Depuis que le tourisme s’est largement popularisé au cours du XIXe siècle, beaucoup de lieux qui cherchent la notoriété touristique tentent de capter une part de l’aura de lieux touristiques confirmés. Anciens ou plus récents, les exemples abondent : Bruges, Amsterdam ou Stockholm se qualifient de « Venise du Nord », Bucarest fut un temps « le Petit Paris », la Normandie comme la Saxe revendiquent une « Suisse » sur leur territoire et, plus récemment, une petite ville américaine tente de s’identifier à la Bavière1. On pourrait parler de « lieux/ sites-mères » ayant donné naissance à des « lieux/sites-fils » (ou « filles »). Dans le nom connu auquel on fait référence, réside non seulement une part de rêve, mais aussi de mythe. On en attend une certaine légitimité dans le champ touristique, une réputation qui aurait moins besoin de faire ses preuves, des retombées de tous ordres. Peu importe pour le visiteur du site-fils qu’il ne connaisse pas le site-mère et ne puisse souvent pas vérifier le degré de véracité de la filiation suggérée, qui repose, surtout au début, sur un fond de vérité ou au moins de vraisemblance. Il se fiera néanmoins généralement aux médias qui propagent les appellations, les images, les clichés qui entretiennent le mythe, pour peu que les faits qui pourraient démentir ce dernier ne soient pas trop connus pour être invoqués avec assez d’écho, que les mots qui l’expriment n’apparaissent pas comme une contre-vérité manifeste (le communisme a trop largement fait perdre à Bucarest son caractère » parisien ») et qu’un nombre suffisant d’opérateurs ait intérêt à l’entretien et à la persistance du mythe. R. Barthes souligne « le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre »2.
C’est bien le cas dans le monde du tourisme, où les guides (livres) sont souvent les premiers vecteurs de telles images, auxquelles ont intérêt non seulement les maisons d’édition, mais aussi les offices de tourisme, commerçants, hôteliers-restaurateurs, marchands de souvenirs, guides (personnes), transporteurs…, bref, toute la nébuleuse du système touristique, dont le fonds de commerce est de vendre du rêve, de créer et perpétuer des mythes. D. Roche a bien relevé combien ces guides sont porteurs de « stéréotypes, c’est-à-dire d’images qui ne sont pas indépendantes par rapport à des sociétés, qui se caractérisent par leur répétition, qui passent constamment d’un livre à l’autre, d’un auteur à l’autre. Mais on ne sait pas toujours comment elles apparaissent et on ne sait pas toujours comment elles évoluent. Des images dont la finalité en quelque sorte… est de créer des automatismes, de créer des intemporalités… »3. Et une collection de petits stéréotypes entretenus finit par créer un mythe.
Mais les guides, bien qu’outils privilégiés et maintenant très accessibles à un public de plus en plus mobile et de plus en plus large, ne sont pas les seuls vecteurs de ces stéréotypes et des mythes qui en résultent. Dans un système mondial où la communication est reine, tous les supports sont bons pour faire passer des messages et entretenir les mythes. Cela fait partie de la réclame, de la publicité, du marketing, territorial ou non, parfois aussi de la propagande, pour se référer à quelques termes diversement utilisés depuis un siècle au service, finalement, des mêmes objectifs. Et on ne rentrera pas ici dans des considérations sur les messages subliminaux propres à manipuler des individus qui n’en ont aucunement conscience.
À notre sens, et à l’instar des grandes stations thermales européennes du XIXe siècle, telles Bath, Spa, Baden-Baden ou Aix-les-Bains, Antsirabe, « station thermale » malgache, entre tout à fait dans cette problématique quand on la qualifie de « Vichy malgache ». Car, plus de 50 ans après l’indépendance de Madagascar, on observe la persistance de cette appellation, notamment à travers la publicité touristique et les guides pour touristes de plus en plus nombreux vers la Grande Île. Cela peut surprendre, car bien peu de choses sur place évoquent la ville française de Vichy, sinon la présence d’eaux thermales s’y référant et distribuées dans tout le pays. L’assimilation d’Antsirabe à Vichy est sûrement abusive, mais elle repose sur des faits objectifs initiaux et une histoire dont la force de persuasion semble se maintenir pour certains, disparaître progressivement pour d’autres, comme on le verra.
Notre propos sera donc ici d’examiner de plus près la consistance de ce mythe, sur quoi il repose, et comment, dans sa totalité et ses composantes, il a évolué jusqu’à maintenant. Dans ses travaux récents, indispensables à la compréhension d’Antsirabe, E. Jennings a très bien montré comment le développement de la ville, à partir de ses sources thermales bienfaisantes, a été guidé par l’administration coloniale française pour faire de la ville une vitrine et un point d’appui de l’Empire colonial français, conjuguant « loisirs et pouvoir »4. On pourra d’ailleurs s’y reporter pour approfondir maints aspects que nous ne ferons qu’effleurer ici. Prolongeant de plus d’un demi-siècle la période d’observation de cet auteur, nous souhaitons compléter cette approche, mais sans faire ni une histoire du tourisme à Antsirabe, ni une monographie d’Antsirabe, « ville thermale », encore moins une comparaison entre Antsirabe et Vichy. À travers des sources variées et un corpus dont on fera une présentation critique plus détaillée, il s’agira d’apprécier dans le temps l’évolution du mythe vichyssois d’Antsirabe et de ses composantes, mythe qu’il était évidemment de l’intérêt de l’administration coloniale de créer et d’entretenir : pouvoir, valeurs d’ordre, médias en tout genre.... Ce qui surprend, c’est que plus d’un demi-siècle après la fin de la colonisation, le mythe est toujours vivace. Et nous pensons qu’il y a lieu de s’y intéresser, car, suivant en cela un éminent malgachisant, « la géographie est… pour moi, plus que science des lieux, science des hommes qui les construisent, étude de la perception qu’ils s’en font »5. Et en cela, au-delà de la futilité, réelle ou supposée, de l’analyse d’un tourisme thermal, somme toute mineur, dans une petite ville du bout du monde, l’étude d’Antsirabe sous cet angle d’approche est également révélatrice de plus d’un siècle d’évolution des relations franco-malgaches et de ses problèmes de développement.
Le mythe de Vichy à Antsirabe : fondements culturels et historiques
Préalablement, avant de présenter les sources et les méthodes, il convient de recontextualiser brièvement les principaux fondements du mythe.
Mythes touristiques et Afrique
Ce thème pourrait donner lieu à d’abondants développements. Bornons-nous à quelques remarques utiles au cadrage de notre propos. On a maintes fois, et souvent violemment, dénoncé la dimension « mythologique » des guides. C’est ainsi que Barthes pense que « la mythologie du Guide bleu date du siècle dernier6…, le Guide devient, par une opération commune à toute mystification (la sélection des monuments présentés) le contraire même de son affiche, un instrument d’aveuglement… [générateur de] la floraison d’un superbe mythe- alibi… »7. Ce serait donc un instrument de propagation d’« une mythologie bourgeoise partiellement périmée »8. Élargissant son analyse aux Guides Bleus et aux Guides Verts, B. Lerivray constate « le contenu idéologique des guides touristiques »9, et qu’il s’agit de « l’idéologie touristique de la classe bourgeoise »10. Ces visions, très connotées par la date de leur formulation, en pleine période des « Trente Glorieuses » et « post-soixante-huitarde », n’en renferment pas moins une part de vérité. Compte tenu de l’accroissement considérable des voyages touristiques depuis lors, au profit de ce que l’on appelle maintenant « classes moyennes » au lieu de « bourgeoisie » (petite, sans doute, mais bourgeoisie quand même), on peut sans doute attribuer les mêmes qualités et défauts à toute la documentation touristique qui a proliféré à l’intention de tous les « segments » de clientèle potentiels. Et, dès lors, ce ne sont plus seulement les guides, eux-mêmes beaucoup plus nombreux, qui entretiennent une mythologie, mais toutes sortes de documents générateurs d’images, de slogans, de fantasmes et donc de mythes.
L’Afrique elle-même, à laquelle nous rattachons Madagascar pour la circonstance, est un bon foyer d’alimentation de ces mythes. Tous les récits coloniaux, tous les développements touristiques et les catalogues, dus à de grandes firmes touristiques mais aussi à de multiples associations et organisations non gouvernementales, les guides, récits de voyages, ouvrages de photos, publicités, reportages de presse et de télévision, sites internet… y contribuent puissamment. De nombreux travaux récents, portant sur le développement du tourisme africain11 ont souligné l’importance de ces aspects imaginaires et mythiques dans l’essor touristique de nombreux lieux et espaces africains. Ce n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique. Pavant la voie à un éventuel mythe d’Antsirabe, deux ouvrages, en 1896 et 1897, « littératures douteuses…, matière première pour les amateurs de sottisiers »12, présentèrent Madagascar comme un pays fantastique (au sens étymologique du terme), dans des récits propres à capter « l’audience de lecteurs peu cultivés, faciles à éblouir, aimant le sensationnel… »13. Or, c’était précisément le moment où la France établissait rapidement et puissamment son emprise sur Madagascar. Lié aux relations des « exploits » militaires de la conquête, alimenté par le développement d’une culture coloniale fondée sur les voyages et explorations encouragés par les Sociétés de Géographie, un « terreau » propre à la croissance de mythes pouvait dès lors s’accumuler14, sur lequel allait s’enraciner, parmi d’autres, le mythe d’« Antsirabe, Vichy malgache ».
À Vichy, les piliers du mythe
Au cours du XIXe siècle, entre 1800 et 1870, se produit « en 70 ans l’irrésistible ascension de Vichy »15, grande station thermale du centre de la France. La provoquèrent maintes raisons qu’il n’est pas de notre propos d’expliciter ici : des eaux bienfaisantes, les progrès de la médecine, le développement des chemins de fer, l’essor de la bourgeoisie capitaliste, des personnalités locales entreprenantes, les séjours répétés des têtes couronnées, notamment Napoléon III… Et « le thermalisme prend, sous la IIIe République, une ampleur encore plus importante que sous le Second Empire »16. Dans ce contexte, Vichy apparaît alors comme l’archétype des stations thermales propres à répondre aux besoins médicaux des coloniaux. Certes, la salubrité des stations tropicales d’altitude avait été mise en lumière et exploitée dès la première moitié du XIXe siècle par les grands pays colonisateurs, notamment le Royaume-Uni dans les régions de Darjeeling et de Simla (à plus de 2000 mètres d’altitude), et par la France, notamment à Cilaos (La Réunion), à seulement 1200 mètres d’altitude, mais bénéficiant en revanche de sources thermales déjà utilisées avec profit avant l’installation « des premiers pionniers français… autour de 1831 »17. Mais, malgré les vertus de ses eaux, Cilaos, dans une île minuscule, ne put jamais prétendre au développement des grandes stations indiennes18. Aussi n’y trouvait-on ni distractions, ni vie mondaine attractive. Et pour les Français qui développèrent alors leur présence dans l’océan Indien, et notamment à Madagascar à partir de 1895, l’occasion était trop belle de combiner leurs congés en France avec une cure réparatrice. Et où la faire mieux qu’à Vichy, dont la célébrité et les animations paraissaient plus enviables à des militaires et administrateurs méritants, et soucieux de le faire savoir en entretenant leurs réseaux, plutôt que dans de petites stations, sans doute médicalement aussi valables, mais socialement moins valorisantes ? Cette attitude est assez répandue pour être popularisée par des discours nombreux au cours de la première moitié du XXe siècle, et dont cette citation d’un roman célèbre postérieur, mais situant son récit à cette époque, exprime la prégnance : « Les coloniaux et les habitants des pays chauds ne connaissent pas assez l’efficacité des Eaux de Vichy… Vichy est pour les personnes affaiblies, languissantes et anémiques. C’est le cas des coloniaux… Vichy est le sanatorium idéal où les coloniaux et les malades des pays chauds doivent venir chercher la santé, retremper leurs forces et se guérir des maladies contractées sous les tropiques »19.
