Introduction
En 1932-1933 et en 1935-1936, le peintre de la marine Maurice Ménardeau ouvre ses carnets de croquis et d’aquarelles, pose son chevalet, prend sa palette et déploie de lumineuses couleurs pour peindre l’océan Indien et La Réunion. Ce peintre a été remis à l’honneur en 2013, lors de l’exposition que l’Hôtel de ville de Saint-Denis lui a consacrée après un important travail de restauration de treize toiles, commandées par la municipalité en 19351. Cet ensemble pictural conséquent, à la fois par ses formats et par sa qualité, auquel s’ajoutent cinq œuvres d’artistes réunionnais et mauriciens contemporains, constitue aujourd’hui le « Fonds Ménardeau », classé à l’inventaire des Monuments Historiques en 1996. Lors de ses séjours réunionnais, l’artiste a exprimé son talent de peintre mais aussi de photographe et de caméraman amateur et a laissé plusieurs œuvres, aujourd’hui conservées au musée Léon Dierx, au musée Stella Matutina et dans différentes collections privées. Les revues de presse des journaux réunionnais des années Trente font état de trois expositions, respectivement en décembre 1932, en juillet et décembre 1935, permettant de mesurer l’importance de son travail sur place, le choix et la variété de ses thématiques. Les Annales Coloniales de la même période, organe de « la France coloniale moderne »2 précisent le contexte de cette production et soulignent l’attente d’un public métropolitain curieux de découvrir les paysages et les beautés de cette lointaine et exotique colonie française. Ce travail propose de présenter, à la fois un artiste peu connu du grand public réunionnais, mais aussi européen, et de rendre hommage à un personnage honnête et curieux qui a donné de l’île une image sensible, loin de toute complaisance exotique.
Un artiste confirmé et un grand voyageur
Qui était Maurice Ménardeau ?
Maurice Ménardeau (figure 1) était un « homme de la mer », un navigant mais aussi un artiste. Dès 1916, il exerce la fonction d’officier radiotélégraphiste dans la marine marchande sur le Kuang-Si, un cargo mixte de la Compagnie des Messageries Maritimes qui assurait la ligne vers l’Extrême-Orient. En 1917, dans le contexte périlleux de la navigation pendant la Grande Guerre, son cargo est coulé dans la Manche, au sud de l’Angleterre, par un torpilleur allemand. L’équipage est sain et sauf et le bateau est remorqué à Falmouth, en Cornouailles. Bloqué quelque temps à Cardiff, Ménardeau s’exerce à sa vraie passion, la gravure et le dessin, en copiant des tableaux de maître du musée de la ville3. A l’issue de la Première Guerre mondiale, il obtient le grade de Capitaine de corvette, premier échelon des officiers supérieurs de la marine. Il faut attendre 1920 pour qu’il déploie ses talents artistiques sous l’égide du peintre et graveur René Ligeron et de Charles Fouqueray, également peintre de la marine qui est alors son maître4. Marié en 1922 avec Marthe Pernot5, il s’installe à Sèvres, non loin de Paris et loue aussi, en Bretagne, un atelier à Concarneau à partir de 1924, où il s’adonne à la peinture tout en continuant sa profession d’officier de la marine.
