« Nous sommes ici nombreux et décidés ! ! » À la fin du printemps 1913, le président du conseil de l’ordre du Grand Orient de France reçoit des mots pleins d’enthousiasme en provenance de Madagascar1. Une lettre lui annonce la formation, le 20 mai, d’un atelier provisoire à Diego-Suarez, ville portuaire de l’Extrême-Nord de l’île. Face à tant d’empressement, et vraisemblablement aussi en raison de quelques amitiés, la constitution symbolique que ces francs-maçons espèrent leur est immédiatement accordée. Le 13 septembre, Jules Rouhier, membre du conseil de l’ordre et grand inspecteur des loges de l’océan Indien, procède ainsi officiellement à l’allumage des feux de L’Action Républicaine, au rite français, et à l’installation de ses officiers2. Dès lors, ses frères fondateurs promettent de travailler « dans le sens de la tradition maçonnique au progrès social en cette colonie »3.
Cette première et unique loge de la ville complète un paysage maçonnique malgache préexistant4. À cette date, quatre autres loges sont implantées dans les orients de Tananarive, la capitale, et de Majunga, la principale ville portuaire du Nord-Ouest. Durant la période coloniale française (1896-1960), et plus précisément entre 1890 et 1945, quelques 800 francs-maçons identifiés, toutes obédiences confondues, se lient à l’une des 11 loges de l’île5. Pour la plupart fonctionnaires ou militaires, ils s’intègrent à un réseau maçonnique alors à son apogée et s’étendant à l’ensemble de l’Empire6. De fait, la ville portuaire de Diego-Suarez semblait, à bien des égards, destinée à accueillir tôt ou tard une loge. Seule ville fondée par le colonisateur français en 1885 dans la baie du même nom, avant même l’annexion de la Grande Île, elle accueillait proportionnellement le plus d’Européens durant ces années. Depuis 1898, elle était un « point d’appui stratégique de la Flotte » et constituait la principale base militaire hexagonale de la région – son principal architecte, le colonel puis général Joseph Joffre, avait d’ailleurs été initié en 1875 dans la fameuse loge parisienne Alsace-Lorraine. Enfin, à la jonction des différentes lignes maritimes du Sud-Ouest de l’océan Indien, elle était une ville de migration cosmopolite, économiquement attractive en raison de la présence des garnisons et de mines d’or ayant fait l’objet d’une ruée durant les années 1908-19127. En somme, Diego-Suarez était l’archétype de ces villes portuaires impériales, qui étaient autant d’escales pour des gens de mer à la recherche d’intégration et enclins à la solidarité. Ces ports étaient donc naturellement de solides points d’ancrage de la franc-maçonnerie8. En 1924, les frères de La Côte Est, à l’orient de Tamatave, principal port économique de l’île, justifient ainsi la création de leur atelier par « le nombre relativement élevé des francs-maçons en résidence actuellement à Tamatave, l’importance progressivement croissante de cette ville [et] le passage fréquent des francs-maçons voyageurs en transit ou appartenant au personnel des compagnies de navigation »9.
AGODF, « Annexe au procès-verbal d’installation de la loge L’Action Républicaine, à l’orient de Diego-Suarez » [13 septembre 1913]
Bien que la formation de L’Action Républicaine puisse donc sembler de prime abord évidente, elle n’en demeure pas moins équivoque. Étudiées à l’échelle de l’île, de la région ou bien vis-à-vis du monde maçonnique, les ambitions de la loge paraissent conventionnelles et bien moins affirmées que celles des loges plus prestigieuses de Tananarive. Diego-Suarez est en effet une ville enclavée, généralement considérée comme une seule base militaire ennuyante et dépréciée de la plupart des administrateurs10. La correspondance qu’entretient la loge avec l’obédience de 1913 à 1940 est avant tout administrative. Elle ne contient aucune planche et nous incite à appréhender L’Action Républicaine comme un lieu de sociabilité parmi d’autres, rencontrant les mêmes difficultés que toutes les loges coloniales. Aucun document ne nous indique les motivations profondes de ses fondateurs. Pourtant, étudiée au prisme de la ville et de ses membres, la loge semble révéler des aspirations premières bien plus politiques que le simple « passage fréquent de francs-maçons voyageurs ». Dès lors, dans quelle mesure l’histoire de Diego-Suarez nous permet-elle de mieux comprendre la création puis la trajectoire de L’Action Républicaine ?
L’expression d’un colonat urbain revendicatif
Tout d’abord, en dépit de la forte maritimité de la ville, il serait réducteur de qualifier L’Action Républicaine de « loge de marins »11. Seuls 16 des 82 francs-maçons associés à l’histoire de la loge sont liés au monde de la navigation (23 en comprenant les douaniers et contrôleurs fiscaux)12. De même, malgré la dimension géopolitique de la cité et la proximité des garnisons, elle n’est pas non plus une loge « de militaires » puisque seulement 13 d’entre eux s’y rattachent13. Au demeurant, comme ailleurs dans l’Empire, la répartition socio-professionnelle de la loge, majoritairement composée de fonctionnaires (58,5 %), paraît en fait assez classique14. En outre, « marins » et militaires ne semblent avoir été ni les plus influents ni les plus actifs de ses membres. Aucun d’entre eux ne figurent par exemple parmi le collège des cinq officiers installés le 13 septembre 1913 : Alfred-Claude Jaquet (premier maillet) est ingénieur des travaux publics, Alexandre Moinard (second maillet) est un industriel et négociant, Antoine Maréchal (troisième maillet) est agent payeur, Jules-Émile Lenclud (orateur) est instituteur et Eugène Camoin (secrétaire) est conducteur des travaux publics15. Précisons d’ailleurs, dès à présent, qu’Alfred-Claude Jaquet et Alexandre Moinard sont les deux seuls vénérables de l’histoire de l’atelier.
