Recension : Boualem Kadri, Marie Delaplace, Alain A. Grenier et Yann Roche (dir.), Vocabulaire du discours touristique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2022, XXVIII + 513 p., ISBN 978-2-7605-5746-8

DOI : 10.61736/tsingy.283

Texte

1re de couverture de l’ouvrage Vocabulaire du discours touristique

1re de couverture de l’ouvrage Vocabulaire du discours touristique

Réel défi que de vouloir rendre compte d’un ouvrage si riche, quand on n’est pas soi-même en mesure d’apprécier à sa juste valeur une part appréciable de son contenu… S’agissant de tourisme, on s’autorisera cependant à se pencher sur un contenu si foisonnant lié à la transdisciplinarité de son objet, et auquel on n’est pas complètement étranger.

Ce « vocabulaire » a été en effet préparé et coordonné sous la direction de quatre auteurs spécialistes de quatre domaines de recherches différents, issus de l’Université du Québec à Montréal pour trois d’entre eux, d’une université parisienne pour la quatrième. Mais ce sont en tout une soixantaine de contributeurs francophones, issus de 7 pays différents (France et Canada en majorité), de disciplines variées, - il ne peut en être autrement s’agissant du sujet abordé -, qui ont construit cette somme, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, mais ne saurait être ignorée de qui souhaite maintenant étudier le tourisme sous quelque angle que ce soit.

Dans un avant-propos éclairant, le principal contributeur, Boualem Kadri, annonce d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un dictionnaire, mais bien d’un « vocabulaire », tenant à la fois d’un dictionnaire « usuel », s’attachant aux définitions, et d’un dictionnaire « encyclopédique », ajoutant à ces dernières « des développements relatifs aux réalités… que désignent ces mots ». Le propos est vaste, même s’il ne s’agit pas de » désigner les études touristiques comme discipline ». Utile et modeste précision, qui justifie l’absence d’approche théorique complète du tourisme dans toutes ses dimensions, et qui considère, selon nous à juste titre, que ces études ne permettent pas encore de constituer en science de plein exercice cet objet de recherche. Mais ce « vocabulaire » est, peut-être, un pas dans cette direction, offrant un contenu qui « resterai(t) à valider et à compléter » (p. XXII).

De façon indirecte, dans les quelque 160 « concepts-clés » annoncés en tête d’ouvrage, assortis de plus de 330 qualificatifs dans un index permettant de compléter ou préciser les premiers, et facilitant ainsi la consultation par le lecteur de la matière exposée, cet ouvrage exprime bien les mutations du tourisme depuis qu’il est devenu un objet « sérieux » d’étude scientifique, ce qui ne fut pas toujours le cas dans les immédiates décennies suivant la Seconde guerre mondiale. Des dizaines de termes n’existaient tout simplement pas, pas plus que ce qu’ils désignent maintenant. Depuis lors, il a pris une importance socio-économique majeure et a investi des espaces innombrables, suscitant cependant de plus en plus d’interrogations, voire de contestations. D’où la nécessité, après une période initiale où les géographes s’intéressèrent surtout à l’insertion spatiale (on dirait plutôt maintenant « territoriale ») d’un tourisme apparaissant comme générateur d’aménagements divers bouleversant les pratiques et les paysages traditionnels, d’introduire peu à peu dans l’analyse, l’économie, la sociologie, la gestion, le droit, l’environnement, les études urbaines, l’histoire, le marketing, la psychologie, l’anthropologie, les sciences politiques…, avec des mots qui apparaissent, voyagent, évoluent au gré de réalités changeantes. Kaléidoscope inévitable si l’on veut comprendre les faits touristiques en profondeur à différentes échelles, et qui incite à une fertilisation croisée entre chercheurs, praticiens, élus, usagers, car la transversalité du tourisme en fait une sorte de miroir de la complexité de notre société mondialisée. C’est un des mérites de ce « vocabulaire » de nous aider à y voir plus clair.

D’où le caractère parfois un peu incertain ou discutable de certains articles. C’est normal, les concepts présentés sont vivants, ils correspondent à un état de la recherche dans l’espace (pays ou aire linguistique) et dans le temps (XVIIIe siècle ou époque actuelle), ils se précisent peu à peu. C’est l’objet de l’ouvrage de laisser ouverte la discussion. Les sciences humaines et sociales convoquées ne se laissent pas enfermer facilement dans des boîtes, heureusement. Le livre répond ainsi à son double objectif : diffuser les connaissances acquises et en susciter de nouvelles par les débats et discussions qu’il permet.