Figure 1 : Maurice Ménardeau, photo N/B, Port-Louis
© Blue Penny Museum, vers 1935
Il expose régulièrement, à Paris, au Salon des Artistes Français à partir de 1925 et en devient sociétaire. Il est également présent au Salon des Indépendants de 1930 à 1959. Il est membre de la Société coloniale des artistes français (la SCAF) qui a, selon sa devise, vocation de la promotion artistique de la plus grande France6. En 1931, lors de l’Exposition coloniale, il réalise un diorama du temple cambodgien d’Angkor-Vat et des décors pour le pavillon de la Marine de guerre7. En 1931 et 1932, il reçoit le prix des Annales Coloniales de la Fondation Marcel Ruedel. Celui de 1932 est doté d’une bourse de 18 000 francs, une somme coquette à l’époque8. C’est grâce à cette bourse que Ménardeau se rend une première fois à La Réunion pour promouvoir cette colonie française de l’océan Indien. Sa renommée en Métropole n’est plus à faire. Elle est relayée par les « promoteurs » de l’île que sont les deux Créoles Marius et Ary Leblond. C’est dans ces circonstances que la petite communauté créole cultivée et plus ou moins progressiste de la Colonie va accueillir cet artiste voyageur. Le rôle de ces deux romanciers, essayistes, critiques d’art et fondateurs du musée colonial de Saint-Denis n’est plus à souligner tant il est déterminant dans la promotion de l’île. Leur revue, La Vie, rend compte des événements artistiques métropolitains et clame l’importance de leur île ainsi que celle de l’île sœur, l’île Maurice. C’est également un lieu d’animation culturel : dans ses locaux se déroulent expositions d’art et concerts9.
Les premiers pas de Ménardeau dans la colonie en 1932-1933
On ne peut pas dire que Ménardeau ignore tout de l’océan Indien ni de l’île de La Réunion avant ce premier séjour. Comme navigant, il en a sillonné les parages et son port de La Pointe-des-Galets lui est familier : il y avait d’ailleurs fait une escale forcée en 1916, lors d’une grève des dockers10. Grâce à sa première bourse de peintre, il va découvrir la diversité des paysages de l’île ainsi que ses habitants : « M. Maurice Ménardeau, Artiste-Peintre, Lauréat de la Société Coloniale des Artistes Français, prix des Annales Coloniales 1931 et 1932, actuellement en mission à La Réunion, exposera quelques-unes de ses plus récentes toiles » nous précise le journal dionysien Le Peuple11. L’artiste a débarqué du Compiègne à la Pointe-des-Galets le 14 novembre 1932. Un mois plus tard il expose déjà au musée Léon Dierx.
Quelle est cette Réunion que Ménardeau découvre en tant qu’artiste ?
Durant la période de l’entre-deux-guerres, La Réunion doit faire face à de nombreux problèmes sociaux tout en menant une politique de développement de ses infrastructures économiques et de la modernisation de son territoire et de sa zone portuaire, encore peu propice à l’accueil de navires au tonnage supérieur à 4000 tonnes12. Son économie repose toujours sur l’exportation de sa production sucrière dont deux de ses députés « radicaux-socialistes », Lucien Gasparin et Auguste Brunet, défendent les intérêts à Paris. De très grands contrastes opposent toujours l’essor des villes et principalement de Saint-Denis, sa capitale, au reste des communes de la colonie, aux zones rurales et aux « écarts ». D’un point de vue social, c’est l’époque de l’émergence d’une petite bourgeoisie citadine qui s’enrichit dans le commerce et le secteur tertiaire, rompant ainsi avec le traditionnel clivage entre les possédants, les « maîtres du sucre »13, et une main-d’œuvre très paupérisée, ainsi que des petits propriétaires terriens au seuil de la misère. Au fur et à mesure de leur installation en ville, dès le XIXe siècle, les sucriers enrichissent le patrimoine urbain en érigeant de grandes demeures de prestige tout en s’impliquant de plus en plus dans la vie politique municipale14. Ils constituent ainsi le socle d’une classe riche et cultivée en demande d’innovations culturelles et artistiques, déjà lisibles dans l’architecture des maisons et dans un plus grand raffinement de leur mode de vie. C’est dans ce