Ces premiers officiers et fondateurs de la loge sont des maçons engagés, présents depuis plusieurs années à Madagascar. Alfred-Claude Jaquet (né en 1873), reçu maître en 1897 dans la loge Union et Solidarité, à l’orient de Montluçon (département de l’Allier), est l’un des fondateurs en 1903 de la loge La France Australe, à l’orient de Tananarive, dont il devient le vénérable de 1904 à 1912 – il était auparavant affilié à la loge Imerina, du même orient, mais appartenant à la Grande Loge de France16. Déjà Chevalier Kadosh (30e) en 1908, il est renseigné en 1923 comme « représent[ant] pour les maçons comme pour les profanes l’idéal maçonnique à Madagascar » et un ami proche de Victor Augagneur, ancien gouverneur général de l’île de 1905 à 1909 et franc-maçon notoire17. Il est nommé et muté à Diego-Suarez, quelques mois seulement avant la fondation de L’Action Républicaine, chef du service régional des travaux publics18. Alexandre Moinard (né en 1866), de son côté, a été initié en 1899 puis reçu maître en 1900 dans la fameuse loge parisienne Les Frères unis et inséparables19. À Madagascar, il est d’abord affilié à la loge Avenir Malgache, à l’orient de Tamatave, jusqu’à son extinction en 1904, tout en étant la même année en France l’un des fondateurs de la loge L’Émancipation Thouarsaise, à l’orient de Thouars (département des Deux-Sèvres). En 1913, il est Chevalier Rose-Croix (18e). Installé à Diego-Suarez depuis les années 1890, il en est l’un des plus anciens colons français mais aussi l’un de ses notables les plus influents. Il a en effet été président de la chambre consultative de commerce de la ville, membre de la commission municipale, conseiller du commerce extérieur de la France, etc. En 1909, il est décoré de la Légion d’honneur entre autres pour sa participation « au développement du port de commerce de Diego », « son utile concours à l’administration » et ses « convictions fermement républicaines »20. Quant à Jules-Émile Lenclud (né en 1878) et Eugène Camoin (né en 1874) – nous ne disposons pas d’informations sur le parcours maçonnique d’Antoine Maréchal, alors Chevalier Rose-Croix (18e) et affecté à Diego-Suarez en 191321 –, ils fréquentaient tous deux les loges de Tananarive22. Le premier, initié en 1904 dans la loge La France Australe avant de fréquenter celle de l’Imerina, est Chevalier Rose-Croix (18e) en 1908. Il est affecté à Diego-Suarez en 1911 en tant que directeur de l’école professionnelle, tout comme sa femme, également institutrice et nommée directrice de l’école européenne23. Le second, initié en 1906 dans la loge Phare de la Renaissance, à l’orient de Marseille, est reçu maître dans celle de La France Australe en 1910. Déjà affecté dans la région auparavant, il est nommé agent voyer à Diego-Suarez en 191324. Sans pouvoir revenir ici sur le parcours des autres frères fondateurs, non identifiés pour plusieurs d’entre eux, ou de ceux ayant rapidement intégré la loge, citons néanmoins celui de Damien Estèbe (né en 1874), géomètre, initié à La France Australe en 1909, présent comme compagnon lors de la fondation de L’Action Républicaine et reçu maître dans cette loge le 11 novembre 191325. Arrivé à Diego-Suarez en 191226, il s’agit du troisième conducteur des travaux publics de la loge.
Au vu de la situation de Diego-Suarez en cette année 1913, tout porte à croire que la formation de la loge, par un groupe réduit de francs-maçons directement impliqués dans le développement et l’administration de la ville, est avant tout contextuelle. En effet, le colonat de la ville est confronté à d’importantes angoisses et difficultés. De nombreuses rumeurs annoncent depuis plusieurs années le déclassement du « point d’appui de la Flotte », la suppression des garnisons déjà réduites après l’Entente cordiale et donc l’inexorable déclin de la ville, économiquement liée à ses militaires. L’année précédente, le 21 mai, 18 notables de la ville, entre autres menés par le premier adjoint au maire Alexandre Moinard, rédigeaient une cinglante lettre de doléances adressée au député de La Réunion Léon Gasparin pour qu’il la relaie auprès du ministre des Colonies27. Ces habitants dénonçaient publiquement l’insuffisance des crédits octroyés par le gouvernement général de Madagascar, le manque d’infrastructures, le sous-investissement économique mais aussi la crainte de la suppression du point d’appui qui provoquerait « la ruine de toute une ville ». Selon eux « Diego-Suarez […] est de plus en plus délaissé par l’administration supérieure de la Colonie » alors « que Madagascar […] est une Colonie méritant d’attirer l’attention de la Mère Patrie et où peinent et travaillent avec ardeur des gens honnêtes et sincères qui doivent être soutenus »28. Au même moment, pour appuyer leurs protestations, les membres de la Chambre de commerce, dont Alexandre Moinard est un membre éminent, démissionnaient29. À Diego-Suarez, pour le colonat, l’année 1913 succède donc à une année 1912 contestataire, de surcroît conclue par un cyclone ravageur en novembre. La publication en 1914 d’un manifeste sur le maintien du point d’appui souligne la profondeur du malaise30, accentué par la presse coloniale qui se fait le relais du discours décliniste ambiant.
