Difficile tentative d’évangélisation des Sakalava par la mission luthérienne de Norvège, de 1874 à 1896

DOI : 10.61736/tsingy.1197

Abstracts

L’évangélisation de l’ouest malgache de 1874 à 1896, a connu des difficultés du fait du refus des Sakalava à adhérer au christianisme. En effet, la religion introduite par les Norvégiens a été perçue par ces derniers comme la religion des Merina, leurs ennemis de longue date. Par ailleurs, les Sakalava sontréticents vis-à-vis du christianisme car ils assimilent celui-ci aux Makoa, anciens esclaves introduits de l’Afrique.

The evangelization of western Madagascar from 1874 to 1896 underwent difficulties because of the repellence of Sakalava towards christianism. Actually, the religion introduced by the Norwegians was perceived by the local people as Merina religion, their long time enemies. Besides, Sakalava people were reluctant toward the christianism because they assimilated it to Makoa people, slaves imported from Africa.

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C’est en 1585 qu’avait lieu la première tentative d’évangélisation de Madagascar. Elle est l’œuvre du Père dominicain Fray Joâo de San Thomas, envoyé par le gouverneur de Mozambique. Accompagné par des soldats et quelques traitants portugais, le prêtre établi dans le Boina avait commencé à prêcher la parole du Christ parmi le peuple malgache. Alors que l’ensemble de l’équipage regagne Mozambique, le Père continue à travailler seul entouré d’une population fortement attachée aux cultes des ancêtres. Mais, en moins d’une année, les Islamisés établis dans la région, voulant à tout prix sauvegarder leurs intérêts décident d’en finir avec lui. Ce premier martyre de l’église Romaine à Madagascar est inhumé par ses fidèles sympathisants conformément aux rites catholiques.

Vers le début du siècle suivant, une nouvelle tentative portugaise va avoir lieu. Deux pères jésuites, Luiz Mariano et P. Freire, ont accompagné le voyage d’exploration à l’aide d’un navire conduit par le capitaine Rodriguez de Costa (de 1613 à 1620). À partir de la côte Ouest de Madagascar, l’équipe se dirige vers le Sud-Ouest avant de s’arrêter dans l’Anosy fasciné par la rencontre avec les métis, descendants des naufragés de l’année 1528.

Le roi de la région, Tsiambany, reçoit favorablement les missionnaires et garantit leur sécurité. La discorde survient après l’enlèvement par les missionnaires du propre fils du roi, afin de l’amener à Goa où il sera instruit. Durant son séjour, le jeune homme apprend à lire et à écrire, et il se montre d’ailleurs favorable au christianisme. Mais une fois de retour au pays, il reprend ses anciennes mœurs et coutumes.

Établis à Fanjahira, les Pères méprisés par la population et menacés constamment par les ombiasy de la localité, perdent tout espoir. Ils abandonnent la région et concentrent leurs efforts sur les côtes Ouest (dans les baies du Boina et d’Ampasindava) et sur le Sud-Ouest Malgache. Vers 1620, voyant l’inutilité de leurs efforts, les Portugais ont abandonné l’idée d’établir une mission dans la grande île.

Ces échecs n’ont point réussi à décourager les prosélytes animés de leur grand désir de répandre l’évangile parmi les Malgaches. Bientôt, d’autres personnages prennent la relève. En effet, au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle, la tentative d’implantation coloniale française dans l’Anosy, situé au Sud de Madagascar, sous la conduite d’Etienne de Flacourt, s’accompagne également d’un dessein d’évangélisation à partir de Fort-Dauphin. Pour répondre à la requête adressée à cet effet, la Compagnie des Indes Orientales, commanditaire de la petite colonie de Fort-Dauphin, envoie des missionnaires lazaristes. Animés par leur zèle et leur foi, les prédicateurs professent le christianisme auprès des Tanosy. Malgré les efforts entrepris, les résultats obtenus restent toujours insignifiants.

Après ces tentatives avortées, Madagascar est restée sans missionnaires pendant plus d’un siècle. Dès sa fondation en 1795, la London Missionary Society (L.M.S.) manifeste déjà son désir de fonder une mission à Madagascar ; et le rapprochement du prince Radama Ier avec le Gouverneur de l’île Maurice Farquhar offre une occasion propice à la Mission de Londres d’intervenir en envoyant ses agents qui atteignent Toamasina le 18 Août 1818.

Parallèlement à cette période, le luthérianisme prend un essor spectaculaire dans les pays scandinaves grâce à l’initiative d’un célèbre prédicateur norvégien nommé HANS Nilsen Hauge (1771-1824). Cet éveil se concrétise par la naissance de plusieurs sociétés ecclésiastiques affiliées au luthérianisme. Ainsi, le 18 Août 1842 est née à Stavanger la « Norwegian Missionary Society » (NMS). En 1844, la jeune société ecclésiastique manifeste déjà sa présence en Afrique du Sud par l’édification d’une base solide au Natal.

Malgré le désir des luthériens d’apporter l’évangile aux Malgaches, l’attitude anticléricale manifestée par la reine Ranavalona I, arrivée au trône après la mort de son mari Radama Ier en 1828, a beaucoup retardé le désir des Luthériens de Norvège d’opérer dans la grande île. Lorsque deux jeunes missionnaires arrivent au Natal en 1866, le plan d’action d’opérer à Madagascar se concrétise malgré l’intervention assez tardive. Nous allons démontrer à travers le présent article les raisons qui expliquent le choix de la NMS d’ouvrir un nouveau champ d’apostolat vers l’Ouest Malgache. Enfin, avant d’esquisser le bilan des œuvres, il s’avère important de clarifier les stratégies mises en vigueur pour faire face aux difficultés que les agents rencontrent sur le terrain.

L’arrivée des missionnaires norvégiens dans l’île et leur implantation dans l’ouest malgache

Commencement des œuvres dans le Vakinankaratra

La réouverture du pays aux influences extérieures est attestée par l’avènement du roi Radama II en 1861. Profitant ainsi de cette occasion favorable qui joue en sa faveur, l’évêque Schreuder, directeur de la mission norvégienne en Afrique, essaie de soutirer le maximum d’informations sur la situation générale qui prévaut à Madagascar1. Vers la fin du mois de mai 1865, après avoir effectué un voyage de reconnaissance à l’île Maurice, l’évêque a enfin réussi à formuler un rapport fort intéressant et bien argumenté pour convaincre ses supérieurs hiérarchiques.

Une fois l’examen de dossiers fait, la direction de Stavanger donne plein pouvoir à l’évêque d’accélérer la conquête religieuse de Madagascar. Mais, Natal qui souffre de l’insuffisance de personnel est obligé de repousser le projet tout en attendant l’arrivée des secours prévus pour l’année 1866. Ainsi, parmi les neuf missionnaires envoyés par la NMS en Afrique, John et Nils Nilsen sont désignés pour ébaucher la mission qu’on veut établir dans l’île.