Toujours est-il que, alors que va s’ouvrir la grande phase colonisatrice de la France et pendant celle-ci, Vichy apparaît au firmament des grandes stations thermales européennes, donc mondiales, et va y rester jusqu’après la Seconde guerre mondiale. Elle reçoit « à l’aube du XIXe siècle… quelque deux cents curistes »20, « 530 en 1829 »21, « 5840 en 1849 »22, « 21 300 » en 186623, 110 000 « baigneurs » en 1913, 131 000 en 1931, près de 150 000 en 193824. L’Exposition coloniale de 1931 à Paris marque une sorte d’apogée de cet affichage colonial et impérial. Vichy est donc une référence en matière de soins, de médecine thermale, d’équipements de qualité et de vie sociale brillante, elle peut apparaître pour Antsirabe, et pour l’administration coloniale, comme un modèle. Son sort lié à celui de l’expansion coloniale française, Vichy est devenue « la capitale thermale de la France d’Outre-Mer »25, « a kind of informal imperial hub »26, « une véritable plaque tournante coloniale »27, en somme un lieu majeur où les coloniaux viennent se soigner, mais aussi se montrer et établir des réseaux qui peuvent leur être utiles à titre privé ou dans l’exercice de leurs fonctions. Et cette fonction est déjà solidement établie quand la colonisation française débute à Madagascar. Dans ces conditions, il semble à la fois naturel et flatteur que les « coloniaux » de Madagascar intègrent le cercle vichyssois. Si « the syllogism “Vichy = liver, liver = colonies, colonies = Vichy” had been fully established »28, il était logique que Madagascar, devenant une colonie, se rattache à cette constellation thermale autant qu’elle le pouvait. La promotion d’Antsirabe allait en donner l’occasion, à un point tel que la station malgache, suprême reconnaissance, allait même pouvoir s’intituler « Vichy malgache ».
À Madagascar, un terrain à bâtir pour le mythe
Du côté de Madagascar, plusieurs éléments sont en place pour l’émergence d’Antsirabe comme station thermale. D’abord, rejoignant d’autres auteurs29, C. Radimilahy et B. Ravololomanga rappellent qu’« à Madagascar, l’eau a toujours tenu une place importante… Dans la croyance populaire, les eaux, entre autres les marais ou les sources, appartiennent aux Vazimba… », habitants primitifs un peu mythiques de Madagascar30. Or, c’est bien dans une telle situation topographique que les eaux d’Antsirabe, à partir de 1879, vont être analysées puis valorisées par les missionnaires norvégiens arrivés en 1869. Et « le thermalisme français allait greffer de nouvelles connotations médicales sur des sources déjà associées aux vazimbas. De sorte qu’à Antsirabe certains baigneurs entreprirent des rites liés aux vazimbas »31 et à des pratiques locales anciennes. Mais la médecine coloniale française n’eut de cesse de passer sous silence ces usages précoloniaux, de les récupérer, pourrait-on dire, au service de la francité naissante du territoire : « Colonial doctors systematically elided precolonial uses of hydromineral springs by indigenous people, so as to postulate their Frenchness »32. Et la Fête du Bain, ou Fandroana, était une cérémonie importante dans la monarchie merina. Au moins le monde des eaux n’était-il donc pas étranger aux populations locales.
Et leur usage médical se développe d’ailleurs avant la colonisation française : dès 1879-1880, des ministres et notables merina expérimentent eux-mêmes ou dans leur famille les vertus curatives des eaux mises en évidence par les Norvégiens33. Sans doute peut-on voir dans cette fréquentation distinguée un certain parallèle avec le phénomène de lancement des stations touristiques en Europe au cours du siècle. Déjà d’ailleurs, en 1865, Raharo, premier ministre déchu de la reine Rasoherina, avait été envoyé en exil à Antsirabe34. On ne sait si c’était aussi pour ménager sa santé, en raison des bienfaits sanitaires du lieu. Toujours est-il que l’endroit, simple hameau à l’époque, créait un précédent en matière de séjour de « puissants », ce qui ne pouvait que conforter les Norvégiens dans leur utilisation des eaux à des fins curatives, puis inciter les Français à en profiter au mieux dans leurs desseins conquérants.
Et précisément, quand les Français s’installent définitivement à Madagascar en 1895, c’est au prix d’une campagne militaire peu glorieuse et surtout très éprouvante. Les troupes françaises mirent 7 mois à gagner Tananarive depuis Majunga. Selon P. Curtin, cette expédition eut « la pire réputation comme échec médical de toute campagne européenne de conquête en Afrique »35. Qu’elle ait provoqué 5980 morts de maladie contre seulement 13 au combat36 ou respectivement 5756 et 25, selon Deschamps, est, si l’on ose dire, secondaire. Plus important ici est le fait que « Madagascar en a gardé longtemps en France une terrible réputation d’insalubrité »37.
Dès lors, quand le colonisateur a la bonne fortune de « tomber sur » un lieu excellemment placé où l’on peut se refaire une santé, c’est une véritable aubaine pour lui, d’autant plus que le terrain médical a déjà été défriché par les Norvégiens, mais aussi le terrain médiatique. En effet, le docteur Borchgrevink et le pasteur Rosaas, attachés à la mission luthérienne norvégienne implantée sur place, « étaient persuadés… que la composition des eaux d’Antsirabe “ressemblait étroitement à celle de Vichy”, d’où la dénomination de “Rano-Visy” signifiant “eau de Vichy” en malgache qu’ils lui conférèrent… Le pasteur Rosaas indique que c’est en 1879, l’année où il affirme avoir “découvert” la source principale où allait s’ériger le bain de la reine que le professeur Waage d’Oslo (alors Kristiania) établit définitivement le parallèle entre les eaux d’Antsirabe et de Vichy »38. Les Norvégiens installent, dans les mêmes années, un bain de la Reine (qui n’y vint jamais) et un bain du Premier Ministre, à la fois sans doute pour se concilier les faveurs du pouvoir mais aussi s’inscrire dans le mouvement de « lancement » des stations par des têtes couronnées comme ce fut fréquent en Europe. Si bien que « Antsirabe était devenu synonyme de prestige et de faveur royale… prestige associé au rite du bain royal »39, bien avant le démarrage de la colonisation française.
En quelque sorte, les Norvégiens ont « tendu la perche » aux Français pour qu’ils les relayent dans l’élaboration de ce qui allait devenir un mythe. La référence par des étrangers à une « reine » française des stations thermales européennes de l’époque pour un lieu de cure local, mais propre à compenser le handicap d’un voyage en bateau fort long vers la métropole, montre à quel point Vichy était une référence en Europe. Cela ne pouvait aussi que flatter l’orgueil national et inciter à une instrumentalisation de ces éléments pour le rayonnement impérial français. Il reste cependant alors au nouvel occupant à conforter l’analyse scientifique des potentialités naturelles, à valoriser celles-ci par des aménagements appropriés de tous ordres, à promouvoir dans les esprits et les pratiques la nouvelle station en devenir, tout cela au service d’un dessein impérial, comme le souligne Jennings40. Sans doute n’est-ce pas une priorité face aux préoccupations militaires et économiques qui assaillent d’abord le colonisateur. Mais, même avec un temps de latence, le mythe, ou plutôt ses fondements (puisque personne ne peut penser alors comme tels les faits qui vont y conduire) peuvent se mettre en place et prospérer. C’est ce que nous allons tenter de voir de plus près maintenant.
La constitution d’un corpus spécifique
Étudier la consistance et l’évolution d’un mythe est assez malaisé, s’agissant d’un objet immatériel par nature, potentiellement présent partout et nulle part, fluctuant au gré des médias et des circonstances qui l’affaiblissent ou le revigorent, utilisant des canaux nombreux et parfois insoupçonnés. C’est pourquoi il a semblé indispensable d’élargir notre recherche au-delà des guides.
En l’occurrence, l’étendue de la période considérée et le caractère innombrable des sources a, dès l’abord, constitué un handicap à notre approche. Il était impensable de rechercher si le terme « Vichy » était accolé à Antsirabe dans toute la littérature. Des milliers de documents divers parlent d’Antsirabe, beaucoup sont rares et/ou inaccessibles, au moins dans le cadre de ce modeste travail, beaucoup relèvent de la « littérature grise » ou sont de diffusion très limitée voire confidentielle, même si les technologies modernes de l’information en démultiplient la publicité (rapports, études et articles scientifiques de tous ordres, bulletins de sociétés, d’associations, de congrégations, presse et médias, romans et littérature de fiction, sites internet…). Passer en revue tout cela était exclu, de même que plonger dans les archives (ce qui pourrait se faire, avec d’autres moyens).
On ne pouvait procéder que par échantillonnage, en espérant constituer un échantillon suffisamment représentatif41 dans le temps et dans les différents supports susceptibles de créer, de maintenir, de propager le mythe, notre hypothèse étant de voir si, et si oui, dans quelle mesure, l’« equation of Antsirabe and Vichy »42 se vérifie. Il nous a paru que procéder de façon à la fois intuitive et partiellement aléatoire pouvait permettre une approche intéressante. Nous avons donc passé en revue une multitude de documents sur Madagascar (environ deux cents), dans lesquels on pouvait raisonnablement penser qu’il y avait une probabilité qu’on y mentionne Antsirabe, en nous posant deux questions : y parle-t-on d’Antsirabe ? Si non, le document était écarté après examen. Si oui, la seconde question était : y fait-on référence à Vichy à propos d’Antsirabe ? Dans cette quête, nous avons posé quelques limites :
- on a écarté a priori tous les médias (excepté les magazines de voyages), les romans ou récits de fictions, les sites internet ;
- outre les documents spécifiquement consacrés à Antsirabe, il ne convenait évidemment de rechercher que des sources ayant une chance raisonnable de faire référence à la ville par l’espace et/ou le thème considéré. Les travaux généraux sur Madagascar sont généralement dans ce cas, ou des ouvrages ou articles plus limités sur le Vakinankaratra, les Hautes Terres, le développement régional, le tourisme, le thermalisme ou le chemin de fer. Mais on n’a même pas jeté un coup d’œil à des travaux sur le Nord ou le Sud de Madagascar, le Boina, les lémuriens, la culture du coton ou de la vanille, les ports et autres lieux et thèmes a priori sans lien avec notre problématique ;
- il fallait que l’échantillon s’étende sur une période suffisamment longue pour rendre compte de l’évolution du mythe. Puisque le rapprochement des termes « Antsirabe » et « Vichy » n’apparaît qu’en 187943, il a paru logique de faire débuter notre recherche en 1880, année où, virtuellement, une publication peut avoir eu le temps de tenir compte de cette nouveauté (une partie de 1879 pourrait aussi répondre théoriquement à ce critère). Jusqu’en 2011, la période prospectée couvre donc 132 ans ;
- il convenait, en outre, de puiser dans des types de sources variés, car un mythe se propage par toutes sortes de canaux, à la rencontre de publics différents. C’est précisément ce qui lui donne sa force et sa pérennité. Nous avons prospecté toutes sortes de publications, regroupées a posteriori en 6 catégories : documents publicitaires, guides touristiques ou assimilés, manuels scolaires, ouvrages de photographies ou assimilés, récits de voyageurs, d’administrateurs, de colons, travaux scientifiques ou assimilés (toutes disciplines) (cf. tableau 1).