Alfred-Claude Jaquet et Alexandre Moinard, tous deux déjà fondateurs de loges, y répondent vraisemblablement à leur manière. Le choix d’un nom tel que L’Action Républicaine et d’un sceau ayant pour effigie Marianne n’a rien d’anodin. Il s’agit pour ces maçons de défendre les intérêts de la ville, selon eux abandonnée par les autorités, et de soutenir le projet colonial dans l’Extrême-Nord de Madagascar.
AGODF, « Sceau de la loge L’Action Républicaine, à l’orient de Diego-Suarez »
La vie des idées de L’Action RÉpublicaine
Les membres de l’atelier font le choix d’installer leur temple au cœur de la ville dite « européenne ». L’emplacement, à l’angle de la rue Joffre et de la rue du Catinat (actuelle rue Gouraud)31, est stratégique puisqu’à proximité des bâtiments de l’administration et de l’avenue Colbert, véritable artère économique. Il est aussi symbolique, puisqu’il domine le port situé en contrebas. Les frères se placent immédiatement sous le patronage direct du ministre Victor Augagneur – rappelons-le, ami proche d’Alfred-Claude Jaquet, ancien maire de Lyon et ancien gouverneur général de Madagascar – qui est leur délégué à l’assemblée générale du Grand Orient de France de 191332. En s’affirmant ainsi, la loge recherche visiblement l’adhésion de la population européenne et de ses principaux représentants. Elle commande « une cinquantaine d’exemplaires de la brochure de propagande La Franc-maçonnerie »33 et met en avant auprès du conseil de l’ordre, comme elle doit le faire auprès du colonat, que « ses membres sont pour la plupart des officiers côtés ou des fonctionnaires et chefs de service irréprochables »34.
À l’angle de la rue du Catinat et de la rue Joffre (Diego-Suarez, c. 1910)
Coll. A. Audard
Rapidement, le colonat de Diego-Suarez se manifeste. L’Action Républicaine procède à au moins 27 initiations entre 1914 et 1917, sans compter les quelques affiliations35. D’autres profanes sont présentés à la loge, mais les enquêtes sont sévères et les refus plutôt nombreux36. C’est à ce moment que l’atelier attire plusieurs officiers supérieurs et militaires, vraisemblablement en raison de son attachement au maintien des garnisons. À l’été 1914, c’est même le général de brigade Charles-Félix-Eugène Montignault, ancien commandant de la place et du « point d’appui de la Flotte » de 1911 à 1913, qui est présenté – sans toutefois avoir le temps d’être initié, probablement à cause de la mobilisation et de son départ pour la France37. Des gens de mer rejoignent également les colonnes. C’est par exemple le cas de quatre membres d’équipage du Persépolis (Compagnie des Messageries Maritimes), dont le port d’attache était Diego-Suarez, initiés en 1916. La plupart de ces apprentis ont une expérience de l’Empire (Cochinchine, Soudan, Tonkin, Tunisie, etc.) et doivent naturellement se rallier au discours de L’Action Républicaine ayant pour idéal « le bien de l’Humanité en général » mais « la grandeur de la République française en particulier »38. Ces initiés représentent donc le colonat européen, y compris modestement dans son cosmopolitisme puisque la loge doit échanger en 1916 avec le Grand Orient d’Italie pour procéder à l’initiation d’un colon non français39.
À défaut de disposer de planches ou de livres d’architecture, les archives conservées confirment ce que semblaient être les aspirations premières de l’atelier dans le temps long. « La raison d’être de la Franc-maçonnerie malgache [étant], sans conteste, le combat laïque »40, il est aussi clairement le premier de la loge de Diego-Suarez. Les missionnaires sont solidement installés sur la Grande Île et la loi de séparation des Églises et de l’État n’est appliquée à Madagascar qu’en 1913, la France ne souhaitant pas jusqu’alors affaiblir le catholicisme au profit du protestantisme et donc de l’influence britannique41. Un frère tel qu’Alexandre Moinard, anticlérical à n’en pas douter, critique depuis toujours la présence des missions à Madagascar. Dans sa loge parisienne, Les Frères Unis et Inséparables, il présente en tenue en 1899 « une causerie sur la réaction cléricale et militariste de Madagascar », avant d’évoquer en 1903 « l’épanouissement du jésuitisme dans l’île de Madagascar, grâce à la bienveillance toute paternelle du général Gallieni, franc-maçon repenti » ou encore « l’infiltration jésuitière dans l’île de Madagascar » en 190442. En 1916, pendant la guerre, Claude-Alfred Jaquet écrit au conseil de l’ordre qu’ils ne seront « jamais trop pour faire face à [leurs] adversaires qui pensent toujours que c’est leur dieu qui va sauver la France »43. Ainsi, en 1917, les frères de la loge redoutent l’arrivée d’un inspecteur, potentiel futur gouverneur général, ayant « des attaches intimes avec le parti clérical très puissant à la colonie, tout comme son antipathie pour tout ce qui est républicain et sa haine contre les Francs-maçons sont légendaires »44. Selon eux, « ce serait une véritable catastrophe pour la Colonie de voir arriver à sa tête un intriguant, un incapable, un clérical acharné et surtout un ennemi implacable de nos frères Augagneur et Garbit ». Car les francs-maçons de l’ensemble de l’île ne cessent de chercher l’appui du gouverneur général qui, comme dans un système féodal45, dispose de tous les pouvoirs à Madagascar et donc notamment celui d’accompagner ou de dénoncer les idées de la franc-maçonnerie. En 1914, ils interpellent le conseil de l’ordre pour le « supplier instamment de profiter de la présence au pouvoir d’un ministère qui parait favorable à [leurs] revendications pour faire des démarches pressantes auprès du