Munis de lettres adressées à Radama Ier et aux Anglais, Engh et Nilsen débarquent à Toamasina le 12 Août 1866 où Ils rencontrent quinze jours après les agents de la London Missionary Society (L.M.S.) déjà bien installés à Antananarivo et ils commencent même à étendre leurs influences vers les périphéries. L’accueil chaleureux que le gouvernement merina et les Anglais leur réserve constitue un encouragement pour les nouveaux venus.

Suivant les propositions de leurs homologues britanniques, les agents de la NMS doivent, tout d’abord, commencer à travailler pour le compte de la LMS en qualité de simples auxiliaires jusqu’à l’arrivée de l’évêque Schreuder. Mais, enthousiasmés par la protection verbale accordée par la reine partout où ils veulent travailler dans l’île, les Norvégiens manifestent leur désir d’ouvrir leur propre champ d’investigation. Quant à la difficulté liée au manque de consulat, elle rajoute qu’ils sont sous contrôle de celui des Britanniques.

La perspective d’émancipation est totalement à l’encontre des souhaits de leurs prédécesseurs anglais qui désirent les considérer comme de simples collaborateurs. Malgré la divergence d’opinions entre les deux parties, un accord est enfin ratifié le 02 septembre 1867 lors d’une conférence qui a lieu à Ambatonankanga. D’après le consensus, les Anglais poursuivent le travail ébauché en Imerina, tandis que leurs collègues luthériens sont libres d’ouvrir de nouveaux champs vers le Sud à partir de la région du Vakinankaratra. On accorde également aux missionnaires luthériens le droit de construire un temple à Ambatovinaky (Antananarivo) pour que leurs représentants puissent résider en Imerina2.

Dès lors, les Norvégiens choisissent Fianarantsoa comme point de départ de la conquête religieuse. Mais, la présence d’un agent de la LMS dans cette localité pour la même optique n’arrange pas du tout la situation3. Déconcertés par la nouvelle, ils renoncent au voyage vers le Sud et choisissent Betafo comme centre, où ils commencent la profession du christianisme dès le 04 décembre 1867. Cette date marque la naissance de l’Église luthérienne à Madagascar4.

Des événements importants encouragent les luthériens de Norvège dans ce coin perdu où ils sont entourés de diverses atrocités. Citons entre autres, le soulagement de l’officier Rainiketamanga, la visite exceptionnelle de Rafaravavy, une femme noble tous les deux baptisés à Antananarivo et enfin la lettre réconfortante venant du Premier Ministre Rainilaiarivony5.

Mais au moment où les prédicateurs envisagent l’extension du champ, la mort de la reine Rasoherina survenue le 1er avril les inquiète. La nouvelle reine endossant le nom de Ranavalona II, évoque un mauvais souvenir pour les chrétiens qui craignent le retour des persécutions terribles du règne de Ranavalona I. L’angoisse se dissipe le jour de son intronisation où elle fait une déclaration solennelle, tenant une Bible à la main de : « placer son royaume sous la providence du Dieu des chrétiens »6.

Cette révélation devient une réalité lorsque, le 23 février 1869, la reine et le Premier Ministre Rainilaiarivony sont baptisés à l’église protestante par un pasteur malgache. Le protestantisme est ainsi considéré comme une religion d’État. Ce choix a une importance sans égale pour les sujets qui considèrent la cour comme un bon exemple à suivre. Un autre événement important concerne la destruction devant une assemblée des sampy royaux faite par la reine en personne. Enfin, la décision du gouvernement merina de choisir le dimanche comme un jour de repos justifie qu’un grand changement s’opère dans l’administration de la nouvelle reine.

Ouverture d’un champ d’apostolat dans l’Ouest

Réconfortés devant de telles circonstances, les pionniers renseignent leur supérieur hiérarchique de leur grand souhait d’étendre le champ de la mission. Sans attendre plus longtemps, Schreuder arrive pour une deuxième fois à Madagascar le 1er septembre 1869 accompagné de sept nouveaux missionnaires norvégiens. L’arrivée en masse de la seconde vague inquiète exceptionnellement les Anglais qui considèrent le spectacle comme une sorte de défi. Le problème primordial qui préoccupe l’évêque concerne l’absence d’un consul norvégien à Madagascar.

La relation devenue de plus en plus tendue entre les deux camps l’exaspère, à tel point que le consul britannique Pakenham refuse de protéger les Norvégiens en cas de besoin. À cette question fondamentale, le Premier Ministre Rainilaiarivony déclare avec franchise : « Que la Bible soit votre Consulat »7.

L’équivoque entre les deux formations protestantes qui persiste pendant plusieurs années constitue une sérieuse menace sur la vie des missionnaires luthériens et sur leurs œuvres. Au moment où ces derniers commencent à multiplier leurs efforts, les Anglais possèdent déjà de nombreux prédicateurs indigènes qu’ils placent un peu partout et même dans des localités déjà occupées par les Norvégiens. Ces collaborateurs utilisent très souvent des moyens illicites pour contraindre les Betsileo à venir en masse dans leurs églises. Quelques-uns parmi ces évangélisateurs fidèles aux Anglais dénoncent même le luthérianisme comme une religion bannie par le gouvernement vis-à-vis de laquelle la population doit se méfier.

Les fruits récoltés dans le Vakinankaratra ont beaucoup encouragé les agents de la NMS. Malgré les succès obtenus, la discorde avec leurs homologues britanniques pèse sur la balance. Nous allons trouver dans le témoignage ci-dessous l’origine de la mésentente :

La décision prise par nos missionnaires de soutenir une activité indépendante de la LMS était à l’origine de ce malentendu. Dès lors, les Anglais ne voulurent plus mettre les Norvégiens sous la protection de leur Consulat. Ce qui provoqua au début une grande inquiétude chez les autorités, qui risqua de provoquer l’expulsion des luthériens8.

Devant le harcèlement grandissant de leurs homologues anglais, afin de ne pas perdre la face, une nécessité d’ouvrir un autre champ d’apostolat loin d’Antananarivo s’impose. Les résultats obtenus au cours de ces premières années de leur établissement montrent que les efforts déployés par les missionnaires de la N.M.S. sont considérables. Avant de partir vers l’Ouest, citons ici les neuf stations déjà ouvertes en moins d’une dizaine d’années de labeur : Betafo (1867), Masinandraina (1869), Antsirabe (1869), Loharano, Soavina, Ambohimasina et Manandona (1870), Antananarivo et Fisakana (1871).

Obstacles aux œuvres et stratégies adoptées

Les difficultés rencontrées

Milieux naturels hostiles

C’est au mois de septembre 1874 que Lars Jakobsen Røstvig et Arne Farteinsen Valen débarquent à Toliara, tandis que leurs compagnons Knud Olsen Lindø et David Olaus Jakobsen se dirigent plus au Nord : le premier s’arrête à Andranopasy, son compagnon continue le voyage pour atteindre Morondava. À peine que les pionniers débarquent sur le terrain, des difficultés de toutes sortes surgissent. On voit bien que les milieux naturels dans l’ensemble de la zone d’intervention sont hostiles. Outre la température élevée durant une bonne partie de l’année qui peut atteindre jusqu’à 35° à l’ombre (de janvier à mars), les dégâts cycloniques portent atteinte aux œuvres de la mission9.

