus à La Réunion malgré un arrêt « sanitaire » aux Seychelles65. Les flux de population, notamment d’esclaves et d’engagés dans de mauvaises conditions sanitaires, favorisent beaucoup la propagation des épidémies.
Dans les années 1860-1870, c’est la grande époque de la répression de la traite négrière arabe dans l’océan Indien par les Britanniques. Or une partie des boutres battent pavillon français et transportent des engagés ou des esclaves que l’on destine illégalement à l’engagisme à La Réunion. Ces embarcations sont arraisonnées au même titre que les boutres portant pavillon de Zanzibar. Les Africains trouvés à bord sont conduits aux Seychelles puis placés en « apprentissage » pour cinq ans chez un planteur, et installés définitivement dans l’archipel. Plus de deux mille Africains débarquent ainsi en une douzaine d’années à Mahé. Parmi eux, quelques-uns étaient destinés à venir travailler à La Réunion et nul doute qu’ils y seraient restés car les engagés africains, à la différence des autres, n’étaient jamais renvoyés chez eux à cette époque66.
Mis à part ces Africains devenus fortuitement seychellois et dont certains auraient pu devenir réunionnais, l’installation de Seychellois à La Réunion reste très marginale. Nous avons surtout trouvé trace de Seychellois temporairement établis à La Réunion mais les archives restent peu bavardes sur ce sujet. Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny peuvent être amenées à revenir à La Réunion au sein de leur maison mère, telles que la supérieure de la mission seychelloise en 1862, Mère de Poulpiquet67, ou Sœur Rosina Francès en 187868.
Madame Charles Furteau, Seychelloise de 25 ans, qui déclare être venue à La Réunion pour raison de santé mais que les autorités suspectent d’avoir voulu émigrer à La Réunion, souhaite retourner gratuitement chez elle en 187369. Il semble que les Seychellois de passage à La Réunion aient souvent des liens de famille avec notre île. Citons par exemple Henriette Calteau, 40 ans, qui écrit au Gouverneur de La Réunion en 1877 pour obtenir le passage gratuit vers les Seychelles où elle veut retrouver son père. Cette femme affirme être venue à La Réunion pour régler des affaires de famille et porte en effet un nom d’origine réunionnaise70. Jules Domenjod, jeune seychellois d’adoption mais dionysien d’origine, est revenu à La Réunion pour une succession et souhaite retourner aux Seychelles mais il n’a pas l’argent pour le billet71.
Le cas de figure le plus courant reste la fréquentation régulière des côtes réunionnaises par des Seychellois, parfois d’origine réunionnaise, sans que ceux-ci ne résident à La Réunion. Nous avons cependant trouvé quelques exceptions. Raymond Hodoul, membre d’une des plus anciennes et des plus illustres familles seychelloises bien qu’il soit lui-même né à La Ciotat, qui déménage à La Réunion en 1848 et y construit avec Crémazy, compatriote de La Ciotat bien ancré à La Réunion, la cale de halage du Cap Lahoussaye, connue sous le nom de « ravine patent ship »72. Hodoul, du temps où il vivait à Mahé, était capitaine du Six-sœurs, dont le second, Jacques Moreau, vient lui aussi à La Réunion avec son frère73. Jean Sausse, capitaine marchand qui fréquente très régulièrement Bourbon à bord de plusieurs navires, s’y enfuit pour quelques temps à partir de la capture de son négrier à Praslin en 1816, avant de se réinstaller finalement aux Seychelles74. Pourtant, dès 1807, l’administrateur Leroy remarquait que Sausse avait vendu sa belle propriété de Praslin à Mme Berrand, Réunionnaise arrivée peu avant sur le navire de ce même capitaine, afin de s’installer lui-même pour de bon à l’île Bonaparte75.
L’histoire des migrations et des voyages entre La Réunion et les Seychelles, même si elle se révèle délicate à retracer compte tenu de la rareté des archives et de leur grande dispersion, nous révèle cependant des liens forts entre ces îles depuis toujours, avec la mer pour trait d’union.
Cette histoire commune semble particulièrement digne d’intérêt si l’on considère qu’elle survit aux changements d’administration côté seychellois et s’inscrit donc dans la longue durée. Elle a tissé des liens intimes entre les îles car ils sont familiaux, culturels et même linguistiques si l’on en croit certains auteurs.
Aujourd’hui l’histoire des relations étroites entre La Réunion et les Seychelles se poursuit avec la mer pour objet et vecteur. Des enjeux stratégiques et humains rassemblent nos îles dans la lutte contre la piraterie notamment, suscitent des échanges de population, de compétences et, de plus en plus, de cultures.
