Acteur du ralliement de La Réunion à la France Libre le 28 novembre 1942 et, à cette occasion, seule victime tuée au combat, Raymond Decugis fut couvert d’honneurs à titre posthume. Mais, quoiqu’il ait été élevé aux plus hautes distinctions, son engagement et les circonstances de sa mort sont restés très mal connus.
Soixante-dix ans après, grâce aux témoignages recueillis auprès de Réunionnais et de membres de sa famille, voici le portrait d’un compagnon de la Libération atypique.
Decugis, haut fonctionnaire de l’administration coloniale
Raymond Decugis est né en 1907 près de Toulon. Admis en 1926 à l’École normale supérieure et à Polytechnique, il opte pour cette seconde institution. Lieutenant de réserve dans le Génie et diplômé de l’École des Ponts et Chaussées en 1931, il est affecté l’année suivante à Madagascar en tant qu’ingénieur des travaux publics, chargé successivement de l’équipement du port de Tamatave, de la construction de celui de Majunga et de l’ouverture de la route de Diégo-Suarez. En 1934 il épouse à Majunga une Réunionnaise établie dans la Grande Île.
À la déclaration de guerre, plutôt que de l’envoyer combattre en France, les autorités militaires le mobilisent dans le Génie à l’État-major de Tananarive. Là, selon ses proches, il aurait entendu l’Appel du 18 juin 1940 et n’aurait pas caché ses sympathies gaullistes :
Raymond Decugis a été un Gaulliste de la première heure. Je l’ai bien connu car il m’était allié du fait de son mariage avec une de mes cousines germaines. Au mois de juillet 1940 je me trouvais chez eux à Tananarive où Raymond Decugis était en poste à la Direction Générale des Travaux Publics. Dès qu’il avait eu connaissance de l’Appel du 18 juin il s’était rallié entièrement au général De Gaulle. Chez lui il en parlait sans cesse avec sa femme, moi-même, ses amis (…). J’ai revu Raymond Decugis quelques mois plus tard lors de son départ pour La Réunion où il rejoignait son nouveau poste de Directeur des Travaux publics de l’île. Ses sentiments n’avaient pas changé, il était toujours un fervent Gaulliste et ne s’en cachait pas1.
Un cousin affirme même qu’« en prévision d’une subversion contre le gouvernement de Madagascar acquis à Vichy, Raymond me demanda si j’accepterai de tenir un poste au central téléphonique »2. Selon sa femme, ce serait la raison de sa mutation : « Raymond, dès le 18 juin 1940, avait entendu l’appel du général De Gaulle (…). Ne cachant pas ses opinions, il fut expédié à La Réunion (…) par la trahison d’un chef »3. Le couple et ses deux filles arrivent dans l’île en novembre 1940 à bord du Ville de Rouen4.
Raymond et Irène Decugis à Tamatave vers 1940 [Archives I. Decugis-Ruffat]
Quoi qu’il en soit de ses opinions politiques, le gouverneur de La Réunion apprécie ce fonctionnaire dévoué et compétent auquel il a confié les fonctions de directeur des chemins de fer et du port de La Réunion (CPR), en plus de celles de chef du service des travaux publics. Il lui délègue ses pouvoirs pour la signature de marchés et, en avril 1941, écrit même au ministre des Colonies, à Vichy, pour signaler qu’il serait « heureux que cet ingénieur particulièrement distingué soit promu », ce qu’il obtient peu après5. Se conformant à la demande de son administration centrale, Decugis souscrit en janvier 1942 une déclaration de non appartenance à la franc-maçonnerie6, et par là même donne un motif supplémentaire de satisfaction au chef de la Colonie. À plusieurs occasions, le gouverneur Aubert indique que son collaborateur « a toute [sa] confiance », par exemple lorsqu’il s’est agi, le 8 mai 1942, de couler la drague le Boutteville afin d’obstruer le chenal d’accès au port de la Pointe-des-Galets, sur instruction de Vichy, dans le but d’empêcher un éventuel débarquement anglais. Non sans arrière-pensée politique, le chef de la gendarmerie affirmera l’année suivante que « le responsable de la destruction de la drague est M. Raymond Decugis » qui, à cette occasion, commit « une faute professionnelle énorme » que le gouverneur attribua à « une erreur de jeunesse de M. Decugis » ; « M. Decugis paraissait satisfait de son exploit », ajoute le capitaine de gendarmerie7. Pourtant, dans une lettre écrite un peu plus tard, le commandant du contre-torpilleur Léopard, lui aussi compagnon de la Libération et soucieux de rendre hommage au chef des Travaux publics, même s’il ne l’a jamais rencontré, affirme au contraire que Decugis était réticent à saborder la drague mais que, « menacé d’être destitué s’il persistait à désobéir (…), pour rester à la tête d’un organisme qu’il dirigeait et qui pouvait être si précieux aux Alliés le jour venu, il se résigna à exécuter cet ordre »8.