À cause des crues, des localités sont inaccessibles pendant une période indéterminée. Il faut comprendre par-là que le littoral Ouest se trouve dans une zone où l’on peut trouver des cours d’eau dont la traversée est très difficile, voire impossible à la suite de la montée des eaux. Outre ces méfaits, le personnel d’église doit faire face à la pénurie due à l’enclavement de la zone d’intervention.

Le manque de nourritures provoqué par la sécheresse met les habitants en situation de détresse. Au fur et à mesure que la situation se prolonge les victimes abandonnent leur village pour s’installer ailleurs. Face au départ massif des habitants, le nombre des priants diminue considérablement.

Les conditions sanitaires précaires

Nous avons rencontré à Stavanger des parents des anciens missionnaires envoyés en Afrique, en particulier à Madagascar. Ils nous font comprendre à travers des conversations leur angoisse au moment où le bateau quitte le lieu d’embarquement :

Lorsqu’un bateau part pour l’Afrique, tous les membres de la famille se donnent rendez-vous au port d’embarquement. Parmi les personnes présentes quelques-unes ont des larmes aux yeux attristées de voir un parent partir. Ils ont peur que ce soit la dernière rencontre. Les parents de ceux qui partent ne sont pas du tout tranquilles à cause de la persistance de l’épidémie insupportable pour les Européens10.

L’Ouest malgache se caractérise par un climat insalubre, nuisible à la santé. L’état général des maisons d’habitation dans la région rend la situation de plus en plus difficile, surtout pour les étrangers habitués à vivre dans le luxe. En fait, elles sont constituées par des habitations construites à l’aide des matières végétales comme les vondro et les bararata, ayant environ cinq à six mètres de long sur trois à cinq mètres de large, avec des toitures très basses11. Les Européens installés dans la région, incapables de s’acclimater, sont facilement atteints par des maladies qui sont souvent mortelles. Les risques de contamination sont beaucoup plus graves au moment où les épidémies persistent, pire encore lorsque celles-ci coïncident avec la période de pluies où la température est très élevée12.

La fréquence des épidémies oblige certains missionnaires de se faire soigner à l’extérieur et les plus touchés abandonnent définitivement leur poste13. Ainsi, à cause de ces départs, le vide se fait sentir de plus en plus dans le corps pastoral, dont l’effectif est déjà réduit. Une telle situation crée certainement du désordre dans l’organisation du travail de ceux qui sont restés sur place.

L’insécurité

La royauté merina, n’ayant pas les capacités requises pour contrôler l’ensemble des provinces conquises, se contente de contrôler les zones situées à proximité de leur garnison militaire. La situation devient de plus en plus confuse à partir de l’année 1883, lorsque le premier conflit franco-merina éclate. Cette guerre a beaucoup affaibli le gouvernement d’Antananarivo qui est incapable de défendre ses intérêts dans les régions conquises, encore moins dans les zones restées jusqu’alors indépendantes.

L’insécurité se généralise dans l’ensemble de l’Ouest malgache même dans la partie Sud du Menabe où les Merina ont déjà édifié des garnisons. Quelquefois, le banditisme est assimilé par les Sakalava au « loyalisme » envers la royauté. Du côté du Menabe, par exemple, bon nombre de dahalo (bandits) sont les sujets du roi Toera qui ont refusé de se soumettre aux envahisseurs merina. Ils mènent parfois des razzias vers le Sud (dans le Menabe dépendant) d’où ils rapportent au retour de gros butins de guerre.

Dans le Fihereña, le pillage des magasins appartenant aux traitants européens était devenu monnaie courante. C’est, en fait, pour échapper à l’emprise des dahalo qu’ils établissent leur résidence à Nosy-ve, petite île située près d’Anakao. La mise en place d’une garnison merina dirigée par l’officier Ramahatra à Toliara en 1890 incite les étrangers à regagner de nouveau la terre ferme. Outre le guet-apens et les pillages organisés contre des villages isolés, des malfaiteurs recourent à la violence et commettent injustement des crimes. L’exemple suivant est méprisable :

Au temps de Røstvig, deux Américains se sont rendus chez les Antanosy, pour étudier si le milieu serait favorable à l’élevage de mouton. Deux jours après leur départ de Toliara de chez Røstvig, l’un d’eux revint les bras coupés. Son compagnon a été tué…, et les interprètes ont été découpés en morceaux comme de la viande destinée à la soupe14.

De telles infractions ne méritent plus d’être appelés sports, encore moins de loyalisme envers la dynastie régnante. Pourtant, un scénario pareil devient quotidien dans de nombreuses localités de l’Ouest malgache. On peut admettre que c’est essentiellement l’appât du gain qui pousse les bandits à commettre des injustices et des crimes.

Accuser les bandits (dahalo) comme seuls responsables de l’insécurité n’est pas juste. Tout compte fait, il est évident que les traitants, et surtout les traitants français, en tant qu’acheteurs d’esclaves, ont également leur part de responsabilité vis-à-vis des troubles qui persistent dans le pays. On se demande pourquoi les parents des victimes ne réagissent pas pour punir et les acheteurs et les vendeurs ?

Lahimiriza, qui assure le contrôle du Fihereña Sud où se trouve la baie de Saint Augustin, port où sont embarqués les esclaves, déclare mainte fois qu’il est contre la traite des esclaves. Cette déclaration a été confirmée par Mampana qui est un de ses proches collaborateurs, comme on le voit ici : « C’est une réalité à laquelle il s’était toujours opposé avec force… »15

Mais on se demande pourquoi la fraude persiste ? Il est difficile de répondre à cette question, compte tenu des différents paramètres mis en jeu lorsqu’on parle de la traite des esclaves. En effet, Saint Augustin garde encore son importance à tel point que même les Bara de l’intérieur s’y intéressent. Par ailleurs, de nombreuses sources confirment que le prince héritier Tompoemana et quelques-uns parmi ses notables ainsi que son proche collaborateur Mampana s’intéressent à la filière :

… il semble très difficile pour lui (Lahimiriza) d’empêcher les Bara de vendre leurs esclaves aux Européens installés à Toliara tant que leur roi ne s’y oppose. À peine trois mois passés on a vu le prince Tompoemana vendre des esclaves ici, et on sait par ailleurs que les esclaves ne viennent pas tout d’un seul endroit, et que chaque année Fiherena en fournit en grand nombre. Selon certaines rumeurs, Monsieur Mampana en personne tire un grand intérêt de cette pratique16.