ministre des Colonies afin de [les] débarrasser du vieil impotent et du tyran sénile qui dirige les destinées de l’île46 ! » Cette lutte est concrète : sous le titre « le plus parfait embusqué », un tract d’Alexandre Moinard, daté du 5 avril 1918, circule en ville et dénonce le maintien d’un chef d’escadron d’artillerie coloniale à Diego-Suarez malgré la guerre grâce, selon lui, à « la complicité de ses petits camarades de Polytechnique, surtout de l’évêque de Saulnes qui, dit-on, gouverne Madagascar sous le couvert du jésuite en robe courte nommé Nicole, général commandant soi-disant les troupes de l’Afrique orientale »47. Cette défense de la laïcité et des valeurs républicaines s’accompagne d’un important élan patriotique durant la Première Guerre mondiale. En 1917, les membres de la loge fêtent « l’heureux retour parmi [eux] de [leur] frère Gervais parti au front depuis plus de deux ans où il fut glorieusement blessé »48 et récipiendaire de la croix de guerre avec étoile. Peu auparavant, ils recevaient en tant que visiteur le frère et lieutenant de vaisseau auxiliaire Charles-Félix Méric, commandant du Crimée ayant affronté « un sous-marin boche », dit aussi « squale boche », en Méditerranée – l’occasion également de critiquer une partie de la marine de guerre qui serait « royale », en raison du recrutement de ses officiers et de ses attaches « traditionnelles », et de promouvoir une « marine républicaine » qui aura raison tôt ou tard des « pirates des empires centraux »49. Ce frère disparaît malheureusement l’année suivante lors d’un torpillage à bord du paquebot Djemnah des Messageries Maritimes, celui-là même qui reliait Diego-Suarez à Marseille avant la guerre et en était devenu presque un quartier flottant.
À côté du combat laïque, les débats de l’atelier semblent pluriels. En 1917, on discute de « la main d’œuvre féminine »50 – mais en 1921, la loge rejette « à l’unanimité la proposition d’admission à quelque titre que ce soit de la femme dans la franc-maçonnerie »51. En 1928, on propose la suppression de l’École Polytechnique52. Bien que nous ne disposions pas d’archives l’attestant, il ne fait aucun doute que le développement de la ville de Diego-Suarez est aussi, voire avant tout, au cœur des discussions. Les échanges avec l’obédience sont réguliers et la loge bien insérée au sein d’un monde maçonnique plus large. En 1916 et 1917, les frères soutiennent financièrement les œuvres de guerre du Grand Orient de France53. En 1918, la loge devient membre perpétuel de l’association maçonnique Les Amis Bienfaisants54, et 200 francs sont versés à l’Orphelinat maçonnique en 193055. Des liens sont entretenus avec d’autres loges de l’île, telles que La France Australe, à l’orient de Tananarive, mais aussi métropolitaines, à l’instar de La Parfaite Sincérité, à l’orient de Marseille, dont le frère Canteleu, capitaine au long cours, est garant d’amitié en 191756. Une petite bibliothèque permet enfin de s’informer – parmi différentes commandes de livres, la loge s’abonne par exemple à la revue L’Acacia en 193057.
Fondé en 1921 par Alexandre Moinard, c’est le journal Les Affiches de Diego-Suarez qui semble le mieux refléter par extension les opinions de L’Action Républicaine durant les années 1920-1930. Le périodique s’affirme même ouvertement maçonnique après l’affaire Stavisky. En mai 1934, est ainsi publié « La Franc-Maçonnerie du Grand Orient aux hommes de bonne foi », déclaration de l’obédience faite durant cette période de crise58. En 1936, Les Affiches publient le résumé des objectifs du convent du Grand Orient de France et déplorent à travers un texte de Gaston-Martin, l’année suivante, que l’opinion publique considère la franc-maçonnerie comme une « société secrète » et demande sa dissolution car elle serait « par essence internationaliste et antipatriote »59. Naturellement, on ressent dans les différents numéros une véritable crainte liée à la montée du fascisme et donc à l’avenir de la franc-maçonnerie : « La haine de tous fascistes à l’égard des libéraux et des francs-maçons est sans pitié. Les édifices maçonniques seront détruits immédiatement, et les Croix de Feu, se débarrasseront par le meurtre de ce qu’ils considèrent comme le pire danger : les hommes de libre pensée. Hitler vient de nous en apporter dernièrement encore la confirmation en fermant les dernières loges prussiennes, qui pourtant avaient poussé à l’extrême la prudence envers le nouveau régime »60. En ce sens, la prise de position politique du journal, et de la loge sans aucun doute, est très marquée. En 1934, il soutient que le Parti Radical, historiquement lié à la franc-maçonnerie, est le « seul parti qui peut se qualifier de “parti républicain français” »61 et en 1936, l’arrivée du Front Populaire au pouvoir est qualifiée de « notre succès »62 et de « Front de la Liberté »63. Dans de très nombreux numéros, le colonel de La Rocque et les Croix-de-feu font l’objet de critiques véhémentes. Une tribune les décrit comme « ces messieurs qui mettent une petite tête de mort à leur boutonnière et se moquent des “nazis” qui en mettent une à leur col et à leur képi »64. Ces prises de position ne font évidemment pas l’unanimité dans l’Extrême-Nord de Madagascar : « l’opinion du Croix de Feu qui, dans le dernier numéro de la Gazette du Nord, insulte grossièrement la Franc-Maçonnerie, et, particulièrement sectaire, se mêle de parler du sectarisme des Gauches. […] si le colonel de la Rocque et autres fascistes n’ont pas mieux pour défendre leurs intérêts, la République ne sera pas encore de sitôt en danger à Diego-Suarez »65.
