Depuis le cinquantième anniversaire de la départementalisation outre-mer, en 1996, les études1 se sont multipliées sur ce « processus qui a profondément interrogé et remodelé les outre-mer français »2. Yvan Combeau évoque, à propos du cas de l’île de La Réunion, une « décolonisation intra-française »3. Si l’attitude des partis politiques nationaux et locaux, ainsi que du monde syndical, vis-à-vis de l’octroi du statut départemental à La Réunion en 1946, puis les insatisfactions exprimées à l’égard de la lenteur des changements économiques et sociaux durant les décennies suivantes, ont été l’objet de multiples travaux4, l’influence jouée par les réseaux associatifs comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et, plus encore, la Franc-maçonnerie, à travers le Grand Orient de France (GODF), ont bien moins retenu l’attention sur cette période contemporaine. Pourtant, des études prosopographiques des décennies qui précédent et qui suivent la loi de mars 1946 pourraient apporter des éclairages intéressants sur l’histoire des hommes et des femmes, qui ont défendu ce changement. Comme Raymond Vergès, député de La Réunion rallié au groupe communiste en 1946, qui porte et vote la départementalisation, ces personnalités se sont ainsi parfois engagées simultanément à la LDH et au GODF5. Au début des années 1930, Raymond Vergès, directeur du service de Santé, animait ainsi avec Ludovic Revest, président de la LDH, les travaux de la loge L’Amitié6. Par ailleurs, la départementalisation « consolide l’appartenance à la France et elle ouvre aussi dans le même temps, une nouvelle voie »7. Qu’il s’agisse tout d’abord du combat porté par les partis de gauche pour obtenir la départementalisation, puis de la violente opposition que se livrent à partir du milieu des années 1950 départementalistes et autonomistes, il serait intéressant de mieux cerner ce que fut l’implication de la Franc-maçonnerie.
Comme nous l’avons montré à travers l’étude de partis politiques de La Réunion8, il est important de croiser le jeu des acteurs locaux avec les regards portés par les responsables des structures nationales sur les « Vieilles colonies », devenues de jeunes départements, et plus généralement sur l’Empire français confronté, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, aux premiers mouvements de décolonisation9. Cette période de mutation de la « France d’outre-mer » est d’autant plus pertinente à étudier sous le prisme du GODF, que « le monde colonial est consubstantiel à l’essor de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle. C’est par lui qu’elle se projette sur les deux hémisphères »10. Deux siècles plus tard, à l’heure où se livrent les grands luttes pour les indépendances au sein des empires coloniaux occidentaux, dans un contexte de Guerre froide, comment les responsables nationaux du GODF perçoivent-ils les nouveaux départements français en général et La Réunion en particulier ?
Il existe dans le répertoire des archives du GODF des références concernant la Réunion pour la période des années quarante et cinquante, mais les cartons, lors de nos investigations étaient manquants. En revanche, nous avons pu trouver des traces des activités maçonniques liées aux jeunes départements d’outre-mer pour la période 1952-1967 dans les Comptes rendus aux ateliers de la fédération des travaux de l’Assemblée générale du Grand Orient de France. Cette documentation demanderait à être croisée avec les archives des loges réunionnaises, en particulier celle de l’Amitié aujourd’hui versées aux archives départementales de La Réunion11, pour mieux comprendre l’action des maçons locaux dans nombre de conflits importants qui ont marqué l’histoire de la société réunionnaise de la départementalisation aux années gaullistes. Néanmoins les regards portés depuis la « métropole » sont déjà révélateurs de la place accordée à cette petite île de l’océan Indien devenue aujourd’hui, selon les propos du président Emmanuel Macron, un point d’appui stratégique dans un espace « où se joueront les grands enjeux de demain »12.
