« Savoir la géographie, c’est savoir la carte et non le livre » (Lebrun et Le Béalle, 18511)
© LAPI/Roger-Viollet
Outil pédagogique privilégié pour l’enseignement de la géographie, la carte et les manuels comme supports cognitifs de la discipline ont été mobilisés très tôt pour stimuler l’apprentissage des leçons de géographie2. Ce motif didactique ayant incité une abondante littérature, le chercheur hésite à s’aventurer sur un terrain largement défriché3 ; il reste cependant un territoire encore parcourable : celui de la carte murale à usage scolaire. Dans ce domaine, les productions de Paul Vidal-Lablache4 éditées par la maison Armand Colin, dès 1885, se sont très vite imposées comme le modèle du genre5.
À la fin du XIXe siècle et au début du suivant, les principes didactiques et les objets pédagogiques (manuels, cartes, globes…) qui les matérialisent n’ont pas échappé aux acteurs de l’enseignement scolaire à La Réunion, soucieux d’appliquer le discours officiel du ministère de l’Instruction publique sous les auspices du service de l’Instruction publique de la petite colonie de l’océan Indien. Parallèlement, l’injonction de l’inspection scolaire à élargir les leçons de géographie et d’histoire aux réalités locales6, dans un mouvement de translation « de la petite Patrie à la grande »7, offre à certains instituteurs, fers de lance d’une pédagogie de la découverte par l’image et l’accès au terrain, l’opportunité de réaliser des supports didactiques ancrés sur l’histoire et la géographie de l’île.
Parmi les « hussards noirs »8 de la République chers à Péguy (1913), la personnalité réunionnaise de Paul Hermann (1878-1950) se détache avec vigueur par sa forte singularité et par son implication sans réserve dans la production de manuels et de cartes à l’usage des écoles primaires de La Réunion. Poursuivant la voie entrouverte par quelques prédécesseurs9, « l’instituteur des Avirons » met à jour le contenu des ouvrages scolaires d’histoire et de géographie locales et surtout il est le premier à réaliser une carte murale10 de l’île à destination des écoliers réunionnais.
En évitant de m’inscrire sous l’étiquette de l’histoire de l’enseignement de la géographie à l’école, dont je ne suis pas spécialiste, ma contribution propose une analyse de la géographie et des cartes élaborées par Paul Hermann dans une perspective épistémologique de l’histoire de la cartographie pour ces dernières, afin de comprendre les mécanismes de leur création en rapport avec les productions métropolitaines (en particulier, celles de Vidal de La Blache), les conditions de leur fabrication matérielle, leur accueil par le milieu académique local et leur diffusion dans le réseau des établissements scolaires de La Réunion. L’intérêt de cette démarche consiste aussi à replacer l’approche géographique et cette construction cartographique dans le contexte colonial de leur formulation pour tenter d’évaluer le niveau d’imprégnation des modèles cartographiques institués par les « figures » de la géographie française et les « écarts » introduits par Paul Hermann pour affirmer une identité locale. Je développe ces objectifs à partir de trois articulations. La première esquisse à grands traits l’itinéraire biographique de Paul Hermann en le situant dans le contexte économique et social de l’enseignement primaire à La Réunion pour la période 1900-1931. La seconde rappelle les postures pédagogiques de l’enseignement de la géographie adapté à La Réunion dont Paul Hermann a été un contributeur actif en particulier pour son attention à la carte et à l’image. La dernière articulation analyse l’expression iconographique du travail de « l’instituteur distingué » et tente de réduire le silence relatif qui entoure sa carte murale, dans sa production et sa diffusion, mais surtout dans la surprenante conceptualisation dessinée au verso du document sur l’évolution morphologique de l’île.
Une carrière riche et laborieuse, un relationnel compliqué avec les autorités municipales et académiques
Un itinéraire entre Bas et Hauts
Paul Hermann est né le 25 juillet 1878, à Saint-Pierre, dans le quartier de Terre-Sainte. Il appartient à un cercle familial dominé par la notoriété de Jules Hermann (1845-1924)11, son cousin12, dont il partage l’obsession quasi militante : documenter et promouvoir plus visiblement la richesse historique et les singularités géographiques de leur île. S’il ne suit pas jusqu’au bout de l’imaginaire les « révélations » généalogiques de l’identité réunionnaise soutenues par son cousin à partir de découvertes archivistiques et lors d’itinérances dans les « montagnes de Bourbon », il n’en demeure pas moins un grand admirateur de son œuvre, ce qui n’a pas été sans exercer une influence notable dans sa conception de la géologie insulaire du sud-ouest de l’océan Indien (infra).