contexte, qu’au début du XXe siècle, va naître le musée colonial Léon Dierx, à l’instigation de Marius-Ary Leblond, de l’appui des élites locales et du marchand d’art dionysien Ambroise Vollard. La modernité du concept muséographique, la richesse de la donation du marchand d’art Vollard, en font, dans les années Trente, l’un des plus beaux musées coloniaux15. Les héritiers de ces propriétaires sucriers, récemment urbanisés, continuent de monopoliser une grande partie de la richesse de la Colonie et encouragent ce développement culturel et touristique de l’île. C’est ainsi que le maire de Saint-Denis, Jean Chatel (1925-1938), peut proposer, en 1935, au conseil municipal, une commande de tableaux à Ménardeau pour orner les salles du conseil municipal et des mariages de l’Hôtel de Ville. Par ailleurs, la capitale de la Colonie s’est dotée d’un Syndicat d’Initiative depuis 1913, rue de l’Intendance, actuelle rue Amiral Lacaze. Durant les années Trente il acquiert de plus en plus d’importance comme centre des activités culturelles de la ville. La Colonie se montre entreprenante en matière artistique et elle est appuyée dans ce sens par la politique coloniale parisienne. En 1934, Aimé Merlo (alias Ary Leblond), est nommé conservateur du Musée de la France d’Outre-mer, inauguré au Palais de la Porte Dorée à Vincennes en 1935. Ce bâtiment, de pur style Art déco, avait accueilli une partie de l’Exposition coloniale de 1931. Nul doute que ce poste important lui permettait de mettre encore plus en avant son île natale : « Ce musée constituera, un foyer d’attraction, de propagande et d’enseignement où grands et petits pourront venir apprendre ce qu’est notre Empire colonial, ce qu’il fut et ce qu’il peut devenir : La plus grande France avec ses horizons nouveaux, pour croire, pour espérer, pour agir »16. Ménardeau possède les qualités requises pour répondre à cette politique culturelle de la France coloniale.
Quelles sont les impressions du peintre lorsqu’il découvre l’Île ?
M. Ménardeau ne nous a pas caché les doutes et les appréhensions ressentis par lui lorsqu’il débarqua à La Réunion. Comment se tirer d’affaire dans un pays où la lumière éclate sur une nature plutôt sombre en son ensemble ? Il prit le bon moyen : il analysa la nature dans son environnement et petit à petit, s’y intégra. Pour ceux qui connaissent l’île, l’interprétation qu’en a donnée l’artiste est incontestablement la seule vraie depuis que les boursiers y vont
nous rapportent les Annales Coloniales, lors d’une exposition dans une galerie parisienne, à son retour en 193317. Ces propos sont importants dans la mesure où Ménardeau affirme son rôle de peintre paysagiste et confirme sa pratique de peinture sur le motif en s’« intégrant » dans l’espace paysagé réunionnais. Ménardeau est un peintre postimpressioniste, et son travail est conforme à son rôle de peintre de la marine à qui il n’était pas demandé des recherches picturales novatrices, mais bien de représenter ce qu’ils avaient sous les yeux. Ce pays aux contrastes colorés puissants, baigné par un océan indigo était, en effet, loin des coloris pastel de Concarneau et des activités de pêche des petits ports bretons qui lui étaient familiers. Parmi ses premiers travaux sur l’île, il représente ce que tout passager découvrait en abordant La Réunion par son port : un fond montagneux abrupt, barrière escarpée, frangé d’un littoral aux teintes sombres et aux abords parfois hostiles, mais enveloppés d’un ciel tantôt chargé, tantôt éblouissant : « Ces ciels limpides ou chargés de nuages allègent ou oppriment, comme dans la réalité le chaos des montagnes de là-bas… »18.
C’est cette Réunion qu’il offre à son public réunionnais lors de ce premier contact avec l’île, par une toile intitulée « La Rivière des Galets » dont la Mauritius Commercial Bank à Port-Louis, dans sa collection privée, possède une aquarelle préparatoire réalisée en 1932, et que le peintre intitule d’abord « La Réunion » (figure 2)19. Cette œuvre résume ce premier regard que les voyageurs et le peintre pouvaient porter sur l’île à leur arrivée.