De l’Union française aux départements d’outre-mer (DOM) : l’invisibilité de La Réunion
La loi de départementalisation, votée le 19 mars 1946, semble au sein de la classe politique nationale la conclusion normale d’un long processus historique singulier des « quatre vieilles » colonies au sein de l’empire colonial français. Mais au-delà du discours officiel, que l’on retrouve par exemple dans les Notes et études documentaires publiées par la Documentation française entre 1948 et 1953, la lenteur des manuels scolaires, entre 1946 et 1963, à intégrer, ne serait-ce que le passage de la dénomination de colonie à celui de département, témoigne à elle seule du faible intérêt que cette évolution statutaire tient pour la grande majorité de la population hexagonale13. Les départements d’outre-mer ne restent, comme le montrent les manuels scolaires, que des parcelles infimes de l’Union française, perdues au milieu d’ensembles territoriaux perçus comme bien plus vastes et bien plus riches. Ce n’est qu’avec la perte des grandes colonies continentales, que, brusquement, les départements d’outre-mer prennent une autre dimension. En outre, il faut attendre l’indépendance de Madagascar en 1960 pour que La Réunion prenne une autre dimension dans le regard des responsables politiques français14.
Journal de l’Île de La Réunion (JIR), 9 octobre 1953
Dans les comptes rendus des travaux de l’Assemblée Générale du GODF, on remarque tout d’abord la prédominance des notes sur les Antilles, auxquelles est parfois assimilée la Guyane, tandis que La Réunion n’est évoquée qu’occasionnellement jusqu’à la fin des années 1960. On perçoit d’ailleurs, dès septembre 1952, l’amalgame qui existe alors dans les représentations métropolitaines entre Antilles et Afrique subsaharienne, et donc plus globalement entre les jeunes départements d’outre-mer et le reste des possessions coloniales françaises : « il est juste de souligner l’attachement pour la France de tous les Noirs, leur patriotisme, surtout si l’on songe à ces terres magnifiques des Antilles »15. La singularité du peuplement pluriethnique de La Réunion est donc complètement effacée, de même que l’ancienne île Bourbon se retrouve de facto assimilée à l’espace atlantique. Sur ce point, les représentants nationaux du GODF sont en fait à l’unisson de représentations largement partagées au sein de la population de l’Hexagone16, images qui perdurent d’ailleurs encore17.
Les travaux de septembre 1960 montrent que, peu à peu, les instances nationales du GODF prennent cependant conscience de l’originalité de chaque territoire. À la suite du Convent de 1959, la décision est prise en effet de substituer à la « Commission de l’Union française » une « Commission des loges Hors métropole » : « cette nouvelle terminologie s’impose du fait de la diversité des pays représentés à cette commission »18. Trois ensembles sont distingués : « les États de la communauté, États indépendants dont les liens avec la France sont plus ou moins étroits », « les pays étrangers », qu’il s’agisse de pays européens ou de pays devenus indépendants et distants de la France, et enfin les « départements français d’Outre-mer, dont le régime politique est très voisin de celui de la France : Martinique, Guadeloupe, etc.., du reste, entre ces pays, les différences sont nombreuses, et l’Algérie pose des problèmes très particuliers »19. Relevons au passage que La Réunion et la Guyane disparaissent derrière un singulier « etc. ».