On a là un exemple du dilemme auquel Decugis et bon nombre d’autres hauts fonctionnaires ont été confrontés : jusqu’à quel point collaborer avec le régime sans se compromettre ? Dans une colonie où, en partie du fait de l’isolement de l’île, on ne compte aucune action collective de Résistance et où les engagements individuels sont rares, les élus et les cadres de l’administration n’expriment aucune défiance à l’égard du régime (hormis le secrétaire général Angelini et l’ingénieur météorologiste Mondain, rapidement déclassés et mutés à Madagascar). Plus tard, le gouverneur mis en place par le général De Gaulle justifiera la collaboration des hauts fonctionnaires avec son prédécesseur :
L’attitude de ceux qui, en 1940, ont adhéré au régime de Vichy fut déterminée ni par l’intérêt ni par des préoccupations politiques. Il était conforme aux traditions locales d’accepter, lorsqu’ils furent sollicités de le faire, de prêter leur concours au gouverneur Aubert ; les Réunionnais, s’ils furent Pétainistes ou vichystes, le furent plus par intérêt et opportunité que par conviction personnelle9.
Néanmoins, des voix vont s’élever en 1944 pour réclamer le châtiment des hommes les plus compromis dans la politique répressive de l’État français à La Réunion ; à cette occasion, Decugis ne sera pas épargné puisque, après sa mort, il lui sera reproché d’avoir répercuté auprès de son personnel une circulaire adressée par Aubert à tous les chefs de service, relative aux devoirs des fonctionnaires et à l’obligation qui leur est faite d’être fidèles et loyaux envers le régime de Vichy :
(…) Vous devez être les agents permanents et actifs de la Révolution nationale. Vous ne pouvez plus laisser passer, sans les dénoncer (…), les critiques qui pourraient s’exprimer en votre présence contre les actes du gouvernement10.
Note adressée par Decugis à un de ses collaborateurs le 18 novembre 1941, qui sera produite lors d’un procès tenu à Tananarive en 1944
Decugis a pourtant toujours adopté une attitude attentiste, s’abstenant notamment d’afficher ses opinions, à la différence de beaucoup de notables et hauts fonctionnaires de la colonie qui prennent position publiquement en faveur de la révolution nationale. Son nom, par exemple, n’apparaît jamais parmi ceux des participants aux cérémonies officielles : prestations de la Légion des volontaires, Quinzaine impériale, inauguration de plaques en l’honneur du Maréchal, œuvres caritatives du Secours National, fête de Jeanne d’Arc, conférences publiques, etc.
S’il se garde de critiquer ouvertement le régime, en 1942 Decugis va progressivement sortir de son apparente neutralité, sans doute sensible à l’évolution du conflit mondial. C’est ainsi que l’analysera plus tard un proche de sa femme :
C’est du côté de l’évolution intime d’un haut fonctionnaire responsable devant les autorités en place qu’il faut chercher le cheminement de Raymond Decugis. Qu’il ait eu, au fur et à mesure des évènements mondiaux un sentiment croissant en faveur des alliés et de De Gaulle a toujours été ce que ma belle-mère a expliqué à ses enfants et à moi-même. Et il faut la croire ! Rien ne sert de rechercher une attitude secrète et radicale de gaulliste et anglophile pour expliquer les positions de Raymond Decugis, son attitude face aux événements le 28 novembre 1942 et sa nomination de Compagnon de la Libération11.
Effectivement, sa femme signale qu’à la maison « il n’attendait que l’arrivée des Français ou des Anglais ». Selon elle, les idées politiques de son mari étaient connues mais personne n’osait lui tenir tête car il était très respecté ; elle ajoute que « la veille du jour affreux », le gouverneur lui aurait dit, dans son bureau : « je sais que vous n’avez pas les mêmes idées que les miennes, mais je considère que vous êtes un grand Français »12. Cette confidence faisait peut-être suite à la prise de position clairement affirmée par Decugis lorsqu’il demanda au gouverneur à pouvoir assister au procès de son épouse.