Ménardeau exposera le tableau à Paris au Salon des Indépendants en 1933 en même temps que trois autres toiles représentant les « Environs de Saint-Denis », « La Plaine des Cafres » et « Le Champs de Gillot », le tout nouveau champ d’aviation, comme on disait alors20. Lors de son second séjour, en 1935-1936, il ramène avec lui cette toile de « La Rivière-des-Galets » qui connaît un grand succès à l’exposition de Saint-Denis, le 17 juillet 1935. Le chroniqueur dionysien de Notre Pays cite la « tragique beauté de ce pays né de la lutte du vent et de la pluie sur les énormes projections du volcan initial »21. Si nous ne possédons plus la toile finale, en revanche, l’aquarelle de Port-Louis en est bien le premier jet : dans ce sentier étroit où a dévalé un amas d’énormes galets, un homme et son équipage de bœufs peinent à se frayer un chemin. En lui attribuant ce titre de « La Réunion » (écrit et daté avec sa signature), Ménardeau, lors de ce premier séjour, a bien compris et désiré montrer la lutte de l’homme sur cette terre difficile.
Figure 2 : M. Ménardeau, « La Réunion », Port-Louis, MCB (Mauritius Commercial Bank), inv. 51 400, aquarelle, 48x60 cm
© Blue Penny Museum, 1933
Revenons à ce qu’il présente dans son exposition réunionnaise qui se déroule en décembre 1932, au musée Léon Dierx. Il expose ce qu’on attendait de lui : des paysages réunionnais. Leurs titres, glanés dans la presse locale et dans les critiques des journaux métropolitains, dessinent la variété de ses déplacements dans la Colonie22. Il peint les lieux qui lui sont le plus accessibles, ce que la presse souligne avec sympathie : « […] Avec courage, contre les difficultés matérielles qu’il rencontrait, soleil, pluie, manque de transport, manque d’atelier […] »23. Il s’est en effet rendu, selon ses moyens : à pied, dans l’ouest, avec ce train qui reliait Saint-Benoît à Saint-Pierre. Il a peint à Saint-Paul, à Saint-Joseph et à Saint-Pierre, dans le sud ; à Sainte-Marie, dans l’ouest, dans les « Hauts » à Salazie, et même à Cilaos, enfin accessible grâce à sa toute nouvelle route, construite en 1932 et livrée juste à son arrivée, en juin 193224. De ces déambulations, Ménardeau offre un panorama presque complet de la Colonie à son public réunionnais, comme le relate Marius-Ary Leblond :
[…] Vieilles maisons de Saint-Joseph d’un pittoresque presque portugais, flamboyants miraculeux, étang de Saint-Paul endormi dans un rêve hanté de palmiers, Saint-Pierre recueillant le bouquet de ses toits au pied de ses montagnes seigneuriales, le piton impérial d’Anchaing ; s’éloignant du rivage, Ménardeau a trouvé dans les cirques de l’intérieur – le cœur sauvage de l’île – les majestueux secrets de sa pureté première ; il a peint Salazie, ses remparts de fougères et de palmistes d’où tombent les blanches tresses des cascades ; il a peint Cilaos dont les dômes sont d’une pierre si vieille qu’ils semblent de cendre ; et les îlettes d’une émouvante humilité, campés face aux mornes gigantesques sur lesquels se déversent l’avalanche des brouillards vertigineux […] Tous les Réunionnais le félicitent avec gratitude25.
Une toile, probablement exécutée lors de ce séjour, représente un personnage figuré de dos, debout sous un grand filao, face à l’étang de Saint-Gilles26 (figure 3). Il se dégage de cette vue, où l’artiste nous fait adopter le point de vue du spectateur, une douce sérénité où les teintes grises des nuages font chanter les verts de la végétation27.