Le point commun à tous ces territoires est, pour les responsables nationaux du GODF, l’influence de la civilisation française. De plus, « cette marque n’a pas été imprimée par la domination politique, mais par la culture »20, par « cet esprit fait de logique qu’on nous reconnaît depuis Descartes, cet esprit fait de finesse qui depuis bien plus longtemps définit notre pensée »21. Léopold Sédar Senghor, Félix Eboué, mais aussi Aimé Césaire sont cités en exemple de cette œuvre civilisatrice de la France. C’est dans ce cadre général que la principale caractéristique des départements d’outre-mer est « leur communion sentimentale et spirituelle dans un climat d’harmonie avec toute la Nation française »22. On retrouve en fait ici le même discours que celui tenu par le député réunionnais Raymond Vergès, membre du GODF, pour justifier la départementalisation de l’ancienne île Bourbon à la tribune de l’Assemblée nationale en mars 1946 : « Il n’y a, en effet, chez nous, aucun problème d’ordre linguistique, culturel ou national »23. Dans le contexte du mouvement de décolonisation qui traverse l’Afrique, les Antilles et la Guyane sont considérées par l’assemblée générale du GODF, en 1959, comme « des postes avancés du rayonnement français dans les Caraïbes »24. Cette vision du maintien de l’influence française à travers la francophonie25, concept qui est alors en train d’émerger, est finalement celle que présente encore dix ans plus tard Hippolyte Foucque, grand intellectuel réunionnais appartenant à l’élite créole blanche26. Dans une série d’émissions radiodiffusées27 en octobre 1969, il brosse en effet un tableau des DOM dans lequel il explique que c’est à travers l’importance tenue par les auteurs antillais et réunionnais dans la littérature de langue française et par l’engagement militaire de ces territoires aux côtés de la France depuis le XVIIe siècle que s’est créée une communauté de destin avec « la Mère-patrie ». La vision donnée par les comptes rendus de l’assemblée générale du GODF rejoint donc sur ce point les regards portés par la bourgeoisie conservatrice insulaire. Les DOM sont perçus globalement comme des territoires profondément attachés à la France et à sa culture et où l’activité maçonnique est remarquable, les deux éléments étant d’ailleurs liés. En 1962, les Antilles, la Guyane et La Réunion sont même citées en exemple pour leurs activités maçonniques : « vieux pays, vieilles terres de fidélité, nos départements ont développé une maçonnerie dont la vitalité et le rayonnement pourraient servir d’exemple à bien des Loges métropolitaines »28. L’autre point commun à ces territoires reste cependant le handicap de l’éloignement. Le même compte rendu indique en effet que les Frères maçons des DOM « se plaignent de la lenteur des communications et ils demandent que toutes les correspondances soient acheminées par avion, faute de quoi les informations qu’ils reçoivent n’ont plus aucun caractère d’actualité »29.
La départementalisation pour le GODF : la voie d’une émancipation humaniste
Les comptes rendus de l’assemblée générale du Grand Orient de France évoquent la départementalisation et son évolution. De manière plus générale, la position de l’ordre sur l’évolution de l’Union française, en 1952, est que : « L’autonomie se fera dans l’union, de même que l’assimilation se fera par la décentralisation. Ainsi se réalisera un syncrétisme politique, économique, culturel, la fusion des institutions, des intérêts, des civilisations »30. Cette position repose donc sur la volonté de respecter le besoin d’émancipation des populations de l’ancien Empire, mais pour aboutir à une nouvelle forme de communion entre la « Métropole » et les territoires colonisés. La commission de l’Union française du GODF, en septembre 1956, note – mais il s’agit des Antilles, et La Réunion n’est citée nulle part – que la départementalisation, telle qu’elle s’est mise en place, suscite des mécontentements. L’année 1956 est en effet marquée par une montée des contestations au sein des pays africains de l’Union française accompagnée de protestations à l’encontre des lenteurs de la départementalisation dans les DOM. En octobre 1956, Aimé Césaire annonce ainsi publiquement sa démission du PCF, dans une lettre ouverte à Maurice Thorez31. Le rapporteur de la loi du 19 mars 1946 y réaffirme sa volonté de briser le carcan du colonialisme sur la société antillaise, mais dénonce le modèle communiste sous sa forme stalinienne. À la fin de l’année 1956, le PCF, qui efface alors toute ambigüité concernant son positionnement sur l’Algérie32, décide pour sa part de transformer ses fédérations des DOM en partis communistes autonomes. Tout d’abord en Martinique en septembre 1957, puis en Guadeloupe en mars 1958 et enfin à La Réunion en mai 1959. En Guyane, le Parti socialiste guyanais fondé en 1956, principal parti de gauche, réclame quant à lui un statut d’autonomie.