Comme une quinzaine d’autres femmes de Saint-Denis, Irène Decugis s’était singularisée le 11 novembre 1942 par son engagement en faveur de la France Libre ; ce jour-là, accompagnée de ses filles aînées, elle déposait une gerbe de fleurs au pied de la statue de Garros, conformément à la consigne lancée par De Gaulle sur les ondes de la BBC, appelant les Français à manifester devant les monuments aux morts. L’écoute de la radio anglaise, malgré un arrêté du gouverneur l’interdisant, et la fréquentation d’autres femmes gaullistes, notamment au sein du Tennis club de Bourbon, prouvent incontestablement les sympathies de madame Decugis pour la dissidence. Le dépôt de fleurs va lui valoir maille à partir avec la justice. (Voir Annexe)
Loin de chercher à cacher l’engagement de son épouse, Raymond Decugis écrit à deux reprises au gouverneur pour solliciter une autorisation d’absence le 17 novembre de façon à se rendre « à l’audience du tribunal correctionnel de Saint-Denis afin d’assister [sa] femme qui comparait devant cette juridiction »13.
Lettre de Decugis au gouverneur pour solliciter un congé afin d’assister au procès de sa femme. [A.D.R.]
La mort de Decugis
Le 28 novembre 1942 à l’aube, 90 fusiliers marins des Forces navales françaises libres (FNFL) débarquent du contre-torpilleur Léopard, occupent Saint-Denis sans rencontrer de résistance et installent un nouveau gouverneur, Capagorry. Réveillé par un coup de canon tiré depuis le navire peu après 5 heures, Raymond Decugis se précipite au-devant des soldats qui s’avancent sur le Barachois en longeant sa maison :
Lorsque les marins du Léopard débarquèrent, ils virent venir vers eux un homme qui pleurait de joie. Enfin vous voilà, disait-il, et vous êtes Français, c’est encore plus beau. Depuis le temps que nous vous attendions. Je m’appelle Decugis, je suis directeur des Travaux publics et du Chemin de fer. Tout mon matériel est à votre disposition, tout mon personnel aussi et moi-même. (…) Je suis prêt à faire toutes les missions que vous m’ordonnerez14.
Madame Decugis se souvient qu’« il revint un moment après, les larmes aux yeux, me disant : ”ils sont chics tout de même ; ce ne sont que des gens de chez moi : des Français”. Il était très ému »15.
Le Léopard
À la tête des Français Libres installés dans l’hôtel Moderne de Saint-Denis, le commandant de corvette Barraquin est en contact téléphonique avec le syndicaliste Léon de Lepervanche qui vient de s’emparer de la mairie, de la poste et de la gendarmerie du Port. De Lepervanche lui signale qu’il contrôle la ville à l’exception de la batterie côtière tenue par une douzaine d’hommes commandés par le lieutenant Hugot. À 14 h, le Léopard, qui s’est positionné en face du Port, bombarde la Pointe-des-Galets pour faire cesser la résistance de cette batterie.
Le port de la Pointe des Galets et la Butte Citronnelle avec sa batterie côtière
La mission de Decugis
En entendant les coups de canon tirés par le contre-torpilleur, Decugis se rend à l’hôtel du gouvernement pour proposer au commandant Barraquin d’aller « parler avec son ami le lieutenant Hugot »16 et tâcher de le convaincre de déposer les armes afin de mettre un terme à un combat fratricide. Selon l’Ordre de la Libération, c’est « en se portant vers une batterie côtière qui tirait sur le Léopard » que Decugis aurait été tué ; cette affirmation est partiellement erronée car la batterie de la Pointe-des-Galets avait tiré vers 10 h du matin une salve d’obus non pas sur le contre-torpilleur, qui mouillait encore devant Saint-Denis et se trouvait hors de portée de ses deux canons de 90, mais sur une vedette qui allait le rejoindre17 !
Le commandant des FNFL accepte la médiation de Decugis et, pour lui laisser le temps de mener à bien sa mission, donne l’ordre au Léopard de suspendre le feu jusqu’à 16h30. Pour l’accompagner au Port, Barraquin lui adjoint l’enseigne de vaisseau Moreau, un officier coutumier des missions dangereuses. En effet, après s’être évadé d’un camp allemand à Lorient et avoir gagné l’Angleterre à bord d’un canot volé, le 1er juillet 1940, Hubert Moreau avait été le premier agent depuis l’armistice à être envoyé sur le sol français pour le compte de l’Intelligence service britannique et du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) gaulliste18. Après avoir accompli trois opérations de renseignement en Bretagne, il avait été chargé en 1941 de mettre sur pied à Quimper une filière d’évacuation de parachutistes britanniques.