Marié en avril 1901 avec Marie Anne Lucia Christome, Paul Hermann a terminé depuis trois ans sa formation d’élève-maître à l’École normale de Saint-Denis13. Muni du brevet supérieur, il occupe successivement les fonctions d’instituteur stagiaire à l’école primaire du chef-lieu de la colonie (jusqu’au mois de septembre 1901), puis celles d’instituteur (de 4e et de 3e classe) dans divers établissements de l’île, à Saint-Paul (1901-1903), à Hell-Bourg comme directeur (1903-1906), et à Saint-Denis où il enseigne à l’école primaire centrale (1906-1911). Pendant deux ans et demi (1911-1914), il est détaché au lycée Leconte de Lisle sous l’approbation des « chefs » du service de l’Instruction publique, ce qui préfigure implicitement une forme de reconnaissance de sa réputation naissante, le désignant comme un « maître instruit [à] l’enseignement original »14. À la fin de cette période, âgé de 36 ans, il doit subvenir aux besoins d’une famille de six enfants15. L’environnement de la petite capitale ne semble plus lui convenir, c’est sans doute dans ce constat que se situe l’origine de sa demande d’un poste dans le sud de l’île. Il est ainsi nommé à l’école primaire de garçons des Avirons pour la rentrée de février 1914. C’est le début d’une nouvelle période dans sa carrière d’instituteur : il restera en poste aux Avirons pendant plus de 15 ans, entrecoupés par un nouveau détachement au lycée Leconte de Lisle, entre le mois d’octobre 1925 et celui de septembre 1926.
Un enseignement sacerdotal dans un contexte matériel souvent rudimentaire
À La Réunion, l’activité de Paul Hermann se déroule dans une période où le statut social et économique de l’instituteur reste assez équivoque. Le pédagogue bénéficie manifestement d’une image populaire de forte respectabilité liée à son instruction et à son investissement prodigue pour l’éducation des jeunes élèves confinant à un véritable sacerdoce. En conséquence, il ne doit pas entacher sa figure de « modèle pour la jeunesse ». Sa hiérarchie lui impose un devoir de réserve vis-à-vis de ses opinions politiques et l’oblige implicitement, en toute occasion, à afficher une droiture irréprochable dans sa vie privée conforme aux convenances édictées par la morale bourgeoise de l’époque16. L’ambiguïté du statut réside surtout au niveau matériel et économique. Les salaires sont très modestes et ne permettent pas de tenir le supposé rang social et les conditions de vie attribuées naïvement par les habitants de l’île à la fonction d’instituteur. Dans sa correspondance épistolaire avec le service de l’Instruction publique, Paul Hermann évoque à plusieurs reprises et sans scrupule ses difficultés financières, surtout lorsque les indemnités qui lui sont dues tardent à lui être versées, déséquilibrant ainsi son « maigre budget » (juillet 1905)17. En décembre 1911, il confesse à son collègue, le proviseur du lycée Leconte de Lisle, que sa « situation pécuniaire devient embarrassée » et il lui demande, non pas comme une faveur, mais par égard « à la hauteur des efforts qui [lui] sont réclamés et à la hauteur surtout de [son] dévouement » de lui compter les heures complémentaires qu’il a effectuées. Le dossier administratif de Paul Hermann présente tout le long du déroulement de sa carrière les mêmes incises récriminatoires sans qu’il soit besoin d’alourdir mon propos18. Au demeurant, ses difficultés pécuniaires ne sont pas le résultat d’une impéritie singulière à gérer le budget d’une famille nombreuse, elles expriment individuellement une situation partagée par la plupart du personnel de sa corporation.
Si ce constat peut s’appliquer également aux instituteurs de la métropole, la chape coloniale qui régit la plupart des établissements scolaires publics de l’outre-mer accentue encore plus sensiblement la précarité du corps enseignant dans le primaire19. Non seulement mal rémunéré, mais également souvent pris à partie par les derniers tenants de l’enseignement privé religieux qui acceptent encore mal la préemption de l’école publique sur l’éducation des jeunes enfants, l’instituteur doit en plus composer journellement avec l’insuffisance des outils pédagogiques et les déficiences d’un bâtiment scolaire trop souvent mal entretenu. Dès lors, il n’est pas étonnant que se développent de très nombreux conflits chroniques entre les autorités municipales et les instituteurs soucieux de faire respecter les attributions administratives et matérielles auxquelles ils ont droit. Les empoignades entre Paul Hermann et les édiles communales des Avirons en constituent l’incarnation exemplaire.