Sur ces bases, nous avons donc constitué un corpus de documents, dont l’intégralité est indiquée dans la liste des sources. Par souci de diversification des types de documents, nous nous sommes quand même résolu à prospecter dans telle ou telle direction, mais sans fixer de quota, ni savoir à l’avance combien de documents nous pourrions y trouver, et encore moins si on y trouverait réellement l’équation « Antsirabe = Vichy ». C’est en ce sens que l’échantillon n’est que partiellement aléatoire. Pour des raisons de temps et ne pas nous lancer dans une vaine course à une chimérique exhaustivité, nous avons cessé notre quête quand nous sommes parvenu à 100 documents, estimant que cette taille, outre la commodité de perception qu’elle offrait, pouvait permettre d’éclairer la question de façon « significative », sinon de la trancher définitivement avec toutes les nuances possibles et souhaitables. À défaut de certitudes, on aura donc au moins des tendances, sinon des probabilités. Le tableau 1 rend compte de la composition de l’échantillon finalement constitué.
Tableau 1 : La composition du corpus utilisé
|
Type de documents retenus parlant d’Antsirabe (l’abréviation et le chiffre renvoient à la bibliographie) |
Total |
dont avec référence à « Vichy » |
% |
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Documents publicitaires (DP 1 à 11) |
11 |
5 |
45,5 |
|
Guides touristiques et assimilés (GT 1 à 18) |
18 |
12 |
66,7 |
|
Manuels scolaires (MS 1 à 7) |
7 |
1 |
14,3 |
|
Ouvrages de photographies et assimilés (OP 1 à 11) |
11 |
4 |
36,4 |
|
Récits de voyageurs, administrateurs, colons (RV 1 à 10) |
10 |
5 |
50,0 |
|
Travaux scientifiques et assimilés (TS 1 à 43) |
43 |
17 |
39,5 |
|
Total général |
100 |
44 |
44,0 |
44 documents sur 100 réfèrent explicitement Antsirabe à Vichy. Sans surprise, les guides, destinés par vocation aux touristes, le font dans une proportion de 2 sur 3, alors que pour les manuels scolaires, la proportion est de un sur 7. Les autres catégories oscillent entre un tiers et la moitié. Sans en tirer de conclusions trop absolues, on peut dire que le type de support est donc loin d’être neutre comme véhicule du mythe, et que celui-ci est partout.
Démarrage et évolution du mythe
La montée en puissance d’Antsirabe : le mythe se constitue et s’étoffe
Photo 1 : Les thermes d’Antsirabe vers 1900, vus du nord (cachet postal de 1908), sur le site de Ranomafana (qui signifie « eau chaude »). Au-delà des constructions, le fond marécageux où sera aménagé en 1923 le plan d’eau qu’on dénommera aussi lac Ranomafana
(collection de l’auteur)
Notre échantillon peut donner des indications sur le démarrage et la constitution du mythe44. L’apparition d’un premier germe de mythe ne correspond certes pas à la première équivalence entre les deux stations. C’est trop tôt. Quelques apparitions d’un fait ne donnent pas de contenu à un mythe. Après la première mention, déjà citée, de Rosaas en 1879, il faut apparemment attendre plusieurs années avant que « Vichy » réapparaisse. Jennings note que « cet amalgame (entre Antsirabe et Vichy) fut d’ailleurs validé par l’Académie de Médecine de Paris en 1902 »45. Entre temps, les pratiques anciennes ont dû se poursuivre, sans doute étoffées avec la venue de notables merina sans doute plus sensibles à l’aspect médical et mystique avéré qu’à la référence à Vichy. Car, en 1880, on est encore 15 ans avant l’arrivée des Français, les non-Malgaches, résidents et touristes, sont peu nombreux, et il n’y a aucune raison particulière, à part la ressemblance des eaux, d’insister plus spécialement sur Vichy plutôt que sur Vittel ou Vals-les-Bains, puisque Antsirabe est encore dans les limbes. Toute esquisse de comparaison serait peu pertinente. Ensuite, les choses se précisent et s’accélèrent. Gallieni, gouverneur général, s’arrêtera 3 fois à Antsirabe au cours de ses tournées, en 1897, 1900 et 1903. Dès 1897, il note : « L’importance d’Antsirabé (sic) s’accroît… de jour en jour… Je visite aussi les sources thermales, dont la réputation n’a fait que s’accroître… et qui, sous le climat très salubre d’Antsirabé (sic), font de cette petite ville une station balnéaire d’avenir »46. En 1903, il estime : « que la vogue s’en mêle, et la station sera lancée ! »47. Il a perçu les potentialités du bourg, associant l’eau thermale et le climat, deux piliers du mythe, mais rien ne peut assurer de la réalisation des perspectives qu’il énonce. L’engouement espéré ne peut venir que d’une « vogue », encore fort aléatoire. L’hôtel Truchet (devenu Grand Hôtel, puis actuel Hôtel Aro), ouvre en 1909. Le nombre croissant de colons et administrateurs s’installant dans la durée et fournissant une clientèle à la fois plus nombreuse mais aussi plus sujette à la maladie (avec le temps, le foie était réputé être le point de plus en plus sensible des coloniaux) fait prendre conscience aux autorités de l’atout que constitue un Antsirabe thermal. Mais, face au vrai Vichy, l’état du premier établissement de bains n’était pas tel qu’on pût fonder sur lui des campagnes de promotion (photo 1). Aussi, après la campagne de forages de Perrier de la Bathie en 1913, un nouvel établissement de bains à Ranomafana (nom de la source majeure, différente de la source Ranovisy) est construit sur le même site à partir de 1913 et ouvre le 1er juillet 191648 (photos 2 et 3). La Première guerre mondiale va en révéler l’utilité au-delà de ce qui était imaginé : les difficultés de rejoindre la Métropole pour une cure à Vichy durant les hostilités ont démontré la nécessité d’un lieu de soins thermaux adapté, et qui pourra d’autant mieux s’identifier à Vichy que les eaux ont pratiquement la même composition et les mêmes vertus. Pour en faciliter l’aménagement, Antsirabe est érigé en commune par un arrêté du 13 novembre 192049. En 1922, s’affirme le grand Hôtel Terminus (devenu plus tard Hôtel des Thermes) dont la majesté, la situation surplombant l’établissement thermal, le nom actuel contribuent sans nul doute à la perpétuation du mythe. La même année, se crée la Société d’Initiative d’Antsirabe, qui deviendra Syndicat d’Initiative en 195150. En 1923, le chemin de fer arrive à Antsirabe, le lac artificiel de Ranomafana, au sud de l’établissement thermal récent, est aménagé, et de nouvelles campagnes de forage vont permettre une utilisation plus méthodique des eaux. C’est alors que la ville va connaître un essor sans précédent, à la fois dans ses fonctions thermales et dans ses équipements et hébergements touristiques associés, répondant à une exigence posée, implicitement ou non, par la puissance colonisatrice : « Clearly, colonial Antsirabe’s raison d’être was to remind colonials of a seaside or hydromineral spa back home »51. Sa notoriété franchit les frontières du pays, et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, « Antsirabe jouissait… du titre de Vichy de l’océan Indien »52, formule parfois remplacée par celle de « Vichy de l’hémisphère Sud » dès le début du même siècle53, ce qui est encore beaucoup plus ambitieux. Mais ne prétendait-on pas que l’hôtel Terminus, ouvert en 1917 avant son réaménagement en 1922, était « le plus impressionnant Palace (sic) de la Grande Île, édifié pour attirer les millionnaires de l’Afrique Australe… »54, « qui ne déparerait pas à Vichy ou Vittel »55, dit-on encore beaucoup plus tardivement ? La Seconde guerre mondiale, comme la précédente, montra l’utilité de la station pour la régénération des coloniaux et le rayonnement de l’empire, ce qui justifia encore quelques campagnes de forages dans les années suivantes. On peut dire que c’est surtout dans les années 1920 à 1940 que s’est bâti le mythe du Vichy malgache.
Photo 2 : Le nouvel établissement thermal inauguré en 1916. Façade nord. Au premier plan, zone marécageuse
(collection de l’auteur)
Photo 3 : Côté sud du nouvel établissement thermal. Au fond à gauche, l’hôtel Terminus, actuel hôtel des Thermes. Selon Chapus (1951, p. 33), c’est en 1922 que l’hôtel Terminus fut transformé en « hôtel de premier ordre…, monumental ». Les photos 2 et 3, appartenant à une même série de clichés, sont donc postérieures à cette date (collection de l’auteur).
Un corpus documentaire, reflet de cette évolution
La distribution chronologique des 44 documents se référant à Vichy parmi les 100 de notre échantillon reflète ces aléas. Le mythe se crée jusque vers 1940, ensuite, il se propage alors que les réalités de terrain semblent se défaire (figure 1). Jusque vers 1920, on parle peu d’Antsirabe, ville récente : en 1904, elle ne compte que 1841 habitants. De 1920 à 1940, on en parle plus souvent, et surtout on l’associe fréquemment à « Vichy ». De 1940 à 1950, sans surprise, elle disparaît de notre corpus, en raison de la Seconde guerre mondiale, de ses suites et probablement de celles du soulèvement de 1947. Passé ces moments troublés, va se développer jusqu’au début des années 1970 une période où l’on essaie de relancer le tourisme et le thermalisme, profitant de la remise en route du pays, mais aussi des acquis de la colonisation dans une coopération franco-malgache apaisée jusqu’en 1972. C’est aussi la période où l’avion supplante définitivement le bateau pour l’accès à la Grande Île. Puis, les révolutions malgaches de 1972 et surtout 1975, cette dernière inspirée par un « socialisme » de type soviétique, voient Antsirabe disparaître comme lieu de tourisme56 et comme « Vichy malgache ». Rien d’étonnant : on est en période de malgachisation, de rupture avec l’ancienne métropole, on ne va donc pas en rappeler des souvenirs coloniaux. En outre, dans une telle ambiance, Madagascar, sortie de la zone franc, n’attire guère les touristes. Mais les plans d’ajustement structurel du début des années 1980 changent de nouveau la donne : le pays s’ouvre de nouveau, son « socialisme » s’adoucit et fait moins peur, il a besoin de devises, et les touristes en sont pourvoyeurs57. Le nombre de documents parlant d’Antsirabe augmente (mais il est aussi plus facile pour le chercheur de trouver des documents plus récents), et la référence au « Vichy malgache » réapparaît de façon importante. Avec une ouverture touristique plus marquée, une mobilité touristique mondiale croissante, une accessibilité qui s’améliore, une monnaie malgache faible, une médiatisation croissante (c’est dans cette période que l’on voit apparaître de façon décisive dans la communication touristique de Madagascar des lieux ou des thèmes jusqu’alors absents ou peu représentés : les Tsingy du Bemaraha, les baobabs, les baleines de Sainte-Marie, les lémuriens…), le tourisme se développe (non sans à-coups liés aux crises politiques), la publicité et les guides touristiques se multiplient58. Le tableau 1 montre que c’est eux qui offrent la plus forte proportion de références à « Vichy »59. Malgré ses imperfections, notre corpus reflète donc quelque peu la situation des relations franco-malgaches dans son environnement géopolitique international : la vivacité du mythe fluctue en fonction des circonstances du contexte qui l’a créé, le porte et est censé l’entretenir, voire le perpétuer. La malgachisation poussée à bout aurait d’ailleurs pu le tuer, mais ce sont sans doute des considérations internes et externes au pays, notamment de marketing et de promotion touristiques auprès des marchés francophones grands pourvoyeurs de touristes, qui ont conduit à ce qu’il continue de vivre, dans une sorte de compromis de fait tacite plus tangible dans l’« opinion publique » et son expression que dans des discours volontaristes.