Il est clair maintenant combien il est difficile pour le prince Lahimiriza de résoudre le problème lié à l’insécurité. Étant bénéficiaires de la traite des esclaves eux-mêmes, les parents du roi et les notables cherchent tous les moyens pour défendre leurs propres intérêts. Ils ferment les yeux devant les lois et les règles que Lahimiriza avait édictées17. Dans le Menabe dépendant, les soldats merina sont incapables d’assurer la sécurité des prêtres à cause des perturbations dont les princes qui contrôlent les zones indépendantes en sont responsables.

Les traitants figurent parmi ceux qui sont mécontents de voir les missionnaires se fixer dans la région. Ces derniers ont peur que les nouveaux venus vont perturber l’ordre existant. En fait, de la propagande religieuse naît la prise de conscience des Sakalava, qui réclament par la suite le droit et la justice. Par ailleurs, les trafiquants craignent que les condamnations de la traite des esclaves publiées à travers les journaux se terminent par l’intervention des États étrangers dans l’Ouest malgache. En conséquence, ils organisent toutes sortes d’intimidation pour décourager les prosélytes.

Une des choses que les luthériens ont critiquée concerne également la vente des boissons alcooliques. Certes, les Sakalava connaissent déjà l’alcool bien avant l’arrivée des traitants dans l’Ouest. Cependant, les qualités importées sont très appréciées à cause de leurs goûts. Les missionnaires sont donc contre les trafiquants qui favorisent l’alcoolisme, source des désordres dans la société :

Des actes abominables, des besoins de disputes, c’est tout ce qu’ils veulent faire lorsqu’ils sont ivres. Nombreux sont ceux qui ont trouvé la mort près de chez nous depuis peu de temps…18

Dans l’ensemble des sites où les missionnaires sont présents, les agissements des jeunes buveurs menacent leur propre sécurité. En effet, des groupes armés pénètrent de temps en temps dans le temple pour semer la panique au sein des fidèles. Ils n’hésitent pas à cette occasion à offenser Dieu tout puissant en prononçant des paroles choquantes et en proférant des gestes menaçants19.

Les stratégies mises en vigueur

Choix difficile des sites et des personnes à évangéliser

Le voyage de reconnaissance à travers le littoral ouest de Madagascar a duré à peine un mois. Ce périple assez bref ne permet guère une connaissance approfondie des réalités existantes. Par conséquent, les sites ciblés au départ ne sont pas retenus.

Toliara a été choisi après le voyage de reconnaissance grâce, sans doute, à l’autorisation offerte par le roi Lahimiriza et sa promesse de protection. Cependant, la mort d’un malade que Valen a soigné rend la situation des missionnaires de plus en plus cruciale. Le second site Ranopasy a été également abandonné au profit de Manja, localité où on trouve un temple entretenu et fréquenté par les migrants merina et betsileo qui ont déjà connu le christianisme avant de quitter leur foyer d’origine.

Le projet de Manja est abandonné après l’évacuation de deux agents à Antananarivo gravement atteints d’une maladie épidémique. Finalement, les luthériens décident de commencer la conquête religieuse à partir de Morondava, localité non seulement mieux sécurisée, mais aussi occupée par des migrants déjà convertis au christianisme. Désormais, ces deux paramètres sont associés à la stratégie adoptée par les missionnaires luthériens de l’Ouest.

Une fois installés, « le porte à porte » fut également adopté même s’il exige de fréquents déplacements à travers des villages et des hameaux éloignés. Cependant, il est clair que le choix d’un personnage influent dans la société est très important. Lorsqu’on arrive à convaincre un patriarche, tous les membres de la famille suivent son exemple.

D’autre part, le contact personnel est l’un des facteurs déterminants dans les stratégies adoptées par les luthériens à l’œuvre dans l’Ouest malgache. Animés par leur désir de réussir, les prédicateurs saisissent toute occasion pour annoncer l’Évangile. Dès lors, on comprend pourquoi les premiers chrétiens sont des gens proches des évangélisateurs, comme les porteurs de bagages, les cuisiniers, les ouvriers et même les esclaves libérés. Les missionnaires profitent de ces contacts pour apprendre non seulement le parler sakalava, y compris les us et coutumes du pays.

Enseignement, base de la stratégie missionnaire

Dans cet effort d’évangélisation, on peut dire que l’enseignement a joué un rôle d’avant-garde. Le christianisme étant une religion du livre, savoir lire et écrire deviennent une étape non négligeable pour mieux atteindre l’objectif. Durant la période précoloniale, le gouvernement merina n’a entretenu aucune école, celle-ci se présente comme une tâche attribuée à l’église. Dans ce domaine, les missionnaires ont mis en place trois types d’enseignement disponibles pour les Sakalava.

Enseignement de l’écriture sainte

Arrivés au milieu d’une population illettrée, les évangélisateurs ne peuvent faire autrement qu’enseigner l’écriture sainte. C’est une formation dispensée uniquement aux nouveaux convertis en vue de préparer le Baptême et la Confirmation. Avant la cérémonie, on exige aux intéressés un certain niveau de connaissance se rapportant à l’écriture sainte. Ces derniers doivent obligatoirement fréquenter les cours de catéchisme dirigés par un personnel d’église, avant de subir plus tard un test de connaissance. Seuls les candidats reçus prennent le baptême comme récompense.

École de formation des auxiliaires

L’ouverture d’une école confessionnelle est une étape obligée pour les missionnaires qui veulent former des auxiliaires parmi les Sakalava. Le début encourageant dans ce domaine a été menacé par le départ imprévu de Røstvig désespéré par la disparition brusque de sa femme survenue en 1878, par suite d’une maladie20. Le couple Jakobsen essaie de continuer difficilement les œuvres jusqu’à l’arrivée de Aas Reinert Larsen, en 1880. Cependant, leur affectation à Fianarantsoa dès l’année 1882, laisse seul le nouveau venu œuvrer dans l’ensemble du Menabe. Devant faire face à la tâche purement ecclésiastique, le courageux évangélisateur est obligé d’interrompre constamment les cours.

Dans la mise en marche des œuvres en général, certains Sakalava ont participé activement à l’administration des églises et de l’école. Par manque d’expériences de ces derniers, les luthériens ont fait venir d’Ambatofinandrahana des aides. Ce qui oblige la mission à augmenter les dépenses allouées aux ressources humaines. En vérité, c’est pour échapper à une telle emprise que la mission propose comme principal objectif la formation des collaborateurs parmi les Sakalava.

Les garderies d’enfants

Outre l’école de formation précitée, les missionnaires luthériens ont ouvert dans certaines localités des écoles de type primaire destinées aux enfants. Dans les œuvres d’évangélisation, ils n’ont pas marginalisé les enfants qui conditionnent d’ailleurs l’avenir de la société. Une première école est ainsi ouverte à Betela, et un peu plus tard d’autres sont installées dans les principaux centres où les missionnaires possèdent des églises.