Pourquoi Decugis s’est-il porté volontaire pour cette mission ?
- Parce qu’il est gaulliste et désireux de se mettre au service de la France Libre. Dans ses Mémoires de Guerre, De Gaulle mentionne en effet le concours de « Decugis et un groupe local rempli d’ardeur » (en l’occurrence les communistes et syndicalistes du Port).
- Parce qu’il possède une voiture ; il y a bien un millier d’automobiles à La Réunion mais, par manque d’essence, la circulation est limitée aux véhicules prioritaires. Par ailleurs, la route du Port lui est familière ainsi que ses postes de guet, à tel point qu’il « avait empêché pas mal de stupidités demandées par les militaires sur cette fameuse route »19.
- Parce qu’il connaît bien Hugot. Ils appartiennent tous deux à l’administration coloniale et sont membres de la commission consultative du travail et de l’agriculture mise en place par Aubert. Tout le monde (Hugot lui-même ; le capitaine du Léopard ; le docteur Benoit et la fille de Raymond Decugis) s’accorde pour affirmer que les deux hommes sont très proches, Moreau parlant même d’« amis intimes »20 et madame Decugis déclarant que son mari « estimait beaucoup le lieutenant en question ». Une amitié quelque peu surprenante car si Decugis est incontestablement gaulliste, Hugot, lui, est foncièrement maréchaliste, comme le prouvent sa présence à certaines cérémonies officielles et son refus de rallier la France Libre tout au long de la journée du 28 novembre 1942 : contacté dès le matin par de Lepervanche, il n’accepte pas de négocier avec les dissidents, fait tirer sur une vedette qui cherchait à rejoindre le Léopard, qu’il sait pourtant être un navire des Forces Françaises Libres, puis attaque la milice du Port, ralliée aux gaullistes, au prétexte qu’elle serait communiste, et enfin cherche à fuir en train pour rejoindre les troupes restées fidèles au gouverneur pétainiste. Et lorsque Aubert quittera La Réunion, cinq jours plus tard, il embrassera publiquement Hugot, venu le saluer une dernière fois sur le Barachois21.
Circonstances de la mort
Réfugié à Hell-Bourg avec une partie de ses collaborateurs et plus d’une centaine de militaires, le gouverneur a proclamé Saint-Denis « ville ouverte » et « la résistance à opposer, transférée à l’intérieur de l’île » afin de repousser une éventuelle tentative d’occupation de la colonie par les Britanniques, prévisible depuis que ceux-ci ont débarqué à Madagascar et contraint son gouverneur à capituler, le 5 novembre22. Prévenu de l’arrivée du Léopard, Aubert confirme sa décision de résister dans un télégramme adressé à tous les maires de La Réunion le 28 novembre à 10h30 : « Forces gaullistes débarquées sur la côte à 4h30. (…) Ai informé ministre que me proposais exécuter plan défense île »23.
Au préalable, le gouverneur a fait renforcer la seule batterie côtière de La Réunion, située au Port et commandée par Hugot, et fait démonter un tronçon de la voie ferrée entre la capitale et La Possession. Dans le but de contrôler l’accès à la zone stratégique que constitue le port de la Rivière-des-Galet, des postes de surveillance ont été installés sur l’unique route reliant Saint-Denis à l’Ouest de l’île ; ils sont tenus par de jeunes recrues, par exemple Max Desventes, fils du maire pétainiste de La Possession, installé dans la descente menant à cette bourgade. En amont, un autre point de contrôle a été établi à La Montagne, dans un virage à hauteur du 16e km, au lieu-dit Affouches. Ce poste est tenu par cinq soldats commandés par le lieutenant Théodora. Ces hommes savent-ils qu’un débarquement de troupes a eu lieu le matin même ? C’est vraisemblable puisque la vigie de La Montagne l’a signalé à l’aube et qu’un communiqué de radio Saint-Denis en fait autant toutes les demi-heures24. Le maire de La Possession, averti par le gouverneur, a dû lui aussi faire prévenir les militaires, dont un poste de commandement se trouve en direction de la Roche Écrite (par où passe le sentier reliant les deux sièges du gouvernement de l’île, Saint-Denis et Hell-Bourg). Au 16e km, les soldats ont dressé un barrage avec des pierres et une charrette renversée, et se sont installés un peu plus haut pour surveiller la route sans être vus, ce qui indique qu’ils redoutent d’être attaqués.