À La Réunion, l’année 1953 a été marquée par une très longue grève des fonctionnaires locaux qui se sont insurgés contre les inégalités de traitement dont ils étaient l’objet par rapport aux fonctionnaires venus de la « Métropole ». Après un premier mouvement de grève en mai 1948, une nouvelle grève générale et illimitée est déclenchée en mai 195333. Au même moment la France traverse une crise politique. Le gouvernement de René Mayer, qui a duré cinq, mois est renversé pour être remplacé fin juin par celui de Joseph Laniel. Le combat des fonctionnaires insulaires est cependant relayé par des motions votées à l’unanimité lors du 37e congrès de l’association des maires de France et du 16e congrès des présidents des Conseils généraux. Les grévistes obtiennent, après 62 jours de lutte, une indemnité de vie chère de 30 % et une indemnité d’éloignement. Le Syndicat National des Instituteurs, qui joue un rôle moteur dans la grève et dont plusieurs membres locaux sont membres du GODF, a bénéficié sans nul doute de relais nationaux de l’Ordre dans les négociations qui se sont jouées au niveau national34. Sur le plan politique, le combat mené entre communistes et droite locale se radicalisait. Le jeune Paul Vergès, revenu dans l’île en 195335, organisait une conférence fédérale en avril 1954 dénonçant ouvertement le « colonialisme » français dans l’île. Le fils de Raymond Vergès était ensuite élu député, aux côtés de Raymond Mondon, aux législatives de janvier 1956. L’élection de deux députés communistes sur les trois de l’île était suivie par la nomination d’un nouveau préfet, Jean Perreau Pradier, dont la mission était alors de reconquérir, par tous les moyens, toutes les fonctions électives gagnées par les communistes36.
Consciente du mouvement de mécontentement qui gronde dans les DOM, la commission de l’Union française du GODF, en septembre 1956, invite donc les responsables de l’État à préciser clairement le statut de département d’outre-mer, avec pour objectif de garder ces territoires dans la sphère d’influence française :
Le Convent, devant le courant qui prend aux Antilles une force inquiétante en faveur d’une « Fédération des Caraïbes » ayant pour conséquence le rattachement à l’Amérique, économiquement d’abord, politiquement ensuite, demande au gouvernement de la République française de reconsidérer le problème dans le moindre délai, deux voix s’offrant à lui : la départementalisation rationnelle et totale ; ou la Fédération de la Martinique et de la Guadeloupe avec la République française dans le cadre de l’Union française37.
Aux Antilles, la pression de l’environnement géopolitique caribéen est donc forte et inquiète les tenants de l’influence française. Dès 1927, il existait ainsi un mouvement pan-nègre réclamant l’indépendance de Haïti, de la Dominique, de la Martinique, de la Guadeloupe et des îles avoisinantes au sein d’une Confédération des Indes Occidentales38. En 1958, l’idée était lancée par des indépendantistes dans les Antilles britanniques d’une fédération politique permettant d’accéder plus rapidement à l’indépendance. Le projet a disparu en 1962, mais l’exemple qu’il constituait alors pour les Antilles françaises n’était pas sans inquiéter l’État français. Il ne faut pas oublier également que l’un des porte-parole de la révolution socialiste dans les pays dits alors du Tiers-Monde, luttant pour leur décolonisation, fut aux côtés de Che Guevara, le Martiniquais Frantz Fanon. Dans les instances du GODF, la politique d’ensemble à l’égard de « nos territoires hors-métropole » vise en fait à maintenir avant tout le rayonnement de la France dans le monde. L’ordre appelle en effet de ses vœux « la constitution entre la République française et les peuples d’outre-mer, d’une véritable Fédération de Peuples Libres et Égaux en Droit »39.