L’intransigeance au prix du conflit permanent
Dès le début de son enseignement, Paul Hermann a été confronté aux dures réalités socio-économiques caractérisant la vie dans les Hauts de l’île et aux mentalités de ses habitants façonnées par une prégnance religieuse dominante et assujetties à la pression du clientélisme, importunité encore trop souvent attachée au pouvoir municipal. Moins sensibles dans les principaux centres urbains des « Bas », ces spécificités semblent encore profondément ancrées dans la population des Avirons où Paul Hermann exerce son activité durant quinze années. Ardent défenseur de l’école publique, il n’épargne ni son temps, ni son énergie à promouvoir un enseignement exigeant, totalement convaincu du rôle émancipateur de l’éducation pour les jeunes enfants de la commune. La droiture de cette posture s’accompagne d’une excellente connaissance des textes réglementaires de l’Instruction publique que Paul Hermann applique avec un zèle sans réserve, escomptant en retour des responsables municipaux qu’ils s’acquittent des obligations matérielles nécessaires à l’exercice de son service (entretien du bâtiment scolaire) et conformes à son statut d’instituteur du village (logement de fonction). L’échappatoire constante des responsables communaux à répondre aux attentes légitimes de l’instituteur relatives à l’entretien du périmètre scolaire, amplifiée par la mauvaise volonté des édiles locales successives à assumer leurs responsabilités vis-à-vis d’un fonctionnaire qu’ils jugent outrancier, conduit à un conflit permanent entre les deux parties. Excédé par l’avalanche des injonctions épistolaires adressées à la municipalité par l’instituteur, le service de l’Instruction publique peine à gérer les admonestations qui fusent des deux côtés sollicitant fréquemment l’arbitrage du gouverneur. Cette rivalité incessante entre l’instituteur et les élus municipaux est inscrite dans le dossier du fonctionnaire sous l’expression lapidaire : « l’affaire des Avirons ».
Paul Hermann entretient des rapports très cordiaux avec l’Église et il n’a pas subi la « guerre des manuels scolaires » menaçant directement certains de ses collègues20. Son opposition se concentre sur les édiles municipales qui soit outrepassent leurs droits dans l’enceinte scolaire ou soit n’effectuent pas les travaux de sécurisation et d’aménagement indispensables au bon fonctionnement de l’école de garçons des Avirons et à l’amélioration du logement de l’instituteur au confort très spartiate. La virulence des altercations atteint parfois des sommets contraignant les responsables académiques à sermonner leur instituteur et le gouverneur à adresser une mise en garde aux responsables de la commune. « L’affaire des Avirons » souligne la place inconfortable du service de l’Instruction publique entre le marteau des édiles et l’enclume du gouverneur. Sans être désavoué par ses « chefs », Paul Hermann conservera une blessure profonde face (à ce qu’il estime) leur manque de courage et leur soutien timoré dans son combat contre l’indigence morale des élus locaux (doc. 1)21.
Illustration I : Lettre adressée au gouverneur Jules Repiquet (1874-1960) par Paul Hermann, le 22 décembre 1925, pour se plaindre des comportements du maire des Avirons à son encontre. L’extrait de son courrier permet de cerner le caractère trempé de l’instituteur
(source ADR, 2M24)
L’itinéraire biographique de Paul Hermann brièvement esquissé resterait bien incomplet sans l’évocation de son rapport quasi consubstantiel avec sa terre de naissance et de vie. La médiocrité des connaissances sur l’histoire et sur la géographie de La Réunion, relevée parmi ses contemporains, l’a convaincu, dès ses premiers postes comme instituteur, d’apporter une contribution personnelle au profit des écoliers réunionnais en concevant un enseignement stimulant construit sur les réalités locales, sur le patrimoine historique et les richesses géographiques de son île. Cette conviction s’est matérialisée par la rédaction d’un manuel de géographie et d’histoire dès les années 1905-1906, dont mon intérêt pour l’approche épistémologique retenue et pour la transcription graphique de cette dernière ouvre la seconde articulation de ce texte.
Un manuel de géographie (et d’histoire) endémique de La Réunion ?
Un pari hasardeux…
Jusqu’au milieu des années 1930, il n’existe pas de synthèse purement géographique sur La Réunion. Depuis l’ouvrage de Bory de Saint-Vincent, publié en 1804, décrivant les paysages explorés et les habitants rencontrés au cours de ses pérégrinations tumultueuses à travers l’île, récit devenu très vite un « monument » emblématique et incontournable souvent dupliqué par les auteurs postérieurs, les nombreuses publications qui se succèdent au cours du XIXe siècle n’apportent que très peu de connaissances inédites sur La Réunion22. Dès lors, la rédaction d’un manuel de géographie (et d’histoire) innovant constitue un pari hasardeux pour Paul Hermann, peu averti des fondements de la géographie « moderne » introduits à sa période par le nouveau maître de la discipline en France, Paul Vidal de la Blache (1845-1918), dont les échos de l’approche novatrice ne semblent pas avoir encore atteint les pédagogues de l’île.