Figure 1 : Dates de publication des documents du corpus étudié sur Antsirabe
Cette attention aux arguments de type marketing a d’ailleurs toujours été présente dans l’équation « Antsirabe = Vichy », même si elle n’était pas formulée explicitement. Si l’appellation « Vichy » est en soi une référence à connotation plutôt médicale, on y adjoint fréquemment des compléments valorisants, soit en termes d’exotisme (référence à « Madagascar »), soit en termes de rayonnement (référence à l’océan Indien ou à « l’hémisphère austral »), comme le tableau 2 en donne un aperçu. Plusieurs publications du corpus, dès qu’elles consacrent des développements plus fournis à Antsirabe, emploient d’ailleurs plusieurs de ces expressions.
Tableau 2 : Dénominations d’Antsirabe dans sa référence à « Vichy » (N.B. : Selon les auteurs, on évoque « le » ou « la Vichy malgache »)
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Vichy Vichy malgache Vichy malagasy Visy gasy Vichy à Madagascar Vichy de Madagascar |
Vichy de l’océan Indien/of the Indian Ocean Vichy de l’hémisphère Sud Vichy de cette partie de l’hémisphère austral Vichy austral Le petit Vichy Visykely/Visikely |
On ajoutera, à propos du corpus retenu, qu’il n’a pas été question d’inspecter systématiquement toutes les éditions des guides retenus, car ils véhiculent des lacunes ou erreurs qu’ils auto-reproduisent donc, ils ne sont pas réellement revus en profondeur tous les ans, ils recopient parfois l’un l’autre certains de leurs propos, et donc certaines erreurs. En revanche, la proportion dominante de « travaux scientifiques » aurait pu être plus faible, mais le niveau obtenu n’a pas paru illégitime, d’abord parce qu’ils concernent des disciplines variées, ensuite parce que c’est eux qui, en principe, sont à la source des informations reprises dans les autres types de documents (quoique sur certains points, ils « s’empruntent » aussi des éléments sans toutes les vérifications souhaitables)60.
Les dénominations citées ci-dessus n’épuisent pas la richesse des expressions et des métaphores qui furent, voire sont encore, utilisées pour désigner Antsirabe et ancrèrent dans l’inconscient collectif le mythe d’une ville idéale en termes de soins, de séjour, de vie sociale distinguée, en référence à des modèles étrangers. « Ville d’eaux » ou « d’eau », « ville thermale », « station thermale », « station balnéaire », « sanatorium », « hôpital »… de Madagascar, de l’océan Indien, de l’hémisphère sud ou austral font partie des appellations que recèle notre corpus, même quand il n’y a pas référence à « Vichy ».
Réalités anciennes et actuelles du « Vichy » malgache
Des images qui sapent le mythe
Ce n’est pas que les guides ou autres documents ne posent pas parfois quelques mines sur le chemin du mythe, entamant ici ou là la crédibilité du paradis antsirabéen… Sous les abords d’un aimable « Vichy malgache », qui semble plutôt engageant pour un lecteur francophone, quelques formules assassines apparaissent : tel auteur évoque « le romantique, l’intemporel, le majestueux hôtel des Termes (sic)… (au) bar aussi désert et aussi morne que lors de mon dernier passage il y a quatre ans…, (son) parfum du luxe et du superflu – celui des privilégiés »61 ; un autre constate : « l’établissement thermal… témoigne aujourd’hui d’un certain laisser-aller. Nul doute que vous n’aurez guère envie de prendre les eaux, mais le Centre mérite un bref détour pour son atmosphère et son lac Ranomafana »62 ; un troisième met en garde : « attention, pourtant, les bains sont plutôt sales à cause du monde qui s’y rassemble »63. Souci louable d’une information qui se veut exacte au service du lecteur-touriste, mais qui peut parfois déraper. Ainsi, à partir de 2000, le Guide du Routard, l’une des bibles des voyageurs, parle d’Antsirabe en ces termes : « Les thermes : … voilà donc la raison de tout ce tintouin autour des sources chaudes et gazeuses de la ville. Les thermes de l’époque coloniale portent encore le nom pompeux de Centre national de crénothérapie et de thermoclimatisme64. Mais ils ont bien piteuse allure aujourd’hui. Il n’empêche : les Malgaches s’y pressent encore, et certains touristes s’y risquent aussi… contre-quoi-c’est-y-bon ? En gros… et on en passe. Cela dit, on vous déconseille formellement de nager dans la piscine thermale à côté (danger bilharziose !) »65. On notera, sous le ton enjoué, la dérision et l’accumulation de tournures désobligeantes, qui n’avaient aucun caractère de nécessité, au-delà d’un constat de réalités parfois déroutantes, voire rebutantes, pour un touriste français. Mais l’auteur ne s’en tient pas à ce parti pris de dévalorisation, il y ajoute l’aveu de son incompétence, car, contrairement à ce qu’il affirme, il est absolument impossible que la bilharziose se développe dans les conditions d’utilisation des eaux thermales. Cette calomnie perdurera jusqu’à l’édition 2009 du guide. Ensuite, la protestation des autorités en charge de l’établissement thermal66 conduira à une nouvelle rédaction qui évacue la référence à la bilharziose, et adoucit d’autres formulations : « que trouve-t-on dans cette eau ? En vrac… Bref, plein de bonnes choses… et on en passe »67.
Le mythe du « Vichy malgache » peut donc s’éroder, d’autant plus légitimement que son contenu évolue constamment, et est loin de s’être toujours amélioré. Un bref état des lieux voudrait examiner quels sont les éléments et les raisons qui, actuellement, pourraient justifier la persistance du mythe.
Eaux et climat : les références persistantes majeures au lieu-mère
Au premier rang et sans surprise, viennent les eaux thermales. Leur composition et leurs qualités les rendent toujours très proches de celles de Vichy (sans entrer dans le détail des diverses sources de l’une et l’autre ville). Surtout, deux sources sont pourvues d’usines d’embouteillage : la Rano Visy (« eau de Vichy »), en ville (photos 4 et 5), mais à l’écart de l’établissement thermal, et la « Visy Gasy » (« Vichy malgache »), à 9 km au sud du centre-ville68. Ces bouteilles sont commercialisées dans toute l’île, et même exportées. Tout le monde se trouve donc fréquemment confronté à ces appellations, qui, inévitablement, évoquent « Vichy ». Comme il s’agit de marques, qu’il le veuille ou non, l’usager « recycle » le nom du site-mère chaque fois qu’il en parle, même si, on y reviendra, ce nom n’évoque plus rien du tout pour la quasi-totalité de la population. Mais cela enchante généralement les vazaha69, notamment les Français, plutôt agréablement surpris par cette manifestation d’exotisme à rebours qui les rattache à l’Europe, voire à la mère-patrie, ce qui est un élément « rassurant » dans les surprises que peut entraîner un voyage à Madagascar. Ces eaux sont les éléments majeurs qui contribuent au maintien du mythe. Et il existe aussi un certain parallélisme entre les deux stations : Vichy comporte deux établissements de bains, l’un consacré aux cures et soins médicaux (Centre thermal des Dômes), l’autre au bien-être (Thermes Callou), le CNCT d’Antsirabe comporte deux ensembles séparés par une voie publique, l’un pour les cures et soins, l’autre pour le bien-être, construit vers 1970 (photo 6).
Photo 4 : La source Rano Visy vers 1930, dans un parc public
(collection de l’auteur)
Le climat, lié au relief et aux altitudes, est aussi un puissant facteur en ce sens. Le « thermoclimatisme » fait d’ailleurs toujours partie de l’appellation officielle de l’établissement thermal. Antsirabe est la ville malgache la plus haute, ce qui y rend automatiquement les températures moins élevées qu’ailleurs. Cela ne veut pas dire qu’il n’y fasse pas parfois fort chaud, car on est quand même sous les tropiques. La chaleur fait partie des éléments que les touristes recherchent, à condition, en général, qu’elle ne soit pas excessive, ou qu’elle laisse au moins des périodes de répit aux organismes qui n’y sont pas habitués. La comparaison avec les altitudes européennes reste évidemment pertinente : cet élément ne fluctue pas (figure 2). Mais, curieusement, dans notre corpus, sur les 28 documents (sur 100, dont 12 guides) qui donnent l’altitude d’Antsirabe, 10 valeurs se distribuent de 1400 à 1600 m. C’est plus que la dénivellation de la ville d’Antananarivo ! Sans doute la taille de la commune permet-elle d’y trouver ces altitudes. Les meilleures sources géographiques donnent une altitude officielle de 1506 m70. Mais l’altitude de 1500 m est la plus souvent citée (12 fois sur 28) sans doute à cause de l’arrondi facile qu’elle offre. « À Antsirabe, il y a 10 jours de gel par an »71, et il y neige même quelquefois72. Tous éléments propres à rassurer le touriste sur un degré d’exotisme supportable : après tout, c’est comme à Vichy, où il gèle et neige aussi, mais en moins marqué, donc moins gênant et moins inconfortable. Et, en même temps, on est sous les tropiques ! Cela fait qu’on s’y sent plus « chez soi », on est moins dépaysé, plus rassuré par l’aspect prophylactique du froid et du gel. Tout donc, pour satisfaire les envies contradictoires du visiteur qui, paradoxalement, veut du changement, mais pas trop… Et il est vrai que, dans un périple à Madagascar, surtout en saison chaude, le voyageur apprécie des températures plus modérées et des nuits plus fraîches que dans certains sites littoraux, même si, en saison fraîche (juillet-août), période de pointe de la majorité des touristes de l’hémisphère Nord où c’est l’été, les gelées et températures fort basses surprennent quand même plus souvent le visiteur qu’elles ne l’enchantent. Au total, des louanges parfois dithyrambiques : « l’action de l’altitude est hors de doute, les microbes devenant de plus en plus rares, au fur et à mesure que l’on s’élève. L’influence de l’ardeur des rayons solaires n’a plus besoin d’être prouvée : la luminosité éblouissante du chaud et éclatant soleil tropical, sans écran nuageux en saison sèche, l’ozonisation considérable due aux orages de la saison des pluies, l’abondance des rayons ultra-violets font d’Antsirabe avec ses 1500 m d’altitude, son climat à température moyenne de 17° exempt de paludisme, l’unique et véritable sanatorium de l’océan Indien »73.
