Recension : Idriss Soune-Seyne, Ching-Wei Chang et Nathalie Wallian, La Danse du Lion dans la communauté sinoise réunionnaise et à Taiwan : étude des pratiques de médiation interculturelle, Saint-Denis, Presses Universitaires Indianocéaniques, 2019

DOI : 10.61736/tsingy.468

Texte

L’ouvrage se situe dans le prolongement du programme de recherche anthropo-sémio-didactique mené autour de ces objets culturels patrimoniaux que sont les arts martiaux ; le Karaté et le Moringue. Il est publié aux Presses Universitaires Indianocéaniques dont la ligne éditoriale consiste à valoriser sous expertise les productions de savoirs dans la zone de l’océan Indien, sous le prisme de la patrimonialisation, des identités et des médiations. Le lectorat visé cible autant les chercheurs en sciences du sport et en sciences de l’éducation que les amoureux de l’interculture bigarrée de l’Île de La Réunion

Les auteurs se donnent pour objet inédit l’étude de la Danse du Lion, danse sacrée originaire de Chine, à la croisée des arts martiaux (Wu Shù) et des arts du spectacle. Très présente à La Réunion, cette pratique corporelle signe l’identité collective de la diaspora chinoise issue de l’engagisme fin du XIXe siècle et jusqu’en 1945. L’enjeu de cet ouvrage est de restituer les origines, les discours et les pratiques de cet art relativement confidentiel, à la croisée de deux territoires où cette pratique est manifeste ; La Réunion et Taiwan. Partant du constat selon lequel la communauté sino-réunionnaise opère une médiation (inter-)culturelle à l’adresse des nouvelles générations, la question est de comprendre comment s’opère cette circulation des savoirs dans un projet éducatif holiste ; quels sont les savoirs véhiculés et comment se structure cette microsociété de pratiquants ? En quoi la pratique de Danse du Lion signe-t-elle une identité spécifique prenant la forme intemporelle de représentation du monde et comment, en retour, caractériser la signature des origines de cette danse qui circule et se transforme dans ces différentes sphères culturelles ?

Les auteurs forment un triangle culturel et scientifique original qui croise les champs théoriques (anthropoculturel, sémiotique et didactique), les aires culturelles (La Réunion et Taiwan) et les analyses de pratiques et du discours de sujets sous le prisme de l’interculturel. Très richement illustré par des photographies et des documents d’archives rares, le document fait progressivement entrer le lecteur dans l’univers confidentiel des danseurs initiés. En donnant la parole aux intervenants Maîtres, soucieux de l’éducation de la jeunesse, les auteurs permettent de mieux accéder aux préoccupations contemporaines de la médiation de la culture des origines en contexte réunionnais.

L’ouvrage se déploie en huit chapitres. Après avoir défini la Danse du Lion aux origines des circulations et des migrations chinoises engagistes, le contexte réunionnais est dépeint au regard des enjeux de la médiation culturelle patrimoniale, de l’interculturalité et du métissage des cultures intrafamiliales. La question de la médiation interculturelle est positionnée au regard des concepts empruntés à l’anthropo-didactique, ce qui autorise une approche originale qui questionne les valeurs, la nature des savoirs et les modalités de circulation au sein de la communauté « sinoise ».

Le lecteur est ensuite directement plongé dans l’analyse d’une chorégraphie classique, le rituel de « La laitue au bout du pont » pratiqué à l’adresse des commerces. Tant la description fine des techniques corporelles que la traduction des termes servant à les désigner permettent d’accéder à la symbolique rituelle et sacrée qui charge la gestuelle et la chorégraphie mise en spectacle. Ce sont les modalités de la médiation d’une chorégraphie par un Maître de danse qui sont questionnées sous le prisme du jugement des valeurs et des productions motrices porté par l’analyse des cours et par une séance commentée en autoscopie. L’étude du discours complétée par un entretien permet d’extraire les valeurs portées par le maître, lesquelles sont cristallisées sous forme de pakua thématisé organisé par dipôles. Le volet portant sur l’analyse vidéo permet au plus près de la pratique d’étudier les points d’attention du maître au regard de la forme technique comme de l’intention qui préside à l’activité du danseur, sans et avec la tête de lion. En mettant en évidence les postures typiques du lion, le réglage des distances dans la tension scénique, la synchronisation musicale et la quête d’un esthétisme martial, l’étude révèle les clefs de l’expressivité du lion ainsi que la présence au monde qu’il révèle. En passant d’une description externaliste image par image à une analyse toujours plus « embarquée » du point de vue du danseur, allant jusqu’à l’étude de l’évolution de l’effort physique selon les moments chorégraphiques, les auteurs permettent d’aller au cœur de la pratique telle que vécue par les acteurs.

Puis l’étude est déplacée dans un espace géographique fortement imprégné de la tradition : Taiwan. Au terme d’une immersion participante d’un an dans une communauté de pratiquant de Wu Shun de haut niveau, les différentes modalités de pratiques et d’entraînement sont décrites. En mettant en évidence le dilemme de tout Maître, pris entre la volonté de « transmettre la tradition et faire fleurir son art », l’étude prend en charge les débats contemporains qui irriguent toutes les pratiques traditionnelles, à la croisée des courants progressistes et traditionnalistes.

En sortant du folklorisme et du sentier battu des allants de soi et des stéréotypes culturels, cet ouvrage permet d’entrer dans le monde finalement assez ouvert mais confidentiel d’une communauté discrète, vigilante à la préservation des traditions, attentive aux aspirations de sa jeunesse et exigeante du point de vue des réussites auxquelles elle contribue. Loin des idées reçues qui figent le regard sur cette diaspora voire alimentent le rejet contemporain renouvelé par la pandémie, cet ouvrage permet de mieux comprendre les tensions, les ruptures et la diversité des racines qui façonnent et orientent les choix éducatifs des « Sinois » réunionnais. Son originalité tient tant à la difficulté à accéder à des codes et des rituels complexes (parfois oubliés ou mal interprétés), à l’exigence d’une observation participante qui sait analyser et se déprendre pour comprendre, et à la robustesse épistémologique et méthodologique qui croise les modes d’approche de façon pertinente et complémentaire. En questionnant la richesse de cet objet culturel patrimonial présent de façon discontinue dans le paysage réunionnais, il propose une contribution décisive à la compréhension des fondements culturels qui, incarnés par des institutions et des maîtres, perdurent dans le temps tout en façonnant la socialité d’une jeunesse somme toute composite mais attentive à la transmission de l’héritage des anciens.

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Référence électronique

Patricia Grondin, « Recension : Idriss Soune-Seyne, Ching-Wei Chang et Nathalie Wallian, La Danse du Lion dans la communauté sinoise réunionnaise et à Taiwan : étude des pratiques de médiation interculturelle, Saint-Denis, Presses Universitaires Indianocéaniques, 2019 », Tsingy [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 22 août 2025, consulté le 10 janvier 2026. DOI : 10.61736/tsingy.468

Auteur

Patricia Grondin

Université de La Réunion