L’assemblée de septembre 1959 marque cependant une évolution dans la place accordée aux DOM par rapport au reste de l’outre-mer au sein du GODF. Pour la première fois, la commission chargée de l’outre-mer présente une motion qui lui est spécifique. D’ailleurs, « pour assurer une plus grande efficacité d’action, tant sur le plan profane que sur le plan maçonnique, elle suggère que ces quatre départements soient érigés en région maçonnique »40. L’assemblée adopte une motion, proposée par la commission, suggérant le renforcement de l’adaptation législative en faveur d’une plus grande adaptation aux spécificités locales :
En ce qui concerne les départements d’outre-mer, le Grand Orient de France, constatant leur communion sentimentale et spirituelle dans un climat d’harmonie, avec toute la nation française, demande qu’une législation nouvelle de réelle démocratisation, prenant compte des faits géographiques, des originalités territoriales et des doléances exprimées avec beaucoup de discrétion par les populations sur le plan politique, économique et social, réponde à leurs aspirations par une politique assouplie, largement sociale et résolument laïque, assurant leurs propres affaires, par la diminution des pouvoirs locaux, laissés aux seuls préfets, l’augmentation des attributions des conseils généraux, ainsi que le prévoit l’article 73 de la nouvelle Constitution et que l’atteste la promesse d’un Conseil des ministres de 1958, précisant que des mesures d’adaptation seraient prises, en accord avec les conseils généraux41.
Lors de l’assemblée de septembre 1960, la commission des « loges hors métropole » demande une nouvelle fois l’érection d’une région maçonnique particulière pour les DOM, « compte tenu de la divergence de plus en plus profonde des problèmes économiques, politiques et sociaux propres à ces départements avec ceux des États africains de la Communauté »42. Le rapporteur explique en effet que sa commission regroupe « trois sortes de pays » : les quatre départements français, « dont le régime politique est très voisin de celui de la France » (tout en notant bien « qu’entre ces pays, les différences sont nombreuses »), puis les États de la Communauté, et enfin les pays étrangers.
L’année suivante, en septembre 1961, un paragraphe particulier est consacré à la proposition d’un programme d’action économique et sociale pour les départements français d’outre-mer. Ce projet succinct envisage une expansion reposant sur la modernisation et le regroupement de l’industrie sucrière, sur la création « d’industries annexes »43, sur le développement des biens de consommation, sur l’augmentation des exportations grâce en particulier à une baisse des charges, et la mise en collectivité des terres agricoles non exploitées. Cette « planification » prévoit également que « toutes les lois sociales doivent recevoir leur intégrale application dans les départements d’outre-mer, sous réserve toutefois de modalités fondées sur des réalités objectives et déterminées en accord avec les représentants qualifiés des intéressés »44. De manière générale, les représentants du GODF plaident pour une plus grande décentralisation : « l’éloignement considérable des départements d’outre-mer milite en faveur d’une extension particulière des pouvoirs de gestion locale »45. On peut remarquer, dans cet ensemble, que si un passage est consacré plus précisément à la politique envisageable pour les Antilles, il n’y a rien de spécifique sur La Réunion et un paragraphe particulier est consacré à la « situation particulière de la Guyane »46. Aucune mention n’est alors faite d’un problème qui mobilise pourtant l’opinion publique des DOM en général, et de La Réunion en particulier, à savoir l’ordonnance du 15 octobre 1960 prise par le gouvernement de Michel Debré47. Promulgué dans le cadre de la guerre d’Algérie, ce texte autorise les préfets des DOM à muter dans l’Hexagone, « sans autre formalité », un fonctionnaire en poste outre-mer « dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public »48.