Dans ces écoles, les classes sont tenues par d’anciens élèves du centre de formation de Betela. Les instituteurs établis dans les localités isolées sont soumis à des difficultés de tous genres : retard dans le paiement du salaire mensuel des soldats chargés d’assurer la sécurité du centre, le manque de local, l’insuffisance des livres et des tableaux noirs.

En attendant la construction d’une salle de classe, les cours ont lieu à l’ombre d’un arbre et les élèves s’assoient, les uns par terre et les autres sur une natte. Quant à l’insuffisance des livres, c’est un problème commun à tous les prédicateurs à l’œuvre dans l’ensemble de l’Ouest malgache. Une solution très efficace a été ainsi adoptée par les responsables : vu l’inexistence d’une imprimerie, la multiplication se fait à la main. La reproduction d’un document impose ainsi au personnel d’église une tâche additionnelle.

Les œuvres médico-sociales

Les œuvres de charité, activités sociales non moins efficaces pour la diffusion de la religion, font partie des stratégies adoptées par les luthériens. L’aide usuelle concerne l’octroi des dons divers aux internats et aux proches collaborateurs des missionnaires. En dehors de ces derniers, la mission apporte également une aide matérielle, souvent modeste, à la couche la plus vulnérable de la population, aux gens les plus démunis. Il s’agit essentiellement de dons de vêtements, de savon, de draps et d’autres produits de moindre valeur.

Des témoignages prouvent que certains correspondants des missionnaires écrivent des lettres pour leur quémander des aides matérielles ou des soutiens financiers. Par ailleurs, les luthériens ont l’habitude de s’entraider lors des événements importants comme la célébration d’un mariage ou la naissance d’un enfant. Mais le soutien mutuel est beaucoup plus intéressant lorsqu’il s’agit d’une circonstance malheureuse comme le décès d’un parent. Outre les secours matériels de tous genres, les chrétiens donnent également de l’assistance spirituelle à ceux qui en ont besoin, comme on le voit à travers l’anecdote ci-après :

Il y avait un malheureux soldat appelé Ralaikoa qui, étant gravement malade, était venu nous voir et disait ainsi : Me voici gravement malade et ne pense plus survivre ; je demande de votre part le baptême pour que mon âme soit sauvée car j’ai déjà entendu dire plusieurs fois par l’intermédiaire des personnes chargées d’expliquer les versets bibliques qu’on peut sauver l’âme et la vie. Je sais, dit-il, que le baptême n’est pas un remède contre la mort mais un moyen de sauver l’âme21.

Par ces actes de bienfaisance, les prédicateurs ne font que suivre l’exemple offert par Christ : guérisseur aussi bien des malades physiques que des malades spirituels. Une telle entreprise nécessite non seulement la mobilisation d’une somme assez importante, mais exige également la disponibilité d’un corps professionnel qualifié et spécialisé en la matière.

Mais, selon le témoignage dont nous disposons, la mission possède des dépôts de médicaments installés dans plusieurs centres. Ces pharmacies commanditées et ravitaillées par la mission luthérienne, sont administrées par des personnes ayant suffisamment de connaissances en médecine moderne. Pour revitaliser ces centres de soins, les missionnaires luthériens font des commandes à Antananarivo ou au Natal (Afrique du Sud), et surtout en Norvège. Les retards causés par le déplacement lointain et l’irrégularité des communications constituent des obstacles sérieux qui handicapent l’œuvre sanitaire. Aas de Morondava commissionne très souvent Léo Samat, représentant des messageries maritimes établi à Nosimiandroka. Les prédicateurs apportent leurs aides à toutes les personnes sans considération de religion, de groupe ethnique ni de catégorie sociale. Le cas d’un devin-guérisseur qui a réussi à convaincre même sa famille après sa guérison :

Il est guéri et prêt à observer ce à quoi il a souscrit lors du baptême. Il a abandonné ses anciennes habitudes et il est venu avec joie assister aux cultes. Sa femme a été baptisée au moment du « Isanenimbolana » et son enfant à Noël22.

Concernant ce domaine, on peut citer des cas variés qui ont eu lieu à travers la zone d’étude. Celui de Tsaray, soigné par Røstvig dans la station luthérienne de Toliara, après avoir été opéré par des médecins spécialistes, en est un exemple parmi tant d’autres. L’efficacité de la médecine moderne pour guérir des maladies fait disparaître peu à peu la croyance aux pratiques et rites ancestraux.

La situation des lépreux avait impressionné les missionnaires luthériens qui ont travaillé à Madagascar. Marginalisés par la société, ces malades vivent une situation lamentable :

Considérés comme hantés par les mauvais esprits et punis par les ancêtres ou les divinités, les lépreux étaient abandonnés seuls dans la forêt ou les cavernes. Ils y menaient une vie de mort avant d’aller au séjour des morts, où leur vie devait encore être pire ! Car malgré les sacrifices qui épuisaient toutes leurs richesses, la maladie ne cessait de ronger impitoyablement leurs membres et de faire souffrir leur corps23.

Rejetés même par leurs proches parents, ils ne sont plus considérés comme faisant partie de la société. C’est en 1887 que Rosaas reçoit l’autorisation de construire une première léproserie dans un village situé près d’Antsirabe24. Les luthériens à l’œuvre dans l’Ouest malgache ont, de leur côté, réservé une place importante aux lépreux. Grâce à l’initiative de l’évangéliste Mikal, Bekoake est érigé en léproserie.

À l’intérieur du centre, on a installé un temple où ils assistent périodiquement au culte. Le handicap qui affecte leur corps ne les empêche guère de croire en Dieu. Les plus entreprenants des lépreux de Bekoake s’adonnent à des petites tâches occasionnelles comme le balayage de la cour ou la réhabilitation des cases en vondro. Les plus intelligents parmi eux deviennent à leur tour des catéchistes capables d’apprendre l’évangile à leurs semblables. Enfin, les handicapés de Bekoake, par les deniers de culte versés à la caisse du district de l’église, participent à l’autofinancement de l’église luthérienne, même si cette part n’est que symbolique25.

Bilan des œuvres

Apport des œuvres de charité et médico-sociale

Malgré les efforts des missionnaires dans ces domaines, les résultats attendus sont loin d’être atteints. Ils considèrent le partage des dons comme une aide temporaire juste pour soutenir momentanément les familles en détresse touchées par le choc. Profitant de ces actes de bienfaisance collective, des personnes réclament individuellement des soutiens de toutes sortes. Ces aides perpétuelles réduisent ainsi les personnes intéressées à une sorte de mendicité.

Quant aux œuvres médicales, leur efficacité n’arrive pas à convaincre d’une manière concrète les populations locales. En effet, n’ayant pas entièrement confiance à la médecine moderne, des patients suivent en même temps deux traitements différents : celui qui est prescrit par le médecin d’un côté et de l’autre celui qui est recommandé par le devin guérisseur. Pourtant, un tel procédé présente des dangers mortels. Car le malade pourra absorber un surdosage de médicaments, pire si les mélanges se transforment en produits toxiques.