L’exigence du local, l’environnement en partage
Les instructions officielles et les programmes d’histoire et de géographie du début du XXe siècle insistent sur la pertinence d’investir les données locales dans les leçons des instituteurs23. Ceux-ci sont invités à mobiliser leur environnement immédiat pour ancrer chez les élèves, à partir de leur expérience concrète du réel (les observations in situ et la « sortie » scolaire), les connaissances plus théoriques qu’ils découvrent dans leurs manuels et dans les discours de leurs enseignants. Si le recours au local est une inflexion nécessaire (et réglementaire), l’une des finalités de la démarche, tout particulièrement pour l’école coloniale, doit surtout de faciliter, à partir des matériaux de la « petite Patrie », l’imprégnation de l’histoire et de la géographie de la « grande Patrie »24.
Cette injonction réaliste d’une prise en compte de l’environnement local s’accorde parfaitement à l’état d’esprit de Paul Hermann qui conclut son manuel de 1924 par un conseil dispensé à ses lecteurs, « visitons nos montagnes : rien n’est plus sain, rien n’est plus éducatif »25. Le slogan de l’instituteur des Avirons consacre le précepte, en vogue depuis le milieu du XIXe siècle, de la vertu hygiéniste et instructive des randonnées dans les Hauts de La Réunion. Les excursionnistes bien connus des habitants comme Louis Héry (~1801-1856) ou encore Eugène Jacob de Cordemoy (1835-1911) n’ont pas cessé d’inciter leurs contemporains à visiter le Volcan ou à réaliser l’ascension du piton des Neiges. Accompagné par son cousin (Jules Hermann) ou par son frère, l’instituteur a multiplié ses explorations de l’île et de ses plus hauts sommets lui permettant ainsi d’en acquérir une assez fine connaissance. Celle-ci ne s’est pas réduite à une sédimentation de souvenirs personnels, elle est partagée tous les jours avec ses élèves au moment de la leçon de choses ou de géographie. Sa transmission implique également ses collègues qu’il entraîne ponctuellement sur les chemins de Bourbon26.
La géographie de Paul Hermann s’appuie sur une expérience profonde du milieu local, sur une bonne maîtrise de la littérature disponible décrivant sommairement l’univers réunionnais, mais surtout sur sa proximité intellectuelle constante avec son cousin Jules Hermann. Ce dernier l’a associé à son œuvre majeure, Les révélations du Grand Océan (1927), l’engageant implicitement à s’intéresser à des domaines n’appartenant pas à sa formation initiale, comme la géologie, la botanique, l’archéologie, la linguistique… L’ayant désigné comme son exécuteur testamentaire, Jules Hermann le contraint de manière posthume à assumer « malgré lui » le rôle d’éditeur pour la publication des Révélations27. La lecture et la mise en ordre du manuscrit le familiarisent avec les savants contemporains de premier plan (géographes, physiciens, géologues, botanistes…) débattant de l’origine de la Terre et de ses circonvolutions géomorphologiques. Il connaît ainsi les travaux de Wallace, de Darwin et de Haeckel, les théories de Cuvier, de Lamarck et de Laplace, il s’est sensibilisé aux ouvrages des géographes comme ceux d’Emmanuel de Martonne28 et surtout aux écrits d’Élisée Reclus, ce dernier auteur constituant une référence essentielle pour Jules Hermann qui le consacre « prince des géographes »29. Ce corpus de connaissances très singulier, à cette époque, pour un instituteur de La Réunion et les interprétations audacieuses de son cousin marquent sans conteste l’approche géographique des manuels de Paul Hermann.
La géographie dans les manuels de Paul Hermann, une partition convenue ?