Finalement, des années 1910 aux années 1930, les différents débats qui animent la loge sont ceux du colonat d’une ville qui ne se pense que comme le reflet de la métropole. Ce microcosme colonial n’évoque pas, ou très peu, les revendications de la population indigène de la ville. Aucun article des Affiches n’évoque le combat politique de Jean Ralaimongo, pourtant franc-maçon, dans la région de Diego-Suarez pour l’accès des Malgaches à la citoyenneté française66. Aucun article ne s’intéresse réellement à l’histoire, à l’émergence du nationalisme ou plus largement aux sociétés de l’île. Au-delà de ce désintérêt profond, la question de la colonisation est traitée de manière ambiguë. Le « mission civilisatrice de la France »67 est soutenue et l’on peut par exemple lire dans les Affiches qu’« au-dessus de la colonisation il faut une religion ou une philosophie, et [que] cette philosophie, pour conquérir les cœurs de colonisés, doit rayonner des cœurs des colonisateurs »68. Il faut attendre 1936 et la victoire du Front Populaire pour que le journal s’intéresse véritablement aux Indigènes. Une tribune intitulée « Nos revendications », empreinte des théories assimilationnistes, propose alors différentes mesures d’ampleur : une représentation parlementaire, « la naturalisation, le plus rapidement possible et avec le moins de formalités possibles de tous les Malgaches évolués, naturalisation de plein droit, car il est inadmissible que des éléments autochtones, instruits et quelquefois détenteurs de diplômes, en tous cas très souvent plus civilisés que beaucoup d’Européens ou assimilés électeurs, soient tenus à l’écart de la vie politique, sociale et économique du pays qui est le leur », la « suppression du Code de l’Indigénat et des tribunaux indigènes, monstruosités à [cette] époque actuelle, [car] il est inadmissible que des enfants de 16 ans soient assujettis à l’impôt. En outre, développement intensif de l’instruction primaire et professionnelle, et intensification de l’action de l’Assistance médicale qui, en dehors des centres urbains, n’est le plus souvent qu’un vain mot », etc.69
L’influence relative d’un atelier déstructuré
Les idées défendues par L’Action Républicaine sont nombreuses mais leur portée ne doit pour autant pas être surévaluée. À l’instar de nombreuses loges coloniales, l’atelier de Diego-Suarez est constamment mis en difficulté, voire rendu inaudible. En premier lieu, que ce soit en métropole ou dans l’Empire, l’antimaçonnisme progresse fortement durant cette période. À Madagascar, la presse coloniale attaque régulièrement et violemment la franc-maçonnerie70. Dépassant les seules critiques antisémites ou complotistes, différents articles s’appuient notamment sur la croyance populaire du mpaka fo [« voleur de cœur » en malgache] pour noircir localement et durablement son image. Les gouverneurs généraux dont l’appartenance à la franc-maçonnerie est notoire sont systématiquement diffamés et critiqués, surtout Victor Augagneur. Sa formule « nos frères noirs » prononcée à son arrivée à Madagascar est sans cesse raillée par une partie du colonat de Diego-Suarez, représentée par les journaux L’Impartial de Diego-Suarez ou La Cravache antsiranaise qui déplorent « la mise en pratique à Madagascar des théories socialistes »71 et attendent le jour « où le suffrage universel aura rasé cette Bastille [le Grand Orient de France], bien autrement redoutable que celle de 1789 »72. Dans les années 1930, ces attaques s’intensifient à la suite de l’affaire Stavisky. La Gazette du Nord de Madagascar, bien que fondée en 1924 par Edmond Matte, membre de L’Action Républicaine, devient après la mort de ce dernier un organe de presse antimaçonnique « de sensibilité ligueuse »73 et expose par exemple le 5 mai 1934 que « la France ne peut être sauvée qu’en se débarrassant de la franc-maçonnerie »74. Il en est de même ailleurs dans la colonie. L’Aurore Malgache (Tananarive) n’hésite ainsi pas à présenter les francs-maçons comme les « caïmans de la Grande Île »75.