Photo 5 : La source Rano Visy (novembre 2011). Le pavillon, dont la buvette est fermée au public, est englobé dans un ensemble de bâtiments de l’usine d’embouteillage de la Société d’Embouteillage des Eaux de source de Ranovisy (SEER). À droite, la piscine en partie alimentée par la source
(cliché de l’auteur)
Photo 6 : Vue générale sur le Centre National de Crénothérapie et de Thermoclimatisme depuis l’hôtel des Thermes (novembre 2011). Le bâtiment du CNCT datant de 1916, réservé aux cures et soins médicaux, est aisément reconnaissable au centre, grâce à son clocheton. Derrière lui, le Lac Ranomafana. À droite, le bâtiment récent du CNCT (bien-être et administration du Centre). Le long de la rue, un petit parc public de détente et loisirs, avec boutiques et petite restauration. Au fond à droite, le mont Vohitra (1649 m)
(cliché de l’auteur).
Figure 2 : « La montagne malgache est saine ! »
(L. Cros, 1923 (?), p. 11)
Pour moins décisif qu’il soit que les eaux, le climat et la santé censée en découler, le décor des paysages ruraux des alentours, dominés par des formes volcaniques sans équivoque, rappelle opportunément le Massif Central français ou, plus spécifiquement, l’Auvergne thermale. Invocation fréquente à la nostalgie de la mère-patrie, telle sommité médicale multiplie les références à « notre Puy-de-Dôme…, aux puys d’Auvergne »74, à Vichy, bien sûr, mais aussi à Royat, Chatel-Guyon, Bourbon-l’Archambault75. Tel ouvrage vante, encore dans les premières années de l’indépendance, « cette Auvergne tropicale »76. Vus de loin, certains villages groupés autour de leurs clochers peuvent évoquer certaines campagnes françaises d’il y a quelques décennies, à condition de ne pas regarder de trop près les structures agraires environnantes et l’habitat. Et il faut observer que la plupart des guides et documents à vocation touristique ou publicitaire parlent très rarement, voire pas du tout, des habitants en tant que tels, sauf en des phrases souvent convenues et comme éléments du pittoresque. Pour beaucoup de guides, tout se passe comme si Antsirabe et sa région demeuraient une sorte de paradis sans risque pour la santé, l’estampille « Vichy » faisant office de garantie. Est-ce le cas ?
La « salubrité », un mythe dans le mythe, ou le mythe vacille…
Avec de tels propos définitifs sur les eaux et le climat, la vision est si idyllique qu’elle mérite un examen un peu plus critique de la salubrité véritable du lieu. La vision exposée, élément central de la construction du mythe, semble la plus courante. Dès le début de la colonisation, Antsirabe a été vanté comme un lieu particulièrement sain, autant en raison de la qualité de l’air, de l’absence de maladies que des vertus des eaux thermales. Gallieni vante son « climat très salubre »77, « Antsirabe est le véritable sanatorium de la Grande Ile »78, elle a une renommée « miraculeuse »79 à l’île Maurice, « la région du plateau central est, de beaucoup, la plus saine. Grâce à son altitude, son climat est tempéré »80. Jennings a aussi bien insisté sur ce point81. Et, facteur souvent négligé, la région est aussi un endroit propice à l’élevage des chevaux, élément très important pour l’armée coloniale, les colons, les agriculteurs locaux susceptibles d’adopter ce mode de traction, les spectateurs et parieurs d’un hippodrome éventuel : « Les chevaux, si sujets à l’ostéomalacie82 dans les autres parties du plateau central [malgache] en sont indemnes dans la région d’Antsirabe-Betafo… Dans une ferme hippique du plateau central, je pus voir plusieurs juments qui, atteintes d’ostéomalacie à Tananarive, s’étaient en peu de temps presque complètement rétablies… (grâce) à la composition des fourrages qui empruntent aux terrains de la région des proportions d’éléments alibiles au moins équivalents à celles des bonnes régions d’élevage de la France »83.
Ces facteurs perdurent et, relayés par le nom des eaux consommées, contribuent à l’entretien du mythe. En tout état de cause, « l’arrivée dans la ville thermale d’Antsirabe procure presque instantanément une impression de bien-être »84, Antsirabe « est la ville la plus fraîche de Madagascar »85, sous-entendu « où le climat est le plus facile à supporter pour un Européen ». « On peut y suivre un traitement aussi salutaire qu’à 10 000 km de là, à Vichy »86, « un séjour à Antsirabe, la calme ville d’eaux, remet toujours les nerfs en place »87. Bref, la conjonction de la crénothérapie et du thermoclimatisme font d’Antsirabe un lieu d’une salubrité inégalée.
Or, rien n’est moins sûr, même si, pour le paludisme, certains auteurs font état d’une situation privilégiée pour Antsirabe : « Certainly by 1905, the only malaria-free area of the plateau was Antsirabe »88, corroborant l’affirmation de A. Grandidier en 1869 : « l’intérieur montagneux est très sain »89. Parmi d’autres, le Dr Monnier vante « en janvier 1917… ce séjour absolument exempt de paludisme », ajoutant « depuis lors, cinq années de pratique médicale dans cette localité me permettent d’affirmer que le paludisme en est totalement absent, quoique ses premiers foyers ne soient pas très éloignés »90. Il y a donc un distinguo, pas forcément rassurant pour un curiste potentiel, entre Antsirabe et le Vakinankaratra. Car, pour l’Imerina, A. et G. Grandidier signalent cas ou épidémies de variole, varicelle, syphilis, lèpre91, indiquent que l’Imerina n’est pas exempt de paludisme et « a perdu cet heureux privilège depuis 1877, et surtout lors de la construction du chemin de fer auquel ont travaillé de nombreux Merina qui ont apporté la “mauvaise graine” avec eux »92. En 1901, une épidémie de paludisme dans le Vakinankaratra fait « des milliers de victimes ; dans la seule province de Betafo93, on en a compté plus de 3000 »94. Plus encore, « l’épidémie de paludisme de 1902-1906 provoque un changement total de perspectives… De fait, on cherche en vain dans les écrits antérieurs à 1895 mention d’une insalubrité particulière de la région, où les Européens semblaient subsister sans risques majeurs, en contraste avec les côtes lourdement paludéennes »95. On peut donc penser que l’exploitation des eaux thermales et l’émergence progressive de la « Vichy malgache » relève bien d’une construction d’image délibérément effectuée, au moins en partie, par les divers acteurs de la colonisation. Car les bienfaits des eaux permettaient opportunément de masquer les risques sanitaires réels de la région. Face à une situation sanitaire dont on découvrait les brutales réalités, bien éloignées des discours rassurants sur les vertus du climat d’Antsirabe, le développement d’une station thermale, dont les qualités s’apparentaient à celles de la plus prestigieuse station métropolitaine, constituait donc un gage, voire une preuve, du caractère idéal d’Antsirabe. Il est vrai qu’en région tropicale les températures plus fraîches rendent le climat local moins débilitant pour les organismes non habitués, les Anglais l’expérimentaient aussi en Inde. Mais cela n’en garantit pas pour autant l’innocuité du séjour. Et, toutes régions de montagne qu’elles soient, « à la veille de la Deuxième guerre mondiale,… les Hautes Terres restaient encore une région maudite, d’une redoutable insalubrité »96.
Verdict sans appel, et terrible constat pour une région qui se flattait de receler le Vichy de l’océan Indien ou de l’hémisphère austral ! Heureusement, la médecine a progressé depuis. La marche vers l’indépendance, puis celle-ci, ne sont sans doute pas les seules raisons du déclin marqué d’Antsirabe comme station thermale depuis les années 1940. D’une part, la guerre a perturbé le fonctionnement du système gravitant autour d’elle, d’autre part les priorités de reconstruction et de développement sont autres, les « évènements » de 1947 ajoutent à l’incertitude : pour les décideurs, qui connaissent la réalité, est-il temps encore de sembler vouloir ressusciter un modèle daté, alors que des forces politiques puissantes remettent fondamentalement en cause le système auquel il se rattache ? Faut-il alors investir à long terme dans le développement de la station ou se retirer progressivement, laisser faire l’érosion du temps, sans toutefois briser l’image existante ? Le débat a bien dû exister, même si les milieux touristiques ne l’ont sans doute guère relayé pour ne pas « se suicider ». Car, en 1951, Chapus, Antsirabéen de longue date, s’interroge : « Que va-t-il advenir du Vichy malgache ? Le verra-t-on continuer à végéter comme il l’a fait au cours des deux dernières décades (sic) : sommeiller indolemment, petite ville chère aux uns, mais, pour d’autres, cité morte et beau cimetière fleuri ? »97. Après quoi il plaide pour un vigoureux renouveau. De quel poids pesaient dans ces débats le climat et la salubrité locale, d’autres recherches le préciseront peut-être. Mais, après l’installation d’une antenne du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) en 1945 et la décision définitive, en 1948, de ne pas donner suite aux velléités de transfert de la capitale de Tananarive à Antsirabe, peut-être certains voyaient-ils à cette dernière un autre destin qu’un avenir thermal.
Pas de commune mesure pour hébergements et fréquentations
En matière d’hébergement touristique marchand, les deux stations ne sauraient maintenant pas plus être comparées qu’elles ne pouvaient l’être il y a un siècle. L’agglomération de Vichy (environ 60 000 habitants) comptait en 2009 5 703 places, dont 1 416 (24,8 %) en hôtels 3 et 4 étoiles98. En 2010, Antsirabe (environ 200 000 habitants) totalisait autour de 1 000 places, dont 150 (15 %) environ en hôtels 3 étoiles99. Le taux de fonction touristique100 était donc de 9,5 pour la première, de 0,5 pour la seconde, soit près de 20 fois moins. Antsirabe est de surcroît une ville industrielle, ce qui induit une capacité hôtelière certaine, mais ce n’est pas le cas à Vichy. Cette dernière est une vraie ville touristique, qui vit essentiellement du thermalisme et activités dérivées. C’est une grande ville de congrès et manifestations de grande ampleur. Bien qu’un modeste « Centre de conférence international Lovasoa » se soit récemment ouvert à Antsirabe dans une partie des anciens locaux de la mission norvégienne101, on peut douter que cette fonction atteigne avant longtemps le niveau de son homologue du site-mère. À Antsirabe, le thermalisme est « noyé dans la masse » et passerait presque inaperçu, n’était le mythe entretenu par les guides et documents touristiques, les étiquettes de « Rano Visy » et « Visy Gasy » et le grand Hôtel des Thermes, au nom évocateur, qui surplombe l’établissement thermal, mais n’a aucun lien avec lui et a bien du mal à subsister102 en raison de sa faible activité au regard des coûts d’entretien et de fonctionnement. Sa silhouette est attachée à l’image d’Antsirabe. Ni en quantité ni en qualité, il n’y a donc de commune mesure entre les capacités d’hébergement des deux villes.