La parution en 1909 de l’ouvrage, Histoire et géographie de l’île de La Réunion de Paul Hermann, adressé aux élèves du cours moyen, figure comme un événement marquant dans le contexte local de la création des manuels scolaires pour les classes du primaire30. Sans révolutionner le genre éditorial, ce manuel est le premier à avoir été rédigé par un instituteur réunionnais féru de son environnement insulaire, à l’écoute des attentes pédagogiques du service de l’Instruction publique31 et en partie détaché des prescriptions morales implicites consignées dans les manuels des écoles religieuses. Si dans sa genèse et ses principes la proposition de Paul Hermann apparaît enthousiasmante, la partition géographique exposée déçoit un peu par l’absence d’une approche innovante. Le formatage du plan des chapitres, la factualité et le conformisme du discours sur l’espace, où l’expérience et les acquis personnels de l’instituteur ne transparaissent guère que dans les notes de bas de page et dans les choix iconographiques, témoignent d’une démarche essentiellement descriptive à finalité mnémonique. Il faut attendre, La Réunion au cours élémentaire, manuel publié en 1924, pour observer un discours plus imprégné, à la limite du militantisme, à propos des réalités géographiques locales, dont certaines sont sujettes à polémique, comme la question de l’avenir du port de Saint-Pierre. Le vécu de l’instituteur y est pleinement inscrit32, sa liberté de ton et le renouvellement de l’approche, tout particulièrement pour la partie histoire, invite à percevoir une tentative de dépasser la dimension factuelle des données même si l’utilisation de la forme catéchétique surprend à une période où elle est dépréciée par les instances pédagogiques33.
Sans occulter l’existence de manuels d’histoire et de géographie sur La Réunion que Paul Hermann a pu consulter lors de sa scolarité et au moment de sa formation34, l’impression intuitive qui ressort de la lecture de la partie géographique de son ouvrage de 1909 est sa très forte inspiration avec les schèmes et les topos communs à la plupart des Atlas Géographiques et Statistiques des Départements de la France et des Colonies, genre éditorial très prisé depuis le début des années 1830, ainsi qu’avec les ouvrages à prétention géographique de cette époque qui ne brillent guère par l’originalité de la présentation et le contenu de leurs développements, structurés sur le modèle de ces atlas. Au demeurant, la porosité organisationnelle des textes entre les deux types d’ouvrage (les atlas et les expressions littéraires « grand public » du découvrement du Monde) a été sans doute réciproque, les mêmes auteurs nourrissant les deux genres éditoriaux. N’étant pas un spécialiste de la géographie, même s’il dispose à l’évidence d’une connaissance certaine de la discipline (supra), Paul Hermann n’a pas pu ne pas s’interroger sur les conventions implicites en usage concernant la structuration de la forme et le choix des catégories d’information censées figurer dans un manuel de géographie scolaire.
Le plan de ses publications (1909 et 1924) s’articule sur deux ou trois grandes parties : Géographie physique et Géographie politique et économique (manuel de 1924), cette dernière étant distinguée en deux sections dans l’édition de 1909. La composition de cette répartition n’a rien de déconcertant, elle suit en cela celle de la plupart des ouvrages à caractère géographique de la période ainsi que celle des différents atlas en s’appuyant sur une catégorisation normative du savoir géographique relevant le plus souvent d’une géographie de l’inventaire. Chaque grande partie est divisée en courts chapitres déroulant selon une hiérarchie convenue, les thématiques conventionnelles du sujet traité. Ainsi, dans le volet Géographie physique, Paul Hermann expose de manière ordonnée les objets géographiques que la tradition référence normativement pour structurer ce thème :
I. Notions générales - Situation, Distance à divers pays, Historique (de la découverte et des premières occupations), Formes et dimensions, Superficie, Littoral, Aspect de la côte, Remarques, Baies, Caps, Phares, Sémaphore.
II. Relief du sol - Montagnes, Plateaux et plaines, Îlets, Volcans
III. Cours d’eau - Rivières et ravines (avec une description particulière et la précision de la longueur pour chacune des 10 rivières principales de l’île).
IV. Sources thermales et minérales - Source de Salazie, Source de Cilaos, Source de Mafate, Source du bras Cabot.
V. Étangs.
VI. Météorologie - Passage du soleil, crépuscule, Saisons, Température, Pression atmosphérique, Nuages et pluies, Orages, neige, gelée blanche, grêle, Marée, Raz-de-marée, Tremblements de terre35, cyclones, Climat.
Chacun des six chapitres accumule les observations et les descriptions factuelles en prenant soin de préciser les dimensions mesurées des objets exposés (altitude pour les montagnes, longueur des rivières, amplitude des températures, hauteur des précipitations…), gage du sérieux présenté par l’auteur et dont la mémorisation récitée consacre le succès ou l’échec de la leçon apprise par cœur. Le plan présenté par Paul Hermann pour la géographie physique de La Réunion condense ainsi en la synthétisant la structure classique des développements que les atlas et les manuels de l’époque consacrent à cette partie (doc. 2).