Après avoir rassuré sa femme en lui annonçant qu’il se rendait à son bureau à la demande du nouveau gouverneur, Decugis quitte Saint-Denis par la route (la voie ferrée étant inutilisable) vers 14h20, accompagné du lieutenant Moreau, sans assister à la prise d’armes qui va débuter peu après sur le Barachois. Les deux hommes ne sont pas armés et leur voiture est reconnaissable à son fanion de véhicule officiel de l’administration. À 15h, l’automobile stoppe à hauteur du 16e km devant l’obstacle érigé en travers de la route et, sous la pluie, ses occupants en sortent pour dégager la chaussée.
Dans une interview parue quatre jours plus tard, le lieutenant Moreau déclare que,
ne voyant personne, nous courûmes écarter la charrette. Alors que, en courant, nous retournions vers la voiture, deux coups de feu furent tirés sans sommation. Le premier ricocha sur la route entre nous deux et je sautai dans le fossé en disant à monsieur Decugis d’en faire autant ; à ce moment, le deuxième coup de feu fut tiré toujours sans sommation et monsieur Decugis s’écroula en se tenant la poitrine. Je levai alors les bras et criai au tireur de se montrer. Je vis alors 5 ou 6 hommes sur une crête à environ 250 m. de moi. Regardant monsieur Decugis, je vis qu’il était mort. (…) Les soldats me dirent alors que c’était moi qu’ils avaient visé en exécution de leur ordre de tirer sur tout militaire25.
Il est vrai que l’enseigne de vaisseau Moreau est un soldat aguerri, habitué à être sur ses gardes, tandis que Decugis fait confiance à sa connaissance des lieux et des militaires de la région, ce qui l’aurait même amené à se retourner pour savoir ce qui se passait, avant d’être abattu d’une balle dans la poitrine26.
Monument érigé au 16e km de la route de La Montagne
Au volant d’une voiture arborant le fanion officiel de la colonie, en costume gris et sans arme, Decugis ne pouvait être assimilé à un ennemi, ce qui fera dire à sa veuve que « le poste de La Montagne avait reçu l’ordre express de M. Pillet (le directeur de cabinet du gouverneur Aubert) de tirer sur tout civil qui accompagnerait les Gaullistes », et qu’il s’était agi par conséquent d’un crime. À moins, comme en a couru le bruit, que Decugis ait été atteint par une seconde balle perdue qui aurait également ricoché sur la route non asphaltée ? Les soldats étant vraisemblablement embusqués derrière le parapet qui surplombe le ruisseau à très peu de distance de là, il leur était difficile de rater leur cible. Si ce fut cependant le cas, une telle maladresse serait à mettre sur le compte de l’inexpérience de l’auteur du tir, peut-être un tout jeune soldat, le caporal Théophile Souris27.
Arrivé peu après sur les lieux de l’embuscade et mis au courant de l’identité du mort, le chauffeur d’un camion transportant du charbon de bois part annoncer la nouvelle à Saint-Denis.28 Une heure plus tard, à 16h05 selon Moreau, l’évêque de La Réunion arrive spécialement pour parlementer avec les militaires et donner l’absolution au mort, puis « il repartit aussitôt vers Saint-Denis », laissant le cadavre « mouillé et sanglant au bord de cette route, sur deux planches, un pauvre sac lui protégeant la face » de la pluie. Quant à Moreau, prisonnier des soldats, il est emmené à travers bois jusqu’à Hell-Bourg, où il arrivera le lendemain soir. Le gouverneur Aubert enverra alors un câble à Vichy pour annoncer que « l’ingénieur Decugis, parti sans ordre, a été tué »29.
Informé de l’échec de la tentative de médiation, le commandant du Léopard met fin à la trêve à 17h en donnant l’ordre de bombarder à nouveau la Pointe-des-Galets. Au même moment, partie chez des amis pour les préparatifs d’un banquet en l’honneur de la Libération, madame Decugis apprend que son mari était allé négocier la reddition de la batterie du Port ; de retour de La Montagne, l’évêque cherche à la joindre pour la prévenir du drame mais ce n’est qu’à 17h30 qu’elle apprendra la nouvelle. À partir de ce moment-là, « mes amis sont tous arrivés, ne m’ont pas quittée. Une foule s’était massée silencieuse devant notre maison et en un instant la joie avait cessé dans la ville »30.