Sans surprise, il en est de même pour les fréquentations. En 2009, Vichy a accueilli 343 994 nuitées, mais ce chiffre n’inclut pas le très important secteur non marchand (résidences secondaires, séjours chez parents et amis). En 2010, Antsirabe aurait pu en recevoir 115 248103, mais la proportion de nuitées dues au thermalisme, donc au « Vichy malgache », y est certainement très inférieure à ce qu’elle est à Vichy. Cela, s’agissant de séjours de longue durée liés à la cure, minimise encore le nombre de nuitées, qui n’est sûrement pas aussi important en secteur marchand. La durée moyenne de 21 jours retenue par le Ministère s’applique au séjour à Madagascar, pas au séjour à Antsirabe. Pour le nombre de cures, Vichy en annonce, en 2010, 22 803, dont 16 346 de remise en forme (et de durée variée selon les prestations choisies), et 6 457 « conventionnées », c’est-à-dire de soins médicaux. Ces dernières durent 18 jours, engendrant donc 116 226 journées/curistes. De son côté, le CNCT a reçu en 2008 « 2 760 curistes ayant bénéficié de soins »104, mais sans qu’on puisse distinguer la part des cures longues et des prestations de bien-être, plus courtes. Comme peuvent le laisser présager les commentaires peu amènes et peu incitatifs de certains guides évoqués plus haut, la part des étrangers est très faible (d’autant plus qu’une cure de 3 semaines ne semble être le motif de visite d’aucun d’entre eux), mais le recours aux prestations de bien-être s’accroît peu à peu : « maintenant, les touristes ne boudent pas »105 ces dernières. Et cela ramène, timidement, aux origines du mythe d’un Antsirabe, havre réparateur dans un environnement, un climat, voire un voyage touristique, éprouvants.
Pas de comparaison vraisemblable entre équipements et animations respectifs
Ceci est encore bien ténu. Et ce n’est malheureusement pas le niveau des équipements et animations touristiques actuels qui peut renforcer la ressemblance entre Antsirabe et Vichy. Si le golf 9 trous se maintient par les soins d’un club surtout composé de vazaha, l’hippodrome a disparu en tant que tel : c’est un quasi-terrain vague, parsemé de dépôts d’ordures, traversé en tous sens par les piétons, les cyclistes, les pousse-pousse, pâturé par les zébus. Il est loin, le temps où se déroulaient « à Pâques, [des] concours hippiques organisés par le Syndicat d’Initiative sur ce même hippodrome qui comprend une piste plate de 1 500 m de tour…, complétée par un terrain de steeple-chase, unique dans l’océan Indien »106. Une publicité pour une bière dans les années 1950 faisait référence au « Chantilly malgache ». Et on rappellera simplement que la bière la plus répandue à Madagascar, produite à Antsirabe, est la THB, Three Horses Beer, avec le logo à 3 têtes de cheval sur les étiquettes, ce qui est bien une invocation directe, quoiqu’oubliée, au brillant passé hippique de la ville. Le vélodrome ne voit plus depuis longtemps aucune course sur sa piste défoncée. En ville, au pied de l’usine d’embouteillage Ranovisy, une piscine publique à ciel ouvert, d’ailleurs en partie alimentée par cette eau, jouxte une petite aire de loisirs (buvette – payante – de Ranovisy, pique-nique, jeux, boules…), le tout n’étant destiné qu’à une fréquentation locale, dans un environnement peu attractif et avec un accès peu commode. Le parc de l’Est, entamé par les constructions plus ou moins sauvages, le prélèvement de bois, les ordures, n’a plus rien à voir avec le parc de promenade de l’époque thermale des années 1920-1930. Le parc Alexander, qui avait les mêmes fonctions, est occupé maintenant par l’Académie militaire qui s’y est installée sous la 1re République. L’arboretum (200 ha), au pied du Mt Vohitra, a été abandonné. Le lac Ranomafana, créé en 1923 à côté de l’établissement thermal, pour limiter les échappements de gaz thermal des sources, et élément majeur du site thermal, n’a rien de comparable avec le plan d’eau de l’Allier. Redevenu récemment accessible sur sa rive ouest, il n’a plus aucun boisement, il se comble et reçoit maints détritus, ses berges sont en partie occupées par des rizières, les zébus déambulent dans les jacinthes d’eau, bref, il offre des scènes qui ne manquent pas d’un certain exotisme pour un touriste mais plus proches de la campagne malgache que de Vichy. Quant aux pratiques d’antan de voile et d’aviron des clubs antsirabéens sur le lac Andraikiba, ce ne sont plus que de lointains souvenirs, sans rapport avec ce que connaît Vichy sur l’Allier. Et plus généralement, l’équipement sportif d’Antsirabe n’a aucun rapport avec la profusion de stades, salles et complexes sportifs dont Vichy est pourvue.
La « modernité » sous les formes espérées autrefois s’est évanouie
Photo 7 : L’arrivée du « train des baigneurs », en provenance de Tananarive, dans les années 1920 (ligne ouverte en 1923). La dénomination du train tend à prouver qu’il existait alors un flux régulier de clients pour l’établissement thermal
(collection de l’auteur)
Autant une station comme Vichy adoptait, dans son évolution des XIXe et XXe siècles, les signes de la modernité, autant le site-fils, après des débuts prometteurs, échouait à s’intégrer dans le même courant, du moins selon les canons occidentaux que, même après l’indépendance, des acteurs locaux et nationaux attachés au développement d’Antsirabe comme station thermale de haut niveau se sont efforcés et s’efforcent encore de promouvoir. L’état général du pays et son évolution n’y sont évidemment pas étrangers. Mais l’eau et l’électricité sont loin d’être présents partout à Antsirabe. Le chemin de fer a repris une timide activité, mais ce n’est que rarement que la gare s’ouvre aux voyageurs, pour des excursions Tananarive-Antsirabe dans la mythique (elle aussi…) et unique Micheline des années 1930 que possède encore Madarail, qui les propose très occasionnellement à une vingtaine de résidents ou touristes fortunés. C’est beaucoup moins que ce que transportait « le train des baigneurs » des années 1920-1930 (photo 7) qui amenait de Tananarive son contingent de curistes, de visiteurs et de simples habitants107. L’aérodrome, installé en 1944, a fait récemment l’objet de mesures d’agrandissement et de modernisation de la part du président Ravalomanana108, mais les travaux sont restés inachevés en raison de son éviction en mars 2009. Il n’a guère d’activité.
De même, les fantasmes liés à l’uranium, à la radio-activité, et même au pétrole, qui avaient fleuri jusqu’au milieu du XXe siècle, comme témoins d’une modernité absolue et d’une prospérité inéluctable, ont disparu. Certains prosélytes de la colonisation, pourtant, associaient « les trois termes : sel, eaux thermales, pétrole »109, d’où il était tentant d’inférer qu’à Antsirabe, « là où il y a beaucoup de sel » et des eaux thermales renommées, on allait sans doute découvrir du pétrole, perspective propre à alimenter un mythe de la modernité, mais sans doute différent de celui de Vichy. Par ailleurs, « les vertus radioactives exceptionnelles des eaux d’Antsirabe »110 étaient sans doute pour certains un signe en faveur du destin résolument moderne de la ville, allant dans le même sens. Il est vrai que c’est bien à cause de la présence de minerais radioactifs dans le Vakinankaratra que le CEA s’était installé à Antsirabe en 1946, « un des évènements les plus heureux pour cette localité, et l’un des plus indubitables garants de son développement futur »111. En référence à cette installation, s’était créé en 1951 l’Atomic Club, club sportif regroupant des employés du CEA112. Mais la mine locale d’uranium a cessé son exploitation en 1952 et le CEA a fermé après l’indépendance. Ce qui n’empêche pas que, alimentant cet élément du mythe, des ouvrages signalent encore l’extraction d’uranium en 1968113.
Un urbanisme moderne est un autre aspect par lequel Antsirabe souhaitait asseoir son image de « Vichy malgache » : « historiquement, le “Vichy Malagasy” est une ville neuve »114. Dans cette « paisible ville d’eau…, les larges avenues rectilignes de la “ville coloniale” témoignent des efforts des urbanistes pour faire d’Antsirabe la “Vichy malgache” »115. On pourrait multiplier les allusions. Et il est de fait qu’entre les deux guerres mondiales, l’urbanisme malgache a connu de grandes améliorations apportées par les urbanistes français, d’abord dans la capitale, déjà menacée d’engorgement, ainsi qu’à Tamatave à reconstruire après le cyclone de 1927, mais aussi dans des villes qui paraissent devoir devenir des pôles majeurs de la société coloniale116. Vu le rôle dévolu à Antsirabe comme lieu de ressourcement pour les coloniaux, comme morceau de France à Madagascar, comme vitrine de l’empire français, bien mis en évidence par Jennings, la ville est évidemment de celles qui ont bénéficié de ces améliorations urbanistiques. Le Guide Bleu de 1955, époque où l’on croyait à une renaissance vigoureuse de la station thermale, parle d’« une coquette localité aux larges avenues dont l’agencement rappelle celui de telle ou telle station thermale du centre de la France »117. « C’est vraiment une “station”, dont le plan harmonieux ne serait pas désavoué par les architectes et les “paysagistes” d’aujourd’hui »118. En 1973, un chercheur de l’ORSTOM note : « Antsirabe reste essentiellement une ville de résidence et de villégiature » et y relève 131 « établissements hôteliers », ainsi qu’un « quartier touristique »119. Dans cette « ville de montagne…, le chalet suisse voisine avec les grandes bâtisses à balcons des hautes terres malgaches, les villas scandinaves et les jardins anglais jouxtent les maisons de campagnes à la française »120 (photos 8 et 9). En 2011 encore, l’Office Régional de Tourisme présente Antsirabe comme une « ville charmante, que l’on a baptisée historiquement le Vichy malgache », une « ville de type colonial »121. La référence reste vivace, alors qu’il s’agit de quartiers limités de la ville, qui a maintenant débordé très largement la ville coloniale. Pourtant, dans ces quartiers, sur place, la ressemblance est rien moins qu’évidente : si certaines rues et villas n’ont rien de « malgache » et gardent l’empreinte de la colonisation par leur caractère aéré, leurs plantations, leur architecture - éléments pas désagréables -, l’ambiance est celle d’un quartier de standing moyen de banlieue résidentielle, à l’animation réduite et à la circulation automobile très faible, ou d’un quartier défraîchi d’une station balnéaire pavillonnaire occidentale hors saison. En ce sens, Antsirabe peut paraître aux Malgaches comme une image de France, ou de l’idée qu’ils s’en font. On serait tenté de parler d’« urbanisme-relique », d’autant plus que les reliques suscitent aussi des pèlerinages… Alentour, les développements urbains d’une ville du Tiers Monde reprennent vite leurs droits.
Photo 8 : Villa Les Peupliers en 1926, dans le quartier thermal (sur l’actuelle rue Clémenceau)
(collection de l’auteur)
Photo 9 : L’ancienne villa Les Peupliers devenue clinique privée (novembre 2011). Malgré de nombreux changements (varangue transformée en véranda, clôture extérieure, portail d’entrée…), on reconnaît la cheminée, la toiture, les deux ailes de la façade privées de leur balustrade sommitale
(cliché de l’auteur)
Où est passée l’animation propre à une station thermale ?