Illustration II : Plan de l’ouvrage de C. Mathieu, 1884, Petite géographie de l’Afrique en général et des possessions françaises de la côte orientale en particulier
Île de La Réunion, Madagascar…, Paris, Challamel. Le professeur de l’enseignement secondaire de Saint-Louis (Sénégal) ne fait pas œuvre d’originalité dans son plan qui exprime presque à l’identique la structuration conventionnelle de la plupart des ouvrages de géographie à vocation scolaire. Si Paul Hermann remplace l’expression de géographie commerciale par celle de géographie économique, la seconde partie de son manuel de 1909 (dont la 5e édition paraît en 1931) mobilise les mêmes thématiques selon un déroulement presque similaire.
La composante politique et économique ne déroge pas au formatage récurrent de la thématique répliquée dans la plupart des ouvrages de cette nature. Paul Hermann a cependant introduit un petit paragraphe dans sa partie consacrée à la Géographie politique de 1909, intitulé Ethnographie, au niveau de la section Notions Générales, dans lequel il décrit la composition « ethnique » de l’île distribuée en cinq groupes : les créoles, les petits créoles, les mulâtres, les citoyens et les métis. La distinction de chacune des catégories essentialisées repose sur une palette de carnation (blancs purs, blancs, blanc sale, noirs, tous teints) exprimant sans complexe la hiérarchisation de couleurs discriminante instaurée de longue date par l’élite de la petite société insulaire, toujours attaché à la préservation d’un ordre social hérité de la période coloniale pour légitimer son statut. Le jeune instituteur (28 ans au moment de la rédaction du manuscrit) peine à s’affranchir des représentations ethnotypées, acceptées de fait et utilisées implicitement par les habitants de l’île. Dans un registre plus géographique, le chapitre administratif reprend la partition spatiale classique fixée au moment de la découverte de l’île : la partie du vent et celle sous-le-vent. La description schématique de chacune d’elles souligne la réversibilité des valeurs paysagères et des qualités attribuées aux espaces mis en valeur (doc. 3).
Illustration III : « Arrondissement du vent » versus « Arrondissement sous-le-vent »
Cette partition spatiale très commune pour les espaces insulaires tropicaux, héritage des navigateurs découvreurs, expose les perceptions collectives sur la valeur des lieux qui évoluent ensuite en fonction des transformations économiques et sociales des îles. Pour La Réunion, l’inversion de ces représentations s’est effectuée entre les années 1960 et 1980, la partie sous-le-vent devenant aujourd’hui la plus convoitée.
La Réunion au cours élémentaire (1924) reprend la structuration identique et les mêmes titres de chapitre que ceux du manuel de 190936. Si la formulation catéchistique du discours, bien qu’un peu datée, est un choix pédagogique consenti par Paul Hermann, elle présente un vernis consensuel rassurant pour les responsables académiques confrontés au fait accompli vis-à-vis des partis pris assumés par l’auteur37. Le texte est profondément engagé sur les réalités géographiques de l’île, le ton libertaire affiché par l’instituteur témoigne d’une évolution dans sa manière de penser l’espace affranchie du discours factuel et redondant de la littérature géographique du siècle précédent. On constate un changement profond dans le regard que porte l’instituteur sur La Réunion et sur les difficultés qu’elle rencontre. Un mûrissement de sa conscience politique est également décelable dans un discours où l’infaillibilité des représentants politiques est mise à mal. Si le petit chapitre léonin, Ethnographie, a disparu, Paul Hermann ne parvient pas à s’extraire totalement des poncifs discriminants ou pittoresques construits sur la société réunionnaise38. Sans abandonner tout esprit critique, ni se fourvoyer dans des jugements péremptoires (et anachroniques) facilement produits aujourd’hui, il faut sans doute voir dans ses propos l’expression de l’épistémè de la période, éclairant en grande partie les postures psycho-sociales de l’instituteur et de ses contemporains.