Caricature antimaçonnique de Victor Augagneur (Lyon, 1905)
Coll. A. Audard
Dès sa fondation, L’Action Républicaine subit de plein fouet cet antimaçonnisme ambiant et alerte à plusieurs reprises le conseil de l’ordre quant à sa dangerosité : « Est-ce notre titre Action Républicaine, est-ce le parrainage moral de notre regretté Frère Augagneur sollicité par nous, mais le fait est qu’à peine installé, notre atelier a suscité la suspicion et la haine de notre gouverneur général »76 préviennent-ils en novembre 1913. D’après leurs sources, « des renseignements furent demandés […] à la police et à l’administration pour connaître les noms et qualités de tous [l]es membres » et connaître leur attitude vis-à-vis du gouvernement général. De fait, dans les mois qui suivent la constitution de la loge, plusieurs membres fondateurs sont contraints de quitter la ville. En 1913, Eugène Camoin est « pour de soi-disantes nécessités de service », « par dépêche », « brutalement » muté ailleurs à Madagascar, sans consultation du directeur des travaux publics77. Même L’Impartial de Diego-Suarez ne comprend pas les raisons de ce départ – mais peut-être n’a-t-il pas connaissance de son engagement maçonnique78. En 1914, c’est au tour d’Antoine Maréchal d’être précipitamment affecté à Mayotte, avec pour seul « motif invoqué naturellement la nécessité de service »79. Puis, en 1916, l’administration renvoie sommairement ailleurs Alfred-Claude Jaquet80. Si les fonctionnaires coloniaux sont par essence mobiles, il est toutefois probable que certains éloignements n’aient pas été anodins81. Notons enfin qu’à un niveau plus local, les membres de la loge sont également remis en cause. En 1921, le procureur de la République de Diego-Suarez, qui se prétend protégé du ministre des Colonies Albert Sarraut, manifeste ouvertement son hostilité à la franc-maçonnerie. Il déclare devant témoins à propos de Louis Coulomb, agent des Messageries Maritimes : « Je m’en fous pas mal de la franc-maçonnerie ! Ah ce Coulomb est franc-maçon ! Il verra ce que ça lui coûte ! Il le verra ! », ajoutant que lui aussi aurait-pu être initié mais qu’il aurait alors dû faire sa « déclaration de foi à un garçon boucher »82. À plusieurs reprises, les frères de la loge déclarent craindre de perdre leur réputation auprès de « la population profane qui croit encore à [leur] prestige d’influence de solidarité sociale »83 et prient le conseil de l’ordre d’intervenir auprès « des pouvoirs publics pour que cette situation, toute faite de vexations sans nombre, d’hypocrisie, de mensonges, d’injustice et de parti pris flagrant, cesse au plutôt » afin « que [leur] atelier puisse s’organiser solidement »84.
La vie de la loge est surtout directement affectée, après moins d’un an d’existence, par la Première Guerre mondiale. Des frères militaires et civils partent pour la France ou sont réaffectés ailleurs dans l’Empire. Cela explique peut-être pourquoi certaines augmentations de salaire sont si rapides. Le frère Louis-Marius Viaud, inspecteur de police, est par exemple initié le 26 janvier 1916, reçu compagnon le 12 juillet 1916 et élevé maître le 30 août 191685. Le conflit accentue l’absentéisme qui, comme dans la plupart des ateliers coloniaux, est déjà important étant donné le poids des fonctionnaires dans la composition de la loge et leur mobilité intrinsèque – tout cela malgré le grand nombre d’initiations86. Les démissions ayant pour motifs « départ pour la France » ou « changement de résidence » sont donc nombreuses87. De deux tenues périodiques les 2e et 4e jeudis de chaque mois en 1913, la loge ne se réunit plus que « les jours possibles » en 191688. Tandis que la ville, dépendante des importations, voit son trafic maritime se réduire, lorsque la loge demande en 1917 au conseil de l’ordre des imprimés (constitution, règlement général, etc.), elle demande également des rames de papier blanc et « quelques centaines enveloppes ordinaires de commerce » puisqu’« ici on ne trouve plus de papier administratif ni enveloppes ordinaires »89. L’isolement progressif de L’Action Républicaine, associé à celui de la ville, contraint presque la loge à éteindre ses feux. En 1918, ils ne sont plus que six membres présents à Diego-Suarez90. Ce nombre se réduit même rapidement à quatre puisque l’un d’entre eux reçoit une autre affectation et qu’un autre est en cours de radiation car il refuse de louer plus longtemps l’immeuble du temple dont il est propriétaire. Ce dernier soulève d’ailleurs l’indignation par « les termes plutôt… inamicaux » de sa lettre datée du 6 décembre 1917 : « Monsieur le Secrétaire, j’ai l’honneur de vous prier de bien chercher un autre local pour les besoins de la loge et cela pour fin février. Recevez Monsieur le Secrétaire mes salutations distinguées »91. En 1918, « la loge se trouve sans local ».
Dès lors, c’est Alexandre Moinard, élu vénérable en 1916, qui maintient presque seul l’existence de la loge. Il « [suspend] en principe les travaux de l’atelier » mais s’engage à « envoyer et à recevoir toute correspondance utile au Grand Orient de France, à payer régulièrement ses impôts et à alimenter dans la mesure de ses moyens la caisse des œuvres du Grand Orient »92. Dans l’attente d’un nouveau local et de nouvelles circonstances pour reprendre régulièrement les travaux, les tenues « [ont] lieu le plus souvent possibles au domicile du Vénérable afin que l’activité maçonnique et la défense des idées républicaines à [leur] Orient ne se ralentissent pas. » Alexandre Moinard conserve également les archives et le matériel de la loge. En 1919, il informe le conseil de l’ordre qu’ils restent « très peu [de membres] habitant Diego-Suarez » et que « ce n’est donc pas, selon toute probabilité, avant la fin de cette année que [l’]atelier pourra reprendre effectivement ses travaux »93. En 1920, « le nombre des membres actifs de [l’]atelier […] est de vingt-neuf à peu près tous absents de Diego-Suarez »94. Faute de quorum, il n’y a donc pas d’élection cette année, comme cela a été le cas en 1917 et 1918 et, « en raison du manque d’imprimés », les tableaux de la loge ne sont pas envoyés95. Les tenues périodiques ne reprennent qu’à partir de 1921, le 1er et 3e vendredi du mois, toujours chez le vénérable, puis à raison d’une fois par mois à partir de 192396.