Dans ce contexte, la vie sociale brillante, souvent mondaine (réceptions, bals, casino, courses, régates, fêtes…), qui s’attache à toute station de standing et notamment à Vichy, a vu se creuser le fossé entre la mère et la fille…. Il n’est pas nécessaire de détailler ici la vie sociale et culturelle dense qui anime Vichy depuis plus de 150 ans. Mais on trouve encore des allusions à ce qu’aurait été, dans le même registre, Antsirabe : « à l’hôtel des Termes (sic)…, on devine la splendeur passée du troisième Empire »122. On pressent l’intention d’un tel propos, mais il est peu compréhensible. D’abord, cet hôtel ne fut ouvert qu’en 1917 sous le nom d’Hôtel Terminus123. Ensuite, sous le Second Empire, c’est Napoléon III qui renforça encore la réputation de Vichy par ses visites entre 1860 et 1870, et l’auteur voudrait peut-être ainsi indirectement marquer la filiation d’Antsirabe. Mais c’était bien avant les débuts d’Antsirabe, née sous la IIIe République, et avant que la France ne s’installe à Madagascar. Y aurait-il confusion ou téléscopage entre les deux références chiffrées, à moins que ce « troisième Empire » ne soit une allusion à l’empire colonial ? Mais pourquoi la « splendeur », alors, car celle-ci à Madagascar n’a jamais été que relative, de même que la vie coloniale qui s’y attachait ? Car, en réalité, on ne trouve guère trace de la permanence d’une vie particulièrement brillante à Antsirabe, jamais en tout cas au niveau où a pu s’élever celle de Vichy, même si le contexte du pays (développement d’une station thermale, présence plus forte qu’ailleurs d’Européens, …) lui donnait des atouts en ce sens. Cette vie ne concernait qu’un microcosme, et de façon épisodique. Les résultats ne furent sans doute pas à la hauteur des espérances et des efforts, et la réputation qui s’efforce de transparaître dans l’incessante référence à Vichy paraît, en ce domaine, quelque peu surfaite : « Comme dans bien des stations thermales européennes, la ville cherchait à se défaire de son image de lieu d’ennui en y multipliant les activités et les loisirs. Ce fut souvent un vain effort »124. En 1928, un visiteur parle de « cette triste bourgade » en ces termes : « … Quelle solitude et quelle tristesse ! … Toutes les constructions sont laides, de cette laideur ordinaire des constructions de banlieue… Le Grand Hôtel est incommode et triste, le pavillon des bains peu confortable… Le cinéma, un peu de tennis, le bridge et le poker du cercle, et deux ou trois réunions de courses par an, forment les seules distractions du lieu. Aucun mouvement de rue, si ce n’est une automobile en voyage… L’impossibilité d’y attirer une vraie clientèle, comme le feraient, par exemple, un casino ou une maison de jeu, lui assure définitivement la certitude d’être jamais autre chose que ce qu’elle est, c’est-à-dire assez peu de chose ».125 La situation ne s’est pas améliorée, pour un curiste qui rechercherait une animation de type vichyssois. Il n’y a pas de casino, pas de théâtre, pas de cinéma, pas de musée à Antsirabe, pas de fêtes brillantes, plus de courses ni de régates sur le lac Andraikiba, pas de tournois de golf d’une certaine notoriété126, pas de boutiques de luxe ou de galeries commerciales illuminées. Hors ses eaux, ce que l’on vante à Antsirabe, outre son urbanisme et son architecture en partie « européens », ce sont son ambiance, sa verdure, ses pousse-pousse, et surtout ses environs pour amateurs de balades en tout genre. Les principaux hôtels, au premier chef l’hôtel des Thermes, organisent quelques animations, mais c’est au sein de leur établissement, essentiellement pour leur clientèle. Sinon, on trouve l’animation à la mesure d’une ville de 200 000 habitants d’un pays pauvre, telle cette journée « “Porte ouverte” (sic) pour admirer le charme de la région… des concours folkloriques, des pièces théâtrales, des prestations artistiques données par les vedettes de la ville, présentation d’une vingtaine de stands, la randonnée en VTT… Le pari fut gagné… au vu de l’affluence des visiteurs et tours opérateurs (sic) présents sur place. Vakinankaratra possède d’immenses potentialités qui ne demandent qu’à être exploitées pour développer la filière tourisme, dont, entre autres, le thermalisme, les lacs, l’artisanat, les pierres précieuses, des places royales… »127. Rien que de très normal, mais rien qui puisse faire songer à l’univers de Vichy, surtout d’il y a un siècle, mais toujours les incantations sur les « immenses potentialités » qui se répètent au fil des décennies…
Une indifférence réciproque, ancienne et prolongée entre les deux villes
Les deux villes n’ont donc guère de point commun, n’en ont apparemment jamais recherché et, sans surprise, s’ignorent l’une l’autre. Quelques recherches, à Vichy, de l’ordre du sondage documentaire à deux dates-charnières, à Antsirabe, de l’enquête orale, permettent de le penser.
En 1914, date où l’on peut penser que, après près de 20 ans de colonisation, des coloniaux « malgaches » feraient appel aux vertus des eaux vichyssoises, parmi les « 686 villas proposées à la location »128 par le Guide annuaire de Vichy en 1914, aucune ne porte un nom évoquant quoi que ce soit à Madagascar, aucune publicité ne fait allusion à ce pays129. Dans une brochure largement diffusée en 1939, à la fin de la grande période d’expansion antsirabéenne, susceptible d’être remarquée à Vichy, déjà unilatéralement, sinon « clandestinement », déclarée « marraine », en quelque sorte, d’Antsirabe, la seule allusion ou mention relative à la Grande Île est la mention de « Madagascar », parmi bien d’autres pays, dans une publicité des Messageries Maritimes insérée130. Donc, si Antsirabe n’éveillait aucun écho particulier à Vichy à la fin de sa période d’apogée, a fortiori ne devait-elle plus guère en éveiller par la suite. « Malheureusement…, après la guerre, les Européens coloniaux, les nouveaux comme les anciens, reprirent à nouveau leurs migrations périodiques vers le pays de leurs ancêtres… ! Et le “Vichy malgache” de s’endormir dans sa belle parure d’arbres, de fleurs et d’eau »131. Dans le Vichy actuel, rien n’évoque à première vue Madagascar ni Antsirabe : pas de jumelage132, pas d’homme célèbre qui y soit allé ou en soit venu, pas de nom de rue ou d’espace public, pas de nom de commerce, d’hôtel, de restaurant (ce qui n’est pas le cas pour certains pays). Les responsables de l’Office du tourisme et des services du patrimoine de la ville reconnaissent leur ignorance totale du nom même, jusqu’à la parution de l’ouvrage de Jennings en 2011. Cela d’ailleurs n’a rien de choquant. En 1954, le médecin-commandant Favreaux observe : « la station thermale accueillait pendant les années de guerre de 600 à 700 curistes par an, pour un tiers autochtone et pour deux tiers européens, y compris quelques Réunionnais et Mauriciens. Sa fréquentation n’a cessé de décliner depuis 1950, de 400 curistes européens elle est tombée à 300 puis à 165 en 1952, et elle diminuera encore cette année »133. Dans la logique de la notoriété que les têtes couronnées produisent dans leur sillage, et qui a bien réussi à beaucoup de vieilles stations européennes, certains ont cru un moment que l’exil à Antsirabe du roi du Maroc Mohamed V en 1955134 créerait un nouveau mouvement de « puissants », notables, célébrités au profit de la ville. Ce séjour semble avoir provoqué un sursaut très momentané dans l’animation et la célébrité de la station. Mais peine perdue : l’indépendance arrivait, la clientèle traditionnelle s’en allait ou n’avait plus le cœur à cette vie d’un autre âge, la ville restait trop peu accessible et n’offrait pas les animations attendues par ce genre de clientèle : « c’est donc surtout une question de facilités d’accès et de séjour, c’est-à-dire une question de routes, de transports et d’hôtels »135. En 1965, dans un établissement thermal jugé « très satisfaisant pour le moment », on n’enregistrait que « de 200 à 300 curistes par an »136. Revenir au niveau d’avant-guerre était une chimère, et l’avenir le prouva, avec le laisser-aller, les dégradations, voire l’abandon à certains moments137, d’éléments importants de la station, surtout après 1975, dans un contexte « socialiste » parfois franchement hostile au tourisme et à son caractère « bourgeois »138. Pourquoi Vichy aurait-elle voulu sembler lier son image à celle d’une station en pleine déconfiture ?
Pourtant celle-ci ne devait pas mourir, et le mythe non plus. À Antsirabe, ce sont les eaux, ressource permanente et inépuisable, qui le font vivre, pas la population. Nous avons voulu sonder le degré de connaissance de la « ville-mère » par les habitants de la « localité-fille » qui, indirectement, en a reçu tant de bénéfice. Pour cela, en novembre 2011, avec l’aide d’un guide local, nous avons interrogé au hasard sur la voie publique, en différents endroits de la ville, 40 adultes, hommes et femmes, du lycéen au cadre supérieur, en passant par le tireur de pousse-pousse, le commerçant, l’employé, l’inactif. Nous leur avons soumis une feuille de papier où figurait, en grands caractères, le mot « Vichy », encadré de la question dans les deux langues : « Qu’est-ce que c’est ? » et « Inona ity ? ». Une seule personne (employée) a su dire, et encore après s’être reprise, qu’il s’agissait d’une ville française, ajoutant que c’était à elle que les « Visy » devaient leur nom. Pour 5 autres, c’était de l’eau, pour 4 autres, des produits de beauté, cosmétiques ou de pharmacie, pour les 30 dernières, rien ; et pour ces 39 là, grand étonnement quand on donnait l’explication ! Pour la quasi-totalité de la population, « Visy » ne doit rien à « Vichy ». Pourtant, une personne sur 40 qui, à Antsirabe, sait que Vichy est une ville, c’est sans doute bien loin de la proportion qui était probablement celle des débuts de la station, quand elle avait besoin d’une référence, arrivée par hasard (la composition des eaux, donc leurs vertus thérapeutiques), et très souvent invoquée par un colonisateur y trouvant une justification à son action pour la ville mais surtout, au-delà, pour la présence française à Madagascar et le rayonnement de l’empire français. Ces temps sont révolus. Situation étrange, d’ailleurs, d’une fille qui se réclame d’une mère dont elle ignore tout et tout en voulant la quitter, alors que la mère ne sait même pas qu’elle a une fille !
Curieusement, dans cette indifférence réciproque, un événement spécifiquement malgache relie, sans doute à l’insu de l’une et de l’autre, « Vichy » à « Visy », ou au moins Vichy à Madagascar, les Rencontres Nationales Sportives (RNS) de la communauté malgache en Europe. Organisée depuis 1975 par l’Association des étudiants d’origine malgache, cette grande manifestation sportive a eu lieu à Vichy de 2004 à 2008, et s’y déroule de nouveau en 2012. Les organisateurs invoquent, pour ce choix, la situation centrale de Vichy en France, son accessibilité, l’excellence des installations sportives, le cadre verdoyant et convivial, la chaleur de l’accueil, mais ne soufflent mot d’une quelconque accointance avec un « Vichy malgache »139.