L’assemblée de septembre 1962 rappelle dans son compte rendu qu’il est essentiel de ne pas négliger les DOM pour maintenir l’influence française dans le monde : « l’importance des problèmes posés par les pays nouvellement indépendants ne saurait nous faire oublier la situation de nos Frères francs-maçons des DOM »49. Le rapport relève en effet un malaise réel dans ces départements : « il faut que les Antillais, les Guyanais et les Réunionnais ne se disent plus : nos pays sont les dernières colonies françaises. Ce qui pour le moins paraît anachronique et choquant ». Faut-il y voir une allusion aux fonctionnaires touchés par l’ordonnance du 15 octobre 196050 (les premiers fonctionnaires de La Réunion sont mutés en septembre 1961), mais les frères se plaignent de leur mise à l’index par l’administration : « Il faut également que soient levées les exclusives qui frappent nos Frères métropolitains affectés dans les DOM et qui, eux, sont déclarés indésirables, simplement parce qu’ils sont maçons et, de ce fait, prêts à se lier d’amitié avec la population locale »51. A contrario, il est indiqué que nombre de fonctionnaires français arrivés d’Algérie et « nostalgique au colonialisme » font preuve d’un « esprit incompatible avec nos principes de liberté et de fraternité »52. Le GODF demande donc que ces derniers soient « rapatriés en France » car « un seul fonctionnaire raciste est plus dangereux qu’une cinquième colonne »53. C’est avant tout la situation politique aux Antilles qui est considérée comme très préoccupante : « L’idée d’autonomie est dans l’air, elle est contagieuse. Si nous voulons éviter le désordre et l’anarchie, il n’y a plus une erreur à commettre »54.
Le rapport de septembre 1963 explique même que le mal-être identitaire se traduit par des revendications politiques. Traitant une fois encore, uniquement des Antilles et de la Guyane, le rapport indique que :
Le malaise observé s’exprime en des manifestations tendant à l’autonomie de gestion, voire à l’indépendance. Et s’il est vrai que les partisans de la seconde représentent une infime minorité, il n’en est pas de même, notamment en Guyane, des protagonistes de l’autonomie de gestion, ou tout au moins d’un élargissement des pouvoirs dévolus aux assemblées départementales55.
Le rapport insiste donc sur l’efficacité des actions à mener par l’État :
On doit certes reconnaître qu’après de longues années d’indifférence et d’inaction, un effort substantiel a été entrepris par le gouvernement central pour aborder les problèmes de ces départements et leur apporter les solutions qui s’imposent. Il n’en demeure pas moins que le plein épanouissement de ces pays dans le sein de la collectivité française appelle la promptitude des réalisations envisagées comme la saine objectivité des fonctionnaires en place.
Le GODF prend donc acte, sans le dire ouvertement, de l’importance des moyens mis en œuvre à travers la loi de programme du 30 juillet 1960 initiée par le gouvernement de Michel Debré56. L’usage du terme « pays » souligne cependant la prise en compte d’une singularité historique des DOM au sein de l’ensemble national. « Malgré les 13 000 kilomètres qui séparent la Réunion de la France, et les difficultés économiques de cette île, les Réunionnais restent très attachés à notre pays » est-il encore affirmé dans le rapport de 196457. Il est par ailleurs étonnant, alors que Michel Debré a été élu député de La Réunion en mai 1963, que cette île de l’océan Indien soit finalement si peu présente dans le rapport d’activité des ateliers organisés trois mois plus tard dans le cadre de l’assemblée générale de l’ordre. La Réunion ne figure à part entière que dans le rapport d’activité de 1964. Il y est indiqué que la situation maçonnique y est bonne et que « le recrutement est normal, malgré une très grande influence des milieux catholiques »58. Il est précisé que l’Obédience possède même une émission radiophonique59. On peut constater que ce qui constitue l’axe majeur de l’action de Michel Debré dans la politique de développement qu’il entreprend, à savoir la lutte contre la croissance démographique60, est aussi au cœur des préoccupations des Frères maçons dans l’île : « Le problème démographique se pose avec acuité ; le planning familial préoccupe nos Frères, mais aussi certains milieux du monde profane »61. Les premières initiatives en la matière ont en effet été initiées par l’Association Réunionnaise d’Action Populaire (AREP), créée en 1963, autour du jésuite Jean de Puybaudet, avec l’appui d’Alfred et de Charles Isautier, hommes politiques et industriels du Sud de La Réunion62.