« La chose de M. Moinard »
En décembre 1930, à l’issue de l’élévation de plusieurs compagnons à la maîtrise, les frères semblent avoir retrouvé confiance en « l’avenir de [leur] chère Action Républicaine qui n’a jamais été aussi forte par le nombre de ses membres actifs, par le nombre de ses lumières et surtout par la qualité »97. Depuis le départ d’Alfred-Claude Jaquet en 1916, Alexandre Moinard est le principal animateur de la loge. Élu 23 fois de suite vénérable de L’Action Républicaine98, de 1916 à 1939, il réussit à maintenir l’atelier durant les années difficiles, notamment en le faisant se réunir chez lui après la perte de leur temple. En fondant le journal Les Affiches de Diego-Suarez en 1921, il dispose également d’un support de diffusion des idées de la franc-maçonnerie dans l’Extrême-Nord de Madagascar. Alexandre Moinard demeure surtout l’un des colons, le plus ancien d’ailleurs, parmi les plus attachés au développement de la ville. Cet industriel prospère, décrit comme « un gros monsieur […], tout rose dans son costume blanc, avec la rosette de la Légion d’honneur »99, conserve visiblement l’esprit contestataire de 1913. En 1923, tout en incitant notamment le gouvernement général à développer l’agriculture dans la région, il déplore toujours un certain déclin de la ville : « Les affaires ne sont pas toutes heureuses pour Diego-Suarez, successivement nous voyons disparaître les principales sources de prospérité : les troupes de la garnison furent d’abord réduites à la plus simple expression, puis la période des grands travaux se termine à l’achèvement du bassin de radoub, l’or enfin sur lequel tant d’espoirs se fondèrent n’a plus qu’une importance d’arrière-plan »100.
Malgré cette renaissance, à première vue prometteuse, L’Action Républicaine fait l’objet de graves accusations durant la décennie suivante. À l’été 1930, un frère visiteur de la loge transmet différents renseignements troublants au conseil de l’ordre sur les francs-maçons de Diego-Suarez101. Selon lui, le « Temple est mal couvert » puisque « la loi du silence, malgré le serment prononcé à chaque clôture des travaux, est à Diego constamment violée. Tout ce qui se passe en tenue est connu le soir même, ou au plus tard le lendemain, par les profanes de la ville. » Les initiations seraient irrégulières et parfois, encore selon ce frère, « le même enquêteur pond en série les trois rapports [d’enquête] ». Il ajoute « que dans la balance de ce frère enquêteur, une bouteille de whisky pèse bien plus que n’importe quelle qualité ». Les apprentis ne fourniraient également aucun travail avant leur augmentation de salaire. Le portrait qu’il dresse de la loge devient encore plus sombre alors qu’il s’attaque à l’« immoralité de certains profanes initiés », à l’exemple de ce frère « maître chanteur » qui « tire ses plus grands subsides de la prostitution de sa femme ». Son rapport se conclut en des termes peu élogieux : « Sans trop m’avancer, je crois pouvoir dire que l’atelier de Diego ressemble plus à un temple de marchands s’occupant et défendant des intérêts particuliers, qu’à une loge maçonnique discutant des questions philosophiques ou sociales ».
Ces informations, qui contredisent « le nombre de lumières » et la « qualité » du travail évoqués en loge en décembre 1930, sont saisissantes. Malheureusement, ces accusations semblent se confirmer à l’été 1939, lorsque le conseil de l’ordre prend connaissance de la plainte de la femme de Maurice Laloue, directeur de l’agence de Diego-Suarez du Comptoir National d’Escompte de Paris et frère démissionnaire de la loge102. Madame Laloue, institutrice et directrice de l’école hindoue de la ville, y compare L’Action Républicaine à « une bande de malfaiteurs », voire d’« une telle pourriture ». Selon elle, « la loge est dans cette ville la chose, les moyens d’actions, de monsieur Moinard et de monsieur Stefani » qui, pour le dernier, commerçant influent, « se sert du prestige de son argent et de la force de la loge pour acheter les consciences des fonctionnaires au profit de ses affaires. » À l’annonce de la démission de son mari, dont les frères auraient profité du statut de directeur de banque et utilisé le nom, madame Laloue indique avoir fait l’objet d’une enquête officieuse et délétère de la part de la loge. Ses membres auraient même interrogé ses élèves, et provoqué « l’indignation dans la population ». Encore choquée à l’écriture de sa lettre, doublée d’une plainte déposée auprès du gouverneur général, elle indique avoir été contrainte de quitter la ville et de se faire soigner à la station thermale d’Antsirabe. Sur cette affaire, le conseil de l’ordre, dont on note l’embarras à la suite de la confirmation des faits, suggère une inspection : « Nous devons noter que le trésorier de la loge La France Australe, à l’orient de Tananarive, de passage au secrétariat général, a confirmé qu’il y avait, malheureusement, beaucoup de vrai dans les accusations formulées par madame Laloue »103.