La géographie physique de Paul Hermann s’articule sur les hypothèses morphologiques et les interprétations géologiques que son cousin développe dans son manuscrit des Révélations du Grand Océan. La référence à un continent austral englobant à « l’époque secondaire » dans une seule masse l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Est de Madagascar, l’Indoustan et bien sûr La Réunion, puis fragmenté en s’affaissant à la période suivante, est clairement énoncée dans le texte accompagné d’une carte qui en schématise les contours39. La crédibilité du scénario conceptualisé est renforcée ponctuellement à l’aide des événements catastrophiques marquants de l’époque. L’éruption cataclysmique du Krakatau en 1883, relatée dans la presse locale et matérialisée par l’échouage aléatoire de pierres ponces sur la côte Est de La Réunion, est ainsi mise à profit pour confirmer la mobilité et la disparition des terres dans le « Grand Océan ». Pleinement convaincu par les « révélations » de son cousin, Paul Hermann transforme sans réserve le conglomérat hétéroclite des théories géophysiques agencées par l’édile de Saint-Pierre en une assertion irréfutable inculquée aux jeunes écoliers40. Il en est de même sur la question du déboisement particulièrement sensible pour l’île et dont les effets sont jugés dévastateurs. La doxa des forestiers coloniaux41 sur le déclinisme environnemental42, bien que justifiée, est reprise sous le sceau d’un déterminisme irrécusable dans un tableau mortifère pour la commune des Avirons43. Le même topos est asséné de manière tranchante dans la légende de la carte, La Réunion - Répartition du sol44.
Respectant les directives des nouveaux programmes de 1923 (adapter l’enseignement de l’instituteur aux contingences de la vie locale) le manuel de 1924 apparaît bien cependant comme une œuvre singulière ou le vécu et l’expérience de l’instituteur impriment chacun des chapitres (particulièrement ceux sur les communes) dans lesquels l’auteur a exprimé sans barrière une vision prospective du devenir géographique de l’île, en n’épargnant pas ses critiques et en affichant sans mesure sa conversion aux théories inspirées de son cousin. Bien que choisissant la pratique d’une catéchèse adaptée au cours élémentaire, la teneur du discours de l’instituteur paraît bien complexe pour les écoliers de cette classe. La conception d’une stratégie iconographique45 et la production d’objets cartographiques en résonance avec la singularité du propos didactique, permettent-ils d’en faciliter l’appréhension ?
La géo-graphie de Paul Hermann
A. Les pieds sur terre, l’image en trompe-l’œil et le doigt sur la carte
Comme la plupart des manuels d’histoire et de géographie de la période, les ouvrages de Paul Hermann sont abondamment illustrés par des cartes, des reproductions photographiques et plus sobrement par quelques tableaux et schémas. La diversité de ces différents médias n’est qu’apparente puisque les photographies représentent plus de 80 % de l’illustration. Les deux manuels de l’auteur ne mobilisent pas la même imagerie46, même si pour la carte les thématiques sont presque identiques, et surtout ils diffèrent par le procédé de reproduction des objets cartographiques47. Paul Hermann n’utilise pas l’iconographie comme une simple illustration nécessaire pour capter et ménager l’attention des élèves, il démontre une véritable considération pour l’imagement48 de ses textes, manifestant le choix d’une stratégie iconographique49 assumée. L’instituteur a procédé à un inventaire exhaustif des fonds photographiques sur La Réunion lui permettant d’identifier et de sélectionner les images les plus pertinentes pour accompagner le développement de son discours géographique. Le matériau cartographique tient une place « naturelle » dans sa démarche d’édition appliquant en cela les axiomes de la discipline parmi lesquels la performance didactique de la carte est reconnue essentielle pour les apprentissages scolaires de la géographie50, posture épistémologique largement partagée et prescrite par le Dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction primaire (1887), dirigé par Fernand Buisson51. L’aspect inédit et novateur de sa contribution, pour faire apprendre aux écoliers réunionnais les grands traits de l’organisation spatiale de leur île, réside dans l’élaboration d’une carte murale leur étant prioritairement destinée et visant accessoirement « n’importe quelle salle de travail ou de réunion ; mairie, bureau de commerce, cabinet directorial ou simple bureau de Monsieur dans la maison familiale, elle est partout à sa place » comme on peut le lire dans la presse locale52.
La carte postale ou l’image du terrain en trompe-l’œil
Dans la lignée de Jules Hermann et de son ami François Cudenet (le « peintre et photographe de Saint-Pierre »), Paul Hermann ne semble pas avoir réalisé un corpus photographique abondant. Sur les 81 clichés illustrant ses manuels, seules trois ou quatre photographies, par leur caractère inédit dans le fonds iconographique de La Réunion pour les années 1890 à 1930, semblent être le produit de l’instituteur (doc. 4).
Illustration IV : Deux photographies originales de l’auteur
La première, à gauche, lui a peut-être été transmise par l’une de ses connaissances, la seconde est sans doute l’un des rares clichés de l’instituteur. Légende de l’image de gauche : « Leconte de Lisle a immortalisé dans “le Manchy” la grâce et la beauté des femmes créoles qui ajoutent à leurs charmes physiques les plus nobles qualités du cœur. Ce sont par-dessus tout des mères incomparables de tendresse et de dévouement » (1924, p. 29). À droite : « Écoliers en excursion dans les montagnes et guidés par un Cafre porteur. À leurs pieds est un affreux précipice qu’ils mesurent du regard » (idem, p. 15).