Cela ne nous met que plus à l’aise pour dire ici combien nous souscrivons globalement à la démarche et aux définitions et discussions présentées. On passera sur la petite erreur, à notre sens, de renvoyer « au début des années 1950 » (p. 204) la popularisation des guides imprimés, alors que dès le milieu du XIXe siècle se répandent (dans le monde francophone, mais aussi germanophone et anglophone) les guides Baedeker, Murray, Joanne, Bleus, Michelin, et autres jusqu’aux Routard et Lonely Planet actuels. Bien des articles, et non des moindres, témoignent à la fois de ce cadre conceptuel indispensable à une approche scientifique, tout en exprimant une « fluidité » bienvenue et sûrement stimulante. Parmi d’autres, on pense ainsi aux termes « tourisme » (60 qualificatifs ou déterminants dans l’index) et « touriste » eux-mêmes, toujours un peu flous, à l’« aménagement touristique (qui) reste une nécessité » (p. 13. Nous approuvons), à l’« authenticité », au « cycle de vie des destinations », au « droit au tourisme » (mais le tourisme est-il un « besoin » vital ?), au « territoire » (culturel, économique, politique, administratif… ?), à l’« écotourisme », décliné en variantes subtiles, aux « ressources touristiques »…

On peut regretter l’absence de quelques concepts souvent invoqués dans les études touristiques : les origines et l’histoire du tourisme sont présentes par touches dispersées. Le débat reste cependant ouvert entre les tenants d’un tourisme d’origine « moderne », lié à l’essor de la révolution industrielle et ceux qui l’ancrent déjà dans le monde antique, expression d’un besoin anthropologique d’évasion et d’une pratique de la « pérégrinité ». Le tourisme est-il une « industrie » ? Pas si sûr, hors de la sphère anglophone, sinon au prix d’un contre-sens accepté par le langage courant. Curieux de trouver ici le concept de « chalet capsule », ainsi que le « tourisme rouge » présent, alors que le « tourisme vert » ne l’est pas. Dommage que l’« effrayant » tableau des risques encourus par le touriste à destination (p. 400-401) ne soit pas contrebalancé par celui des avantages ou bénéfices tirés par lui, qui, la plupart du temps, ne se croirait sans doute pas si aventureux mais sans doute davantage porté sur l’affirmation de sa curiosité et de ses mérites culturels consécutifs ! Au titre du « dictionnaire usuel », absence regrettée aussi des « institutions touristiques », ou « compétentes dans ce domaine », au moins au niveau international : OMT, UNESCO, BITS, offices de tourisme…, ce qui pouvait clarifier leur rôle dans le champ touristique. Cela aurait paru aussi justifié que l’« hivernité » sans doute explicable par le pays d’édition de l’ouvrage, mais seul terme évoquant une saisonnalité du tourisme.

Chaque article est accompagné d’une bibliographie, en français et en anglais, qui permet au lecteur d’approfondir la question. Les auteurs ont dû cependant se limiter, pour de bien compréhensibles raisons de place disponible. Il en résulte une profusion de références bienvenues. Mais, sans doute question de génération ou effet de l’absence de possibilités de recherche sur internet, on n’a qu’une fort faible proportion de références antérieures aux années 1990, alors que commençaient à se poser les questions déterminantes sur l’approche scientifique et transdisciplinaire du tourisme, permettant une approche épistémologique plus complète, et que des éléments de réponse apparaissaient.

Ces remarques sont, somme toute, mineures, et feront peut-être l’objet de compléments dans une prochaine édition. Elles ne reflètent, après tout, que les avantages du livre : son ouverture, son invitation à la réflexion et au débat, dans une « grille de lecture systémique » (p. 451) qui semble privilégiée par certains auteurs, et qui ressemblerait à une « boîte de Pandore » (p. 451). On en convient. Car cet excellent ouvrage, à mettre dans toutes les mains, est la démonstration de ce système complexe dont il nous livre mains éléments d’analyse. La boîte de Pandore n’est pas près ni de se vider, ni de se refermer. Elle semble inépuisable. Le tourisme est un monde d’imagination, les formes et manifestations que celle-ci revêt sont, pour une large part, inimaginables pour le futur, comme la plupart des formes actuelles l’étaient il y a un siècle. Remercions les concepteurs de cet ouvrage de laisser grande ouverte, sans dogmatisme, la porte vers un tourisme nouveau ou renouvelé et sa compréhension.

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Référence électronique

Jean-Michel Dewailly, « Recension : Boualem Kadri, Marie Delaplace, Alain A. Grenier et Yann Roche (dir.), Vocabulaire du discours touristique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2022, XXVIII + 513 p., ISBN 978-2-7605-5746-8 », Tsingy [En ligne], 26 | 2023, mis en ligne le 21 août 2025, consulté le 10 janvier 2026. DOI : 10.61736/tsingy.283

Auteur

Jean-Michel Dewailly

Université de Lyon