Aux yeux des Sakalava, le nombre croissant de décès parmi les étrangers prouve que l’efficacité de la médecine moderne est limitée. Ainsi désorientés, les malades s’adressent aux ombiasy (devins guérisseurs), considérés comme détenteurs de pouvoir exceptionnel. En vérité, la plupart de ces derniers profitent de la connaissance appropriée de la nature pour soigner leurs patients. Par expérience, ils savent avec précision les vertus de certaines plantes ; ils arrivent à déterminer en même temps les antidotes pour les produits qui constituent des poisons mortels.

Même si les traitements traditionnels sont efficaces, le rôle qu’ils jouent dans la société disparaît au fur et à mesure. Si, auparavant, les connaissances se transmettent de père en fils, c’est que la famille est considérée comme une école d’apprentissage très actif. Avec l’intrusion des valeurs occidentales, les nouvelles générations ne veulent plus reconnaître ces anciennes valeurs. Des versions très variées sont collectées auprès de nos interviewés à ce sujet :

Les médicaments utilisés traditionnellement ne sont plus efficaces parce que les congénères n’ont aucun respect pour les tabous26.

Le guérisseur et ses remèdes n’ont plus leurs raisons d’être à cause du christianisme27.

Ces explications liées à l’empirisme sont-elles convaincantes ? Ou y-a-t-il d’autres explications sur ces points ? Quoiqu’il en soit, l’efficacité de certains thérapeutes est très surprenante.

Zone d’influence de la mission luthérienne en 1896

Zone d’influence de la mission luthérienne en 1896

Zone d’influence de la mission luthérienne en 1896

Extension de l’espace territorial

La carte révèle qu’avant 1896, les zones occupées par les missionnaires luthériens restent encore limitées. À l’origine de cette lacune, il y a tout d’abord l’effectif réduit des hommes d’église. En effet, pendant des années, Røstvig, qui était le seul missionnaire sur le terrain, est obligé de s’absenter de son poste pour des raisons indépendantes de sa propre volonté (soins d’urgence et congés de travail). Quelle que soit la motivation primordiale, il est également indéniable que la sécurité conditionne l’avancement des œuvres missionnaires dans notre zone d’étude.

Bilan du système éducatif

Les missionnaires ont ouvert dans plusieurs localités des écoles de différentes natures. En ce qui concerne les centres de formation confessionnelle, de nombreux documents confirment que les premiers catéchistes et évangélistes ayant fréquenté ces établissements sont formés surtout par des groupes défavorisés : esclaves affranchis28, makoa29 et des personnes que la mission recrute comme cuisiniers ou encore transporteurs des bagages. Malgré leur origine sociale et formation insuffisante, quelques-uns parmi ces derniers sont devenus plus tard des hommes de confiance et de proches collaborateurs de leur patron. Outre ces premières catégories, les migrants installés dans le pays ont également envoyé leurs enfants s’inscrire dans ces écoles30.

Quant aux garderies d’enfants, entre 1890 et 1896, leur nombre est multiplié par trois. Ce succès est rendu possible grâce à la réouverture du centre de formation de Betania due à l’arrivée de nouvelles générations de missionnaires. Parallèlement à l’extension géographique, on voit augmenter le nombre d’élèves qui fréquentent ces garderies (290 en 1890 et 525 en 1896). Dans tout cela, on ne doit pas laisser sous silence les soutiens des soldats merina dans de nombreux domaines. Malgré ces changements, le résultat attendu reste encore insatisfaisant.

Évolution en nombre des temples et des adeptes

Si en 1890, le nombre de lieu de culte appartenant à la mission luthérienne est égal à 5 en 1890, celui-ci atteint 22 avant l’implantation coloniale en 1896. Parallèlement à l’expansion géographique encore embryonnaire, on voit augmenter très lentement le nombre des sympathisants, soit 400 en 1890 et 1030 en 1896. On constate une différence notoire concernant l’accroissement en nombre des convertis dans le Menabe comparé à celui du Fihereña. Ce décalage est lié essentiellement à l’arrivée massive des migrants déjà convertis dans le premier par rapport au second, laquelle est conditionnée par la présence des garnisons dans certains centres.

Un fait marquant inquiète dans cette croissance ; il s’agit de la prédominance des Makoa parmi les premiers chrétiens formés dans l’ensemble de l’Ouest malgache. Voyant ainsi la forte proportion de ces derniers parmi les sympathisants, les Sakalava considèrent le christianisme comme une religion destinée aux pauvres.

Refus pacifique des Sakalava

La méfiance à l’égard des étrangers est une attitude notoire chez les Sakalava. Compte tenu des insécurités qui persistent, la population n’a pas plus confiance à toutes les personnes étrangères. Nous sommes certains que le mobile le plus précis expliquant ces réactions est la séquelle laissée par la traite des esclaves depuis des siècles. Les mauvais souvenirs de leurs parents partis, surtout ceux qui sont embarqués dans des bateaux négriers pour l’extérieur, leur sont insupportables.

L’attitude ethnocentriste des luthériens

Les luthériens qui ont entrepris l’évangélisation de la Grande île considèrent le culte traditionnel malgache comme une superstition31. Ils ont mis en vigueur des règlements stricts interdisant toutes les pratiques sans exception. Dans le cas contraire, le coupable risque d’être exclu. Ces prescriptions éloignent les Sakalava du christianisme, qu’ils considèrent d’ailleurs comme une chose étrangère. Est-ce qu’il est vraiment nécessaire de faire une « table rase » sur toutes les traditions pour qu’une personne puisse adhérer convenablement au christianisme ? Qu’en est-il alors de son identité ?

Prédominance des migrants et des Makoa parmi les chrétiens

Partout où le gouvernement d’Antananarivo exerce son autorité, le nom Merina rappelle aux Sakalava des souvenirs douloureux restés vivaces au fond de leur cœur. Pour ces derniers, les prédicateurs sont classés parmi leurs ennemis grâce à la relation intime qui les lie aux Merina. Par conséquent, il est clair, aux yeux de la population, que les missionnaires sont du côté des soldats merina, et donc de leurs adversaires. Les réalités sur le terrain montrent que les hommes d’église ont oublié leur véritable objectif : convertir les traditionalistes sakalava.

Par ailleurs, les migrants merina et betsileo, vivent en bloc fermé et ne s’entendent guère avec les autres groupes. Devant un tel isolement, il ne reste à l’église qu’une poignée de Sakalava. Finalement, la population locale finit par appeler le christianisme la religion des Hova, (fivavahan-Kova). Comme pour trouver une justification à ce slogan, les protestants de l’époque ont l’habitude de désigner le seigneur par Jéhovah, que les Sakalava traduisent par Andriamanitry ny Hova (Dieu des Hova, par attraction patronymique).