Si La Réunion a été très tôt concernée par la photographie53, il faut attendre la fin des années 1870 pour constater la disponibilité de collections conséquentes aux thématiques diversifiées, dont l’épaisseur s’amplifie au cours des décennies suivantes sous l’essor généralisé de l’envoûtement pour la carte postale54. C’est dans ces collections produites sur La Réunion que l’instituteur trouve l’essentiel de sa matière pour construire l’imagement de ses deux ouvrages. Entre les années 1880 et 1890, les photographes amateurs, originaires de l’île et ceux en résidence ou de passage, parmi lesquels se trouvent Louis Angelin, Édouard Chardon, Émilien Donat, Léone Dosité, Luda (alias M. E Vidal), Octave du Mesgnil, Henri Mathieu, Domenico Zempiero…, ont réalisé de nombreux clichés sur le pittoresque de Bourbon. Ce corpus abondant va faire l’objet d’un commerce fructueux sous la forme de cartes postales mises en vente à La Réunion, au début des années 1900, après avoir été imprimées en métropole. La législation sur le droit d’auteur étant alors encore balbutiante pour la photographie, les transferts iconographiques, voire l’appropriation éhontée de clichés tiers, sont légion. C’est le cas pour des photographes aguerris, tels qu’Henri Georgi (~ 1853-1891) ou Franz Sikora (1863-1902), dont les sujets et les prises de vues assez singulières sur La Réunion vont faire l’objet d’une exploitation peu scrupuleuse de la part des éditeurs imprimeurs de cartes postales55. Au demeurant, l’utilisation de ces images, dont la protection n’est pas encore effective, semble être une pratique assez commune dans le monde de l’édition de la période. Sacrifiant à cet habitus en toute candeur, Paul Hermann puise consciencieusement dans ce corpus hétéroclite pour assembler l’imagerie de ses manuels et leur appliquer un imagement raisonné qui révèle sans conteste l’existence, sinon d’une stratégie, du moins d’une conscience iconologique tangible.
L’analyse du placement des images et des paratextes qui les accompagnent, démontre, si nécessaire, la clairvoyance de l’instituteur quant à l’opportunité pédagogique d’inscrire son illustration dans une relation icono-graphique très forte avec le déroulé de ses textes. L’image en trompe-l’œil ou comme substitut à l’absence de la concrétude du terrain, doit pouvoir faciliter chez l’élève la compréhension du phénomène décrit dans le paragraphe déplié. Pour aboutir à cette connivence, l’auteur doit nouer une relation icono-graphique performante entre la perception de l’image et la signification de l’écrit et, dans cet objectif, accorder une attention rigoureuse au légendage des photographies. Si l’exercice est une réussite dans ses deux manuels, il faut reconnaître, en de rares endroits, l’occurrence d’une illustration orpheline, c’est-à-dire détachée du contexte de la page dans laquelle elle prend place. Si le choix de l’image-carte postale offre à l’instituteur l’une des palettes les plus riches pour répondre à la variété des sujets abordés dans ses ouvrages, en revanche, les titres et les commentaires laconiques justifiés par le format ne constituent pas un mode icono-graphique56 efficace d’un point de vue didactique. Paul Hermann ne conserve alors de la carte postale que l’image extraite de son cadre et s’emploie à rédiger une légende accordée à sa démonstration. Les contraintes techniques de l’impression du manuel de 1909, le passage obligé par la gravure « d’après photographie »57, permettent à l’instituteur de préciser le recadrage des scènes et même la suppression de personnages58 lorsque le motif l’impose (doc. 5).
Illustration V : À gauche, la carte postale du photographe éditeur, Henri Mathieu, officier en mission dans l’île entre 1885 et 1898 et sa recomposition, à droite, par le sculpteur de la maison Delagrave sous la forme d’une gravure
(d’après photographie) pour le manuel de Paul Hermann (1909, p. 23)
Réalisée par l’Imprimerie de Montligeon, l’édition de 1924 pour le cours élémentaire, ne bénéficie pas des infrastructures des imprimeries Delagrave. L’image de la carte postale transmise par Paul Hermann est simplement reproduite sous la forme d’une photographie épurée de son cadre et de son paratexte. La décision de mobiliser les fonds de cartes postales l’écarte de l’imagerie scientifique encore rare sur La Réunion, notamment pour