Figure 3 : Maurice Ménardeau, « L’étang Saint-Gilles »
Musée Léon Dierx, inv. 1999. 02. 07, vers 1932-1935
En quelques mois, Ménardeau a réussi le tour de force de produire une ample production locale avec laquelle il rentre en Métropole et qu’il exposera, en mai, à Paris. Il laisse à cette société dionysienne, avec laquelle il a noué des contacts amicaux, le souvenir d’un personnage sociable, simple et chaleureux. Il a indéniablement conquis son public dionysien : « Si j’ajoute que M. Ménardeau est jeune – la trentaine – bien découplé, brun comme un créole, sans accent, qu’il est la simplicité même et qu’il ne “le fait nullement à la pause”, j’aurai brièvement situé l’artiste et l’homme qui nous laisseront un double regret »28. Ce premier séjour prépare favorablement son prochain voyage dans l’île. À son retour métropolitain, l’artiste voyageur a rempli son contrat :
À la Société des peintres coloniaux, M. Albert Lebrun a inauguré hier l’exposition des peintres coloniaux au Grand Palais. De M. Ménardeau, titulaire de la bourse de voyage des Annales Coloniales : paysages de La Réunion et de la côte est de l’Afrique. D’une intense sincérité. Nous avons annoncé que M. Ménardeau prépare à la galerie Reitlinger, 10, rue de la Boétie, une très importante exposition de tableaux rapportés de son récent voyage29.
Le second séjour (1935-1936) : paysages et gens de La Réunion
« Le peintre Ménardeau, notre ami et collaborateur, et Mme Ménardeau, embarquent aujourd’hui à Marseille sur l’Angers pour La Réunion »30. En effet, le couple débarque sur l’île le 18 avril31 pour s’installer à La Montagne, un nouveau lieu de villégiature, au-dessus de Saint-Denis, accessible par une route carrossable (figure 4). Il a bénéficié de l’aide d’amis dionysiens pour occuper une petite maison, au km 7, dotée d’un espace propice à l’installation d’un atelier.
Figure 4 : « Route de la Montagne, km 7,500 », Saint-Denis, tirage argentique
FR ANOM, 30Fi 45/38 1935-1936
Il va énormément produire : des dessins, des aquarelles, les treize toiles de la commande de l’Hôtel de Ville, tout en continuant à proposer des œuvres à Paris, au 1er Salon de la France d’Outre-Mer, au Grand Palais, à la galerie du marchand de couleurs Lefebvre-Foinet, rue Vavin. Le travail de Ménardeau est cette fois-ci nettement orienté vers sa commande de l’Hôtel de Ville et pour les deux expositions locales au Syndicat d’Initiative, l’une le 17 juillet, soit deux mois après son arrivée ; l’autre le 3 décembre 193532. La rapidité et l’abondance de la production du peintre sont étonnantes. Il a peint sur le motif, multipliant les déplacements à l’intérieur de l’île, en dépit des difficultés de circulation, déjà mentionnées. Pour l’exposition de juillet, le journaliste et critique d’art du quotidien Le Peuple fait état d’une quinzaine de toiles de « dimension moyenne » dont les sujets réunissent des vues de Saint-Denis, de Saint-Paul, du Port mais aussi de Gillot où se trouve le terrain d’aviation et le club Roland Garros. Il propose plusieurs marines dont l’une des rochers de Saint-Leu et l’autre du Cap Champagne, dans l’ouest33. À la deuxième exposition de décembre 1935, l’artiste n’expose pas moins de cinquante-six œuvres, huiles et aquarelles : « […] Le paysage, le paysage créole, presque exclusivement en fournit les sujets variés »34.
Quels types de paysages Ménardeau présente-t-il dans ces deux expositions, lors de ce second séjour ?
Le paysage est au cœur de l’œuvre de Ménardeau. À La Réunion, cependant, il semble que l’artiste ait quelque peu tourné le dos à l’océan dont il n’a donné que quelques vues, préférant travailler sur les activités portuaires, les représentations de bateaux et des diverses embarcations de pêche utilisées dans l’océan Indien : « C’est le port, si laid (dit-on mais ce n’est pas notre avis) de la Pointe-des-Galets que l’artiste a su rendre aimablement en utilisant les masses de son décor de montagnes et le volume apaisant d’un long courrier, que pittoresque, déchargent des dockers de notre entrepôt… »35 (figure 5).
Figure 5 : M. Ménardeau, carnet de croquis, dessin à la mine de plomb
Musée Léon Dierx, inv. 1999.02. 01, 1936
Ménardeau, dessinateur et graveur au début de sa carrière artistique, est un « croqueur » hors pair de la vie maritime, de la représentation des atmosphères portuaires et de celle des pêcheurs. À Concarneau, il installait son chevalet sur les quais et le spectacle de la mer s’offrait à lui dans une incessante animation, va-et-vient des thoniers et sardiniers aux voiles colorées, marchés aux poissons, réparation des embarcations et des filets. À La Réunion, sur cet océan aux activités de pêche encore très limitées à cette époque, c’est au port de la Pointe-des-Galets que se concentre l’essentiel de la vie maritime. Avec ce geste sûr, cet œil aiguisé et attentif, le peintre nous restitue l’ambiance portuaire mais aussi celle de la circulation des barques de pêcheurs des îles voisines, notamment de l’archipel des Comores. La précision de son trait montre à quel point il est à l’aise dans le rendu des divers navires qu’il a sous les yeux. Le musée Léon Dierx possède deux carnets de croquis, remplis d’annotations rapides, qui saisissent à merveille ces gestes du quotidien des gens de la mer : ici on décharge des cargos ou on se repose, là on repeint un bastingage fatigué (figure 6).
Figure 6 : M. Ménardeau, carnet de croquis, dessin à la mine de plomb
Musée Léon Dierx, inv. 1999. 02. 01, 1936
Quand il n’est pas au bord de l’eau, le peintre privilégie les paysages aimés des Réunionnais. Il nous reste des aquarelles et des toiles des sites les plus connus de la Colonie, constituant un important patrimoine pictural. La plupart de ces figurations paysagères insistent sur la beauté imposante des montagnes et des panoramas, plus que sur la présence humaine. Les couleurs sont souvent éclatantes, conférant à ces lieux un indéniable attrait : son talent lui permet de restituer à chaque lieu son identité particulière sans jamais être dans la répétition. Il n’est pas un peintre de la « série », mais de l’unique.
Quel regard l’artiste porte-t-il sur ses habitants ?
Ménardeau échappe au poncif des portraits pittoresques du « natif », dans l’acception la plus péjorative du terme, mais que bon nombre d’artistes coloniaux ramenaient en Métropole dans leurs bagages. On comprend, au contraire, la profonde empathie qu’il ressent pour les habitants de l’île. Son court métrage, filmé en 8 mm, vient confirmer le regard humain qu’il porte sur eux, sur les femmes et les enfants, sur la pénibilité du travail dans les champs de cannes pour les hommes et les bêtes, sur l’habitat fragile36. Il reste un témoin discret mais lucide de la vie de La Réunion des années Trente dans les zones rurales et les « écarts » (figure 7).
Figure 7 : M. Ménardeau, « Case créole », huile sur toile
Musée Léon Dierx, inv. 1939.00.43
Cette modeste case dans les « Hauts », kaz planté, est un témoignage de la vie difficile de toute une partie de la population réunionnaise. L’artiste inscrit la petite silhouette de son habitant, assis au seuil de sa maison, dans la luxuriance de la nature, mais sans en cacher la réalité : un habitat fragile, construit en pisé et en végétaux locaux, soumis aux aléas du climat et à la violence des cyclones.