Différentes questions se posent en filigrane de ces témoignages et remettent en cause les valeurs républicaines et morales supposées de l’atelier. Il serait d’abord possible d’objecter qu’Alexandre Moinard, malgré un indéniable engagement maçonnique, n’était visiblement pas très ritualiste. Le 1er octobre 1900, lors de son augmentation de salaire dans la loge historique Les Frères Unis et Inséparables, « plusieurs frères prennent la parole […] et demandent qu’à l’avenir l’atelier soit plus sévère pour accorder ces augmentations à des frères qui connaissent à peine leurs devoirs d’apprenti »104. En 1913, tandis qu’est annoncée au Grand Orient de France la fondation de L’Action Républicaine, le secrétaire général leur précise que leur sceau n’est pas conforme en l’état et que, concernant le temple, « le plan du local n’indique pas qu’une pièce ait été réservée pour un cabinet de réflexion »105. En 1934, aux insultes proférées à l’encontre de la franc-maçonnerie par un opposant politique de la ville, Alexandre Moinard répond dans son journal, presque comme un aveu, « pouv[oir] fournir les preuves que le seul mal que lui aient fait les francs-maçons de Diego, c’est de lui avoir rendu service en maintes et maintes circonstances »106. Pourtant, lorsqu’on le félicite en tenue en 1928 pour sa réélection à la présidence de la chambre de commerce de Diego-Suarez, « il déclare n’avoir accepté cette présidence, pour la troisième fois, que pour défendre les intérêts de tous les frères, ajoutant qu’il n’a rien à désirer pour lui-même »107.
En vérité, faute d’autres éléments, il paraît impossible d’infirmer ou de confirmer les accusations relatées. Les archives nous manquent et, mis à part la composition du collège des officiers, nous ne connaissons rien de la vie de L’Action Républicaine durant cette période. Pour autant, il est frappant de constater que le tableau de loge des années 1930 n’a rien de similaire à celui des années 1910. Ainsi, en 1937, 16 des 18 francs-maçons qui entourent Alexandre Moinard ont été initiés à Diego-Suarez entre 1928 et cette date108. Concernant les deux autres, le premier a été initié à Tananarive en 1925 mais a été reçu maître à Diego-Suarez en 1930, et le second, affilié en 1936, a été reçu maître en 1929 dans la loge Orohena, à l’orient de Papeete (Tahiti). Mis à part Alexandre Moinard, il ne reste donc aucun des membres de la première génération de la loge. De plus, alors que tous les membres dits « actifs » n’habitent pas en ville – l’un vit à Pondichéry, d’autres à Mayotte, à La Réunion ou ailleurs à Madagascar –, il est probable que les tenues se déroulent toujours en petit comité. L’atelier semble donc s’être refermé sur lui-même, dirigé par un unique vénérable, favorisant l’entre-soi dans une ville elle-même enclavée et laissant libre cours, peut-être, à l’émergence de certaines dérives à défaut de la véritable influence politique espérée.
L’Action Républicaine disparaît progressivement en 1940 avec l’instauration du régime de Vichy. L’appartenance à la franc-maçonnerie devient réprimée et les noms de ses membres sont publiquement dévoilés au Journal Officiel, y compris à Madagascar. Alexandre Moinard quitte alors l’île pour la France et décède à Niort au mois de mai. L’atelier de Diego-Suarez aurait-il pu continuer à travailler sans lui ? Comme souvent en situation coloniale, les ambitions premières des fondateurs de L’Action Républicaine étaient contextuelles et liées aux intérêts du colonat européen de la ville. L’enclavement, l’absentéisme, la guerre ou encore l’anti-maçonnisme ambiant ont néanmoins vite contrarié ces aspirations. À défaut d’une réelle influence politique, la loge s’est entièrement renouvelée et, perdant son esprit contestataire, est devenue un lieu de sociabilité parmi d’autres. S’intéresser à l’histoire de la loge à travers celle de Diego-Suarez souligne que cette franc-maçonnerie n’était pas vraiment universelle. Ses membres s’accaparaient les discours de la métropole et ne s’attachaient guère aux revendications qui les entouraient, quitte à souvent contredire l’idéal de fraternité pour mieux accompagner la colonisation. Ils n’ont pas soutenu la lutte de leur frère Ralaimongo et, contrairement aux loges de Tananarive, ne se sont pas ouverts aux élites indigènes.
Depuis la décolonisation en 1960, la franc-maçonnerie s’est durablement installée sur l’île, surtout à Antananarivo, mais aussi à Antsiranana (ex-Diego-Suarez). Tandis que Madagascar rencontre d’importantes difficultés économiques, de nouvelles revendications émergent d’ailleurs dans cette ville portuaire. À l’été 2022, les employés de la SECREN (Société d’études, de construction et de réparations navales – héritière des installations françaises), soutenus par la population, ont fait grève après une longue période d’inactivité, craignant l’effondrement du chantier naval. Pour tous, la ville dépend du maintien de l’activité du port et de la présence militaire et beaucoup se sentent abandonnés par l’État. Leurs revendications font étrangement écho à celles des fondateurs de L’Action Républicaine. Elles appelleront peut-être un jour à de nouvelles aspirations maçonniques, mais cette fois, la situation ne sera plus coloniale et l’action se pensera à travers une autre république.

![AGODF, « Annexe au procès-verbal d’installation de la loge L’Action Républicaine, à l’orient de Diego-Suarez » [13 septembre 1913]](docannexe/image/84/img-1.png)