Outre les migrants, on remarque parmi les chrétiens formés des groupes de gens pauvres. Il s’agit des personnes qui ont des contacts plus ou moins permanents avec les missionnaires, engagées comme cuisiniers, porteurs (borjano), ou celles qui exercent des métiers de toutes sortes. Les Sakalava les classent dans la catégorie des gens démunis (ndaty tsy mana hanaña), incapables d’accomplir leurs devoirs envers leurs ancêtres. Les personnes aisées présentent, en conséquence, le christianisme comme une échappatoire32. Supportant mal le poids de la tradition, les infortunés préfèrent se convertir au christianisme. Il est donc normal que les Sakalava considèrent le christianisme comme une religion destinée à des personnes démunies : « ndaty tsy mana hanàña. »

Quant à la conversion des Makoa considérés comme leurs anciens esclaves, une explication complémentaire s’avère opportun pour mieux clarifier le cas. En effet, dans la société sakalava, les esclaves sont vus comme des objets qu’on peut vendre en cas de besoin, comme des animaux impurs (tiva), à qui on ne doit avoir aucune relation sérieuse. Ils sont utiles pour les services qu’ils rendent en travaillant gratuitement comme éleveurs et agriculteurs, dont les Sakalava ne peuvent se charger. Devant une telle considération, il est normal si la conversion des anciens esclaves éloigne de plus en plus les Sakalava de l’église.

Naissance du syncrétisme ou formation des « jentilisa moderina »

Depuis des générations, le peuple sakalava vit en harmonie dans sa propre société. Ce groupe avide de liberté a réussi à conserver pendant des siècles son identité enfouie dans sa richesse culturelle. Ils ont manifesté des refus pacifiques à l’égard de nombreuses valeurs étrangères qui risquent de déstabiliser l’équilibre dans la société. La fidélité des Sakalava à la reine Rasinaotra est révélée par Samoelamanga dans l’extrait suivant :

« Laha tsy Rasinaotra ro mivavaka indraky mamoaka lily, tsy mivavaka ahay » (Nous ne pouvons pas nous convertir tant que la reine Rasinaotra ne se convertit pas et qu’elle nous en donne l’ordonne)33.

Malgré cette déclaration, des Sakalava se convertissent, malgré leur lente adhésion. Ces derniers sont considérés par leurs parents non-chrétiens comme des hommes perdus (motso), du fait qu’ils ont abandonné leurs ancêtres (manary raza). Ils vénèrent par-là l’ancêtre des blancs (mivavaka amin’ny razam-bazaha). Quelques-uns parmi eux ne prennent pas du tout au sérieux l’enseignement de l’évangile : s’ils viennent au temple le dimanche, c’est juste pour admirer et écouter les chorales chanter ou pour toucher les dons en vivres que l’on distribue habituellement à la fin de chaque mois. La réponse donnée d’un interviewé est significative en ce sens :

La prière professée par les blancs attend que l’on soit dans le monde céleste pour être récompensé. La grande majorité des gens sur la terre supportent mal les souffrances, et comment faut-il attendre la mort pour recevoir une récompense ? Je ne comprends vraiment pas ce qu’est le christianisme34.

Sans doute, ces groupes n’agréent la religion chrétienne que dans ses aspects extérieurs ; alors que les fondements de base du christianisme leurs sont incompréhensibles. Il est, en conséquence, normal si ces derniers continuent de consulter clandestinement les devins-guérisseurs. Afin d’éviter l’excommunication, ils préfèrent garder secrètement les talismans, au lieu de les attacher au cou comme un collier. Ils disent que l’utilisation de ces talismans recommandés par l’ombiasy leur est indispensable pour se protéger contre les vorike.

Ces groupes de population fréquentent l’église tout en conservant quelques pratiques héritées des ancêtres. On les surnomme ainsi jentilisa moderna, attitudes très marquées parmi les chrétiens d’aujourd’hui. Par respect envers les anciens, ils continuent par exemple de sauvegarder des tabous collectifs falin-draza. Tels sont également les cas de jeunes mariés qui, réclament la bénédiction d’un mpitankazomanga du groupe (tsipirano), après la célébration nuptiale accompagnée d’une messe à l’église. Enfin, de nombreux enterrements sont, aujourd’hui, officiés par un prêtre et un devin-guérisseur. C’est exactement ce dualisme que l’intervenant veut montrer dans l’allocution ci-après :

C’est le pasteur en tenues cérémonielles accompagné de ses amis chrétiens qui a ouvert le sacrement de l’enterrement. Leur participation a duré un certain temps. Ensuite, c’est au tour du mpitankazomanga et ses acolytes d’entrer en scène. Il a commencé l’invocation des ancêtres déjà morts avec du rhum de couleur rouge. Lorsque son intervention prend fin, la foule quitte le cimetière35.

Conclusion

L’Ouest malgache est occupé depuis des générations par différents groupes de population vivant en harmonie tout en profitant des richesses naturelles du pays. Sur le littoral, les pêcheurs attachent une importance capitale à la mer et à tout ce qu’elle offre, tandis que vers l’intérieur, les agro-éleveurs vivent aux dépens de la terre. De tous les patrimoines, les bœufs tiennent la place prépondérante à tel point qu’ils conditionnent l’organisation économique, sociale et politique, voire religieuse de la population. Une grande cohésion interne unit ces groupes : les conceptions religieuses qui englobent en même temps leur condition d’existence ici-bas et leur vie dans l’au-delà ; celles-ci règlent d’ailleurs tous les rapports sociaux.

Malgré la grande familiarité inter-clanique, la naissance de la dynastie Maroseraña va briser l’équilibre qui existe depuis des siècles. L’ampleur et la rapidité de l’expansion sakalava est assez surprenante : les rois maroseña ont soumis sous leur autorité un vaste territoire où vivent des groupes de population restés jusqu’ici indépendants et solidaires.

De nouvelles valeurs introduites dans la société entre autres la traite, la monétarisation de la transaction commerciale, vont rompre petit à petit l’équilibre des anciens temps. Incapables de former un État solide et unifié, les royaumes issus de cette dynastie évoluent indépendamment des autres face à la puissance merina grandissante qui projette de conquérir l’île tout entière. À cette première menace s’ajoute encore la présence de plus en plus pressante des Européens dans l’île dès le début du XIXe siècle.

Si la conquête religieuse de l’île avait commencé à Antananarivo au cours de cette période, il aura fallu attendre l’année 1874 pour que les luthériens de Norvège interviennent chez les Sakalava. Dès lors, les missionnaires pionniers ont rencontré des séries de problèmes freinant ainsi le développement des œuvres. Outre les maladies épidémiques les plus souvent meurtrières, l’insécurité généralisée dans l’ensemble de l’Ouest malgache et l’attachement des Sakalava à leur tradition constituent les principaux obstacles à leur conversion. De nombreux prosélytes envoyés dans le pays ont abandonné leur poste, face aux épreuves souvent pénibles. D’autres, animés de leur zèle préfèrent résister au risque et péril de leur propre vie.