Pour la commande de l’Hôtel de Ville, ce n’est pourtant pas cette image de La Réunion que ses commanditaires attendent de lui, mais celle, plus lisse, d’une société urbaine et prospère. Ménardeau a représenté les classes aisées de Saint-Denis, principalement des femmes appartenant au cercle de ses amis, figurées dans les lieux de leurs activités de loisir : l’aéro-club Roland Garros, le champ de course de la Redoute, prenant le thé dans de beaux jardins ou en « partie de campagne », à Saint-Paul, au Bernica.
La commande de l’hôtel de ville : le « fonds Ménardeau »
« Ces tableaux sont du plus bel effet artistique et décoratif. On pourra bientôt les voir sur place » annonce la presse en mars 193637. Cette commande d’un coût de 85 000 francs intervient dans le cadre d’une importante politique de rénovation du bâtiment par le maire38. Le contrat est signé en mai 1935 et les toiles livrées par Ménardeau en mars 1936. À partir de janvier 1936, il se consacre à cette commande qui est un programme ambitieux par la variété des thématiques et par la taille des œuvres : « Ménardeau avant de se mettre aux grandes Toiles qui vont décorer notre Hôtel de ville a tenu à faire une nouvelle exposition de ses travaux sous le ciel créole ». Je ne présente ici qu’une toile, la plus emblématique pour l’histoire de la ville : « L’arrivée de Mahé de La Bourdonnais à Saint-Denis »39. Le projet initial proposé par l’artiste englobait toute la salle du conseil municipal sur trois de ses murs. Des croquis préparatoires et une aquarelle attestent de cette œuvre d’envergure, composée de toiles marouflées, collées sur les murs, du sol au plafond, véritable fresque narrative de la vie maritime au XVIIIe siècle, à la manière d’un diorama (figure 8).
Figure 8 : M. Ménardeau, « L’arrivée de Mahé de la Bourdonnais », huile sur toile
Coll. Hôtel de Ville de Saint-Denis, 1935-1936
Ménardeau se plie au genre académique de la peinture d’histoire, un exercice pictural d’atelier, très codifié dans sa composition, à l’opposé de la spontanéité de son travail habituel sur le motif. La mise en page, très classique, centre le récit sur le personnage historique Mahé de la Bourdonnais. Ce premier gouverneur de l’île officialise le nouveau rôle de Saint-Denis comme capitale administrative, politique et religieuse de la ville à la place de Saint-Paul. Au premier plan, les acteurs des activités portuaires sont symbolisés par des dockers originaires de l’Afrique et des îles l’océan Indien. Au centre de la composition, les navires de la Compagnie des Indes dont le Duc-de-Bourbon ou Bourbon, vaisseau de 850 tonneaux qui amena le gouverneur à Saint-Denis, le 12 juillet 1735. Ce n’est pourtant pas en 1935 que la Colonie fêtera le bicentenaire du transfert du chef-lieu de Saint-Paul à Saint-Denis mais en 1938, année de la Foire-Exposition, dans un programme de festivités dont le nouvel aménagement du Barachois sera le centre. Cette importante manifestation est mise en place par la Commission du Tourisme, pilotée par le Gouverneur Truitart40.
Conclusion
L’œuvre de Ménardeau est importante pour comprendre l’histoire de l’île pendant cette période de l’entre-deux-guerres. Elle présente le double intérêt de nous montrer les beautés paysagères de l’île, constituant un patrimoine pictural de premier ordre, tout en reflétant l’image que la Métropole voulait transmettre de sa lointaine colonie. D’un point de vue économique, c’est durant les années Trente que l’île développe ses premières infrastructures touristiques avec un réseau routier en plein essor et une hôtellerie de qualité, largement vantée dans la presse. La politique locale favorise la venue d’un tourisme encore timide mais promis à un réel développement. L’artiste fait figure de « promoteur » des beautés de La Réunion, et son rôle est indéniable dans ce travail de valorisation du patrimoine réunionnais.