Carricature de Michel Debré, Combat, 4 mai 1963
La Réunion est à nouveau absente du compte rendu de l’assemblée générale en 1966, alors qu’il est dit à propos des Antilles que « la commission formule vœu que le Grand Orient apporte une attention soutenue à l’évolution politique et sociale de ces départements inclus dans un autre hémisphère »63. Le département français de l’océan Indien réapparaît cependant dans le bilan des travaux de l’année 1967. Il y est indiqué que les représentants de la loge de L’Amitié « insistent pour qu’en toute occasion les Frères les plus éminents fassent l’impossible pour visiter nos départements lointains au cours, par exemple, de missions profanes »64. Le compte rendu se félicite de « l’extériorisation » des idées maçonniques dans les départements d’outre-mer, mais indique qu’il faut intervenir fréquemment auprès de l’ORTF « pour que les émissions du Foyer philosophique ne soient pas escamotées ou ‘oubliées’«65. L’action du GODF au sein des départements d’outre-mer est considérée comme efficace, mais deux difficultés « extérieures » majeures sont relevées. Tout d’abord les cyclones, dont les dégâts ajoutent régulièrement des difficultés matérielles supplémentaires que la population en général, et l’Ordre en particulier, doivent surmonter66. Ensuite, « les manifestations secondaires au malaise économique et social qui ont fait des dizaines de victimes à la Guadeloupe, dont un blessé grave parmi nos Frères »67. Les émeutes du 26 au 28 mai 1967 à Pointe-à-Pitre, qui ont donné lieu en 2016 à un rapport68 demandé par le gouvernement français, ne sont donc alors perçues que comme un épiphénomène traduisant les difficultés économiques et sociales. Finalement, les membres du GODF présents dans l’ensemble des DOM « concourent par le rayonnement de leur lumière au maintien de l’humanisme maçonnique et de la culture française dans les différents milieux profanes »69.
Conclusion
L’étude des regards portés sur La Réunion par le GODF, à travers le prisme des travaux menés par son assemblée générale entre le début des années 1950 et la fin des années 1960, souligne une constante repérée dans bien d’autres regards de la société « métropolitaine » : la petite île de l’océan Indien, colonie française dont le peuplement pérenne débute en 1663, demeure invisible. Ce sont avant tout les « vieilles colonies » antillaises qui attirent l’attention des observateurs. Dans le sud-ouest de l’océan Indien, c’est par ailleurs Madagascar qui, jusqu’à son indépendance, focalise les regards. Cette vingtaine d’années montre également, au fil des assemblées générales, l’émergence des DOM comme une entité territoriale distincte du reste d’un empire colonial qui peu à peu se délite. La violence des affrontements politiques qui se déroulent durant la période, avec en particulier à partir de 1956 la mise en place d’un système répressif antidémocratique à l’égard des communistes à La Réunion, n’a qu’un écho discret dans les rapports de synthèse du GODF. Néanmoins on y retrouve bien la montée des mécontentements économiques et sociaux qui se traduit par la montée des mouvements autonomistes, voire indépendantistes. Mais là encore, ce sont avant tout la Martinique et la Guadeloupe qui préoccupent les assemblées maçonniques. Sur cette question du statut, au cœur des combats politiques au sein des DOM durant la période, les regards maçonniques se focalisent autour de deux nécessités : assurer d’une part les conditions d’un développement harmonieux à des populations attachées à la France grâce à l’action de la maçonnerie et, d’autre part, contribuer au maintien du rayonnement de la culture française dans le monde.