Survivance ou déclin du mythe ?
Par définition, un mythe est imprévisible, il peut disparaître et renaître de ses cendres à la faveur d’événements inattendus. Toutefois, la situation actuelle conduit à deux constats qui pèsent d’ores et déjà sur l’avenir du « Vichy malgache ».
D’abord, la détermination des autorités locales et nationales à conforter, malgré les difficultés de tous ordres, l’image thermale et touristique conséquente d’Antsirabe. Cela se situe dans la ligne des colonisateurs : il y a un capital de santé, d’image, de tourisme, d’économie à exploiter. Les motivations ne sont plus les mêmes - la volonté d’affirmer un pouvoir a disparu -, mais le résultat vers lequel on tend est du même ordre : une station thermale attractive et performante140. Reprenant les arguments des débuts d’Antsirabe, les colons de la dernière décennie avant l’indépendance insistaient toujours sur les atouts d’Antsirabe, ses potentialités de « rayonnement », de « développement, pour Madagascar dans son ensemble »141. Au début des années 2000, la ville a été retenue, avec Nosy Be et Sainte-Marie, comme Pôle Intégré de Croissance (PIC)142, mais à la différence des deux autres, le tourisme y était ici d’un poids très marginal dans les mesures envisagées. Notons toutefois qu’il aurait profité du renforcement des capacités hôtelières attendu du développement industriel souhaité. De même, comme le tourisme malgache mise essentiellement sur « l’écotourisme haut de gamme », le tourisme de nature, de découverte, le « Visy malagasy » ne semblait pas devoir être prioritaire dans les plans touristiques nationaux143. En 2000, on range parfois Antsirabe parmi les pôles industriels, nullement touristiques, intégrée de surcroît à une grande région de Tananarive144. Une étude sur la « géopolitique du tourisme à Madagascar » ne fait aucune allusion au thermalisme malgache ni à Antsirabe145, ce qui montre bien que cette dernière a définitivement perdu sa place sur l’échiquier géopolitique des relations franco-malgaches. Mais, même dans cette valse-hésitation, il semble incontestable que son histoire, ses atouts thermaux, climatiques (même relativisés), son environnement local et régional, bref, son agrément, font d’Antsirabe un point fort du tourisme intérieur malgache, de surcroît sur la fameuse RN 7, axe le plus emprunté par les touristes entre Tananarive et Tuléar. On ne peut ignorer ces évidences. En 2008, on y envisageait donc « la construction d’hôtels 5 étoiles…, la rénovation du centre thermal et la construction d’un hôpital de référence, une vitrine Santé », par des Chinois et des Sud-Africains146. Début 2009, on réaffirme que, « à la perception du ministère du tourisme malgache (sic), l’Hôtel des Thermes veut devenir un établissement d’hébergement de classe internationale. La tenue du sommet de l’Union Africaine au mois de juillet se trouve sans doute dans le collimateur des propriétaires de l’hôtel »147. Le sommet de la Francophonie devait aussi se tenir en 2010 à Tananarive. On imagine aisément que des « V.I.P. » auraient pu facilement profiter des facilités de cet hôtel de luxe grâce à l’aérodrome modernisé d’Antsirabe. Les évènements politiques du premier trimestre 2009 en décidèrent autrement. Mais, en 2010, le président de la Haute Autorité de Transition répète la même volonté de miser sur le thermalisme et la santé et de « prouver le caractère impératif de ce projet en faveur de la santé publique », après avoir « constaté la vétusté et l’insuffisance des infrastructures »148. L’eau thermale nourrit toujours une station thermale que l’on veut officiellement renforcer.
Mais est-ce toujours en référence à « Vichy » ? Apparemment de moins en moins. Les articles de presse cités n’y font aucune référence. Même chose pour la plupart des documents officiels. Les annuaires officiels du tourisme de Madagascar ne font aucune allusion ni à l’établissement thermal d’Antsirabe, ni à un quelconque thermalisme. Une présentation du « Schéma directeur du tourisme durable et du thermalisme à Madagascar » fondé sur la coopération décentralisée entre les régions Auvergne et Vakinankaratra (autre exemple de la persistance du poids du thermalisme auvergnat comme élément structurant de relations entre une région de l’ancienne métropole et l’ancienne colonie, mais ici à échelle régionale, pas communale), ne fait cependant aucune allusion à Vichy, et, de façon surprenante, même pas à Antsirabe149. En 2009, le « plan de développement triennal proposé pour 2009-2010-2011 » fait sans complaisance un bilan peu encourageant du CNCT, de sa vétusté, de son criant manque de moyens, de son fonctionnement, bref, de la sous-exploitation de ses ressources, la regrettant d’autant plus qu’il insistait sur son caractère « unique… aussi bien à Madagascar que dans l’océan Indien, et même dans toute l’Afrique sub-saharienne : ainsi toute cette zone constitue le bassin potentiel du Centre »150. Ambition qui ne manque pas de souffle, quand on voit l’état des lieux… Toujours est-il que pas une seule fois ce plan n’évoque Vichy, ni dans l’historique de la station, ni dans la ressemblance de ses eaux, ni dans les affections traitées, ce qui ne l’empêche pas d’avoir commencé à être mis en œuvre avec des résultats probants, tant en termes d’objectifs quantitatifs que qualitatifs. Techniquement et médicalement, Antsirabe peut fort bien fonctionner sans se référer à Vichy. Commercialement, il semble y avoir une volonté de s’affranchir de cette « tutelle » historique et « coloniale », médicalement valorisante pour certains, mais politiquement et identitairement encombrante. Le CNCT a adopté un rythme malgache, fermant en août, soit en hiver austral, mais mois de pointe du tourisme étranger susceptible d’apporter des clients. En plus, pour les curistes et baigneurs malgaches, on l’a vu, la référence vichyssoise ne signifie rien, et sans doute pas beaucoup plus pour les étrangers non français. Mais, a contrario, les documents touristiques locaux et régionaux rédigés en français, et leur traduction anglaise sans adaptation du texte, insistent toujours sur cette « filiation », ainsi que des publications étrangères, qui ont intérêt à miser sur une certaine surprise liée à un « Vichy » sous les tropiques. La présence constante de la « Ranovisy » et de la « Visy Gasy », qu’il paraît difficile de débaptiser, semble toujours ramener Antsirabe vers son « inspiratrice », alors qu’on a l’impression qu’elle voudrait s’en détacher sur ce point, s’autonomiser. Mais la part « marketing » du mythe est si prégnante que, à vouloir s’en affranchir totalement, la ville y perdrait probablement beaucoup sur le plan de la notoriété, du rayonnement, de la fréquentation et des retombées économiques. À Tuléar comme à Diego-Suarez, un touriste francophone peut être sensible, au moins par curiosité, à l’eau de « Visy ».
Figure 3 : « Source d’Antsirabe, Rano Visy »
Conclusion
Au fil de ces quelque 130 années d’images et propos sur Antsirabe et de l’analyse de leur contenu, il apparaît que le mythe de « Antsirabe, le Vichy malgache » et son évolution sont fort complexes, et même chaotiques151. Il est composé de nombreux éléments, dont la nature, le poids, la persistance ont beaucoup varié selon les circonstances, le contexte historique, les auteurs qui s’y référaient, les intérêts en jeu, les objectifs des acteurs. Sa consistance même et sa vigueur ont fluctué au cours des années, et à des échelles diverses, de la mission norvégienne qui valorisa les eaux à l’empire colonial français, de la ville concernée au marché touristique national et mondial. Si tant est que cela ait été dans les intentions des promoteurs de la station aux temps de la colonisation, on n’est sûrement pas, ou plus, dans l’ordre de la comparaison entre deux villes, dont on a montré qu’elles ne sont comparables pratiquement en rien. On ne peut donc voir ici une comparaison entre Antsirabe et Vichy comme lieux touristiques et thermaux, qui tournerait inévitablement au détriment de la première. On est dans l’ordre de la communication, du discours, fondé sur une eau intemporelle. On est tenté de dire que le mythe s’est en partie vidé de sa substance originelle, puisqu’il n’y a plus de coloniaux français qui iraient s’y faire soigner et qui, au-delà de leurs immédiates préoccupations de santé, auraient le plus intérêt à le faire vivre pour la grandeur d’un empire, une fois découverts des avantages en quelque sorte inespérés. Mais il a compensé cette perte par son intégration à un marché touristique mondial qui lui donne une certaine pertinence pour une certaine clientèle. Il a intérêt à disparaître pour certains Malgaches, pour un pouvoir politique, médical… qui tient à faire, non sans raisons, la preuve de ses capacités à fonctionner en toute indépendance. Mais il a non moins intérêt à persister pour d’autres, qui y trouvent des visiteurs, donc des ressources, des emplois, un multiplicateur d’image et d’attraction touristique. D’ailleurs, même quand on dénonce le mythe, on en parle, donc on le propage. Sa disparition demanderait le silence complet et définitif à son égard. On en est loin, même si sa médiatisation recule. On pourrait même parler d’un mythe à géométrie variable, selon ses utilisateurs si, finalement, une telle assertion ne paraissait pas pléonastique à propos d’un mythe. Dans son caractère insaisissable, face à la variété de ceux qui s’y confrontent, il garde une part immuable, les réalités originelles inspiratrices, et une part changeante, liée à la conjoncture. Dans la première, on est dans une sorte d’absolu, un fait basique et intangible, les eaux (sauf tarissement). Dans la seconde, on est dans une logique d’« avantages comparatifs », de marketing qui donne plus ou moins de sens à la précédente. On est donc bien en présence d’un mythe véritable, ce que R. Barthes voyait comme « une parole…, un langage qui ne veut pas mourir…, une image éternelle et pourtant datée…, postul[ant] l’immobilité de la Nature… [avec] des degrés d’accomplissement ou d’expansion : certains mythes mûrissent mieux dans certaines zones sociales ; pour le mythe aussi, il y a des micro-climats »152. « Antsirabe, le Vichy malgache » en semble une convaincante illustration.
Figure 4 : « Source d’Antsirakely Visy Gasy »
L’auteur a visité Antsirabe en 1969, 2003, 2008, 2010 et 2011. Il remercie toutes les personnes qui, à Antsirabe, Antananarivo et Vichy, lui ont fourni des données qui ont alimenté sa recherche.
Certaines références ont été utilisées au titre de la bibliographie, mais aussi au titre du corpus documentaire. Dans un souci de simplification, nous n’avons donc établi qu’une seule liste pour les deux types de sources. Celles qui constituent le corpus étudié sont affectées d’un numéro d’ordre dans leur catégorie. Rappel des catégories retenues :
- DP = documents publicitaires, soit individualisés (prospectus…), soit incorporés dans une publication (pavé publicitaire…)
- GT = guides touristiques ou assimilés
- MS = manuels scolaires
- OP = ouvrages ou reportages basés sur des photographies, avec commentaires éventuels d’abord justifiés par la présence des photos
- RV = récits de voyageurs, administrateurs ou colons
- TS = travaux scientifiques ou assimilés (médecine, géographie, histoire, économie, ethnographie…).