C’est seulement le lendemain matin, après que le corps ait été autopsié par trois médecins puis qu’une toilette mortuaire ait été effectuée par des amis proches, qu’Irène Decugis récupère la dépouille de son mari, enterré le soir même au cimetière de Saint-Denis31.
Hommages
Selon le quotidien Le Peuple, « les obsèques se déroulèrent le soir au milieu d’une très nombreuse affluence : marque de la sympathie unanime de la population. M. le gouverneur Capagorry, accompagné de M. le Secrétaire général Rivière (…) y assistait. Un détachement de fusiliers marins rendait les honneurs »32. L’autre journal réunionnais, Le Progrès, signale également qu’« une foule imposante rendait un ultime hommage au disparu (…). Au cimetière, M. J. Rivière, Secrétaire général, adressa un ultime adieu au disparu en termes émouvants, au nom du gouvernement, et M. Nida au nom du personnel des T.P. et du C.P.R. ». En réponse, « Madame Irène Decugis et ses enfants remercient très sincèrement le gouverneur, les autorités civiles et militaires et toutes les personnes qui leur ont témoigné de la sympathie à l’occasion de leur grand malheur ».
Un an plus tard, à l’occasion de la célébration du premier anniversaire de la « libération » de La Réunion, une stèle en hommage à Raymond Decugis est inaugurée sur le lieu du drame33 ; à cette occasion le gouverneur adresse une lettre à sa veuve, affirmant que « la colonie entière conservera pieusement le souvenir de son sublime sacrifice »34.
Détail de la stèle au 16e km
Dans un message adressé aux Réunionnais en 1944, le commandant du Léopard présente une version assez singulière du sacrifice de Decugis, mort « pour sauver un ami en danger » et, à propos du rôle de celui-ci dans l’affaire de la drague coulée au Port, réfute le témoignage à charge du capitaine de gendarmerie qui, lui, était pourtant présent lors de l’évènement. Le capitaine Richard-Evenou déplore surtout qu’« il se trouve des gens assez infâmes pour taxer Decugis, après coup, de collaboration, pour le représenter comme un serviteur de Vichy (…). Leurs calomnies indignes circulent à Saint-Denis comme à Tananarive. C’est une ignominie, Decugis n’a jamais été un collaborateur ! »35.
Au même moment, dans une pétition qui circule à Saint-Denis, « les termes de ce document [la note de Decugis à son personnel, le 18 novembre 1941] parurent tels que le bruit a été répandu (…) que Decugis n’était pas profondément gaulliste. Madame Decugis, qui juge avec raison ces rumeurs calomnieuses, demande aux amis et connaissances de son mari de s’inscrire en faux contre semblables allégations », ce que vont faire trente-sept notables de la ville, lesquels, dans une « attestation de droiture de Decugis envers la France combattante », déclarent que le directeur du CPR « ne pouvait que répéter ce qu’elle [la circulaire] disait (…). Ne pas l’envoyer, c’était commettre une désobéissance grave et, à coup sûr, être suspendu de ses fonctions. Fallait-il que Decugis donnât cette preuve de dévouement à la cause gaulliste ? »36.
Véritable brevet de gaullisme, cette attestation insiste sur la nécessité qu’a connue Decugis de composer avec sa hiérarchie, de « pratiquer cette politique du moindre mal » consistant à répercuter les directives du gouverneur et de son chef de cabinet, au prix « des tourments toutes les fois qu’il fallait faire un acte qui pouvait être interprété comme l’acceptation d’un régime qu’il détestait »37. À sa décharge, on peut noter que, dans le courrier incriminé, Decugis se contente d’« adresser copie de la circulaire du 4 novembre 1941 de M. le Gouverneur de La Réunion », qu’il résume en sept phrases seulement (alors que la note de Aubert faisait deux pages) sur un ton neutre et sans aucun commentaire personnel, se bornant à demander à ses subordonnés de lui en accuser réception par écrit38.

![Raymond et Irène Decugis à Tamatave vers 1940 [Archives I. Decugis-Ruffat]](docannexe/image/1115/img-1-small800.jpg)

![Lettre de Decugis au gouverneur pour solliciter un congé afin d’assister au procès de sa femme. [A.D.R.]](docannexe/image/1115/img-3-small800.jpg)