Pour la bonne marche de l’évangile, l’équipe sur le terrain met en place des stratégies bien argumentées suivant les réalités vécues. Dans cette œuvre, l’enseignement joue un rôle d’avant-garde. Étant donné que le christianisme est une religion du livre, il semble difficile aux analphabètes d’approfondir d’une manière sérieuse les contenus de la bible. Un fait marquant dans cette stratégie concerne le rapprochement des évangélisateurs des personnes démunies (transporteurs, cuisiniers, anciens esclaves, etc.), aux groupes dominants (soldats merina) et des migrants (merina ou betsileo surtout et quelques korao également).

Partant de la croissance lente de l’effectif des membres de l’église luthérienne pendant la période étudiée, l’œuvre entreprise par les missionnaires luthériens dans l’Ouest malgache a de légers impacts. L’échec se traduit par la double négation suivante : d’un côté, on constate la faible conversion des Sakalava considérés pourtant comme principale cible ; et de l’autre la naissance du « jentilisa moderna » qui justifie d’une manière claire et nette le syncrétisme ainsi formé. Enfin, il faut comprendre par-là que changer la mentalité ou le comportement d’un groupe de personnes n’est pas une recette facile.

Personnes ressources

Nom et prénoms

Sexe

Âge

Lieu

Fonctions

Religion

Mme KORE

F

38

Stavanger (2009)

Responsable SIK

Protestant

MANJOLILY Zéphirin

M

59

Toliara (2012)

Professeur

Protestant

SOAMASY

F

50

Sakoantovo (2005)

Matrone

Traditionaliste

SOROMASI’E

F

40

Jafaro (2005)

Matrone

Traditionaliste

VAIKE

F

74

Betania (2012)

Ménagère

Protestant

Notes

1 James Andrianisana un de nombreux réfugiés malgaches qui ont réussi à s’enfuir en Angleterre devant la persécution chrétienne mise en vigueur par la reine Ranavalona Ire durant son règne fut l’un de ses meilleurs informateurs. Return to text

2 R. Ranaivojaona, L’église luthérienne à Madagascar, Faculté libre de Théologie de Paris, 1961, p. 13. Return to text

3 R. Ranaivojaona, ibid. Return to text

4 R. Ranaivojaona, op. cit., p. 14. Return to text

5 R. Ranaivojaona, ibid. Return to text

6 R. Ranaivojaona, op. cit., p. 9. Return to text

7 R. Ranaivojaona, op. cit., p. 18. Return to text

8 R. Ranaivojaona, op. cit., p. 17. Return to text

9 Aas, « Avy any Morondava no izao manoratra ingahy Rapasy Aas, ny 22 febroary 1900 », Missionstidende (Fra Vestkystmisiojonen), n° 9, mai 1900, p. 179. Return to text

10 Madame KORE, octobre 2009, Stavanger. Return to text

11 Borchegrevink, « Ny nanodidinan’ny sambon’ny misiona « Elieser » an’i Madagasikara, tamin’ny fararanon’ny taona 1870 », in Missionstidende (Fra Vestkystmisjonen), n° 5, mai 1870, p. 182. Return to text

12 Røstvig, « Taratasy nosoratan’ny Pastora Røstvig tao Toliara, ny 20 novambra 1899 », in Missionstidende (Fra Vestkystmisiojonen), n° 6, mars 1900, p. 116. Return to text

13 James Vigen, A historical and missiological account of pioneer missionaries in the establisment of American Lutheran Mission in Southeast Madagascar, 1887-1911: John P. and Oline Hogstad, A doctoral dissertation, Chicago, 1991, Lutheran School of theology, p. 213. Return to text

14 Atopazy ny masonao! Ny asan’ny fahasoavan’Andriamanitra aty Madagasikara andrefana tao anatin’ny zato taona: 1874-1974, Imprimerie de la Mission Norvégienne, (2e édition), 1974, p. 9. Return to text

15 Røstvig, « Fra Sakalavmissionen », in Missionstidende (Fra Vestkystmisjonen), n° 09, septembre 1875, p. 338. Return to text

16 Røstvig, ibid. Return to text

17 Røstvig, 1875, op. cit., p. 333. Return to text

18 Røstvig, 1875, op. cit., p. 334. Return to text

19 Røstvig, « Toy izao no nolazain’ny Pastora Røstvig tao anatin’ny taratasy nosoratany tao Toliara, tamin’ny 15 desambra 1900 », in Missionstidende (Fra Vestkystmisjonen), n° 4, février 1901, p. 67-68. Return to text

20 Edland Sigmund, Tantaran’ny Fiangonana Loterana Malagasy, Edisiona SALT, 2002, p. 98. Return to text

21 Documents manuscrits : Élève de l’internat de la station d’Andakabe, Lettre écrite le 04 juillet 1893, adressée au Révérend Reinert Larsen Aas, Misjonsarkivet, MHS, Stavanger. Arkiv : Madagaskar, Boks n° 1, Legg n° 6. Return to text

22 Philip, « Ombiasa be nanjary Kristiana », Ny Mpamangy, mars 1928, p. 41. Return to text

23 R. Ranaivojaona, op. cit., p. 50. Return to text

24 R. Ranaivojaona, ibid. Return to text

25 R. Ranaivojaona, ibid. Return to text

26 VAIKE, Betsingilo, 2012. Return to text

27 SOROMASI’E, Jafaro, 2005. Return to text

28 Le premier martyr Rainivony en est un exemple concret. En fait, celui-ci était un esclave appartenant à un officier merina affecté à Mahabo. Ce dernier l’a autorisé à travailler librement chez le Révérend Aas dans la station de Betania (voir Atopazy ny masonareo, p. 14, seconde édition). Return to text

29 Samoela est un descendant des groupes Makoa établis à Morondava. Ces derniers, appelés aussi Masombika, sont des esclaves mozambicains émancipés en 1877 (R. Ranaivojaona, La mission luthérienne à Madagascar, p. 14). Return to text

30 Documents manuscrits : Rainizafindrazaka (Gouverneur à Mahabo), Lettre écrite le 25.11.1893 adressée Révérend Reinert Larsen Aas, Misionsarkivet, MHS, Stavanger, Arkiv : Madagaskar, Boks : 3, leg : 1. Return to text

31 Ravelojaona, « Ny Malagasy sy ny fivavahana Kristiana », in Fiainana, n° 198, 1949, p. 22. Return to text

32 Zéphirin Manjolily, Toliara 2012. Return to text

33 Samoelamanga, « Avy any antsakalava », in Ny Mpamangy, n° 10, octobre 1894, p. 188. Return to text

34 Soamasy, Sakoatovo, 2005. Return to text

35 Zéphirin Manjolily, Toliara 2012. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Palissy Bienvenu Andrianohavy, « Difficile tentative d’évangélisation des Sakalava par la mission luthérienne de Norvège, de 1874 à 1896 », Tsingy [Online], 16 | 2013, Online since 02 June 2025, connection on 25 May 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1197

Author

Palissy Bienvenu Andrianohavy

Doctorant en Histoire, Université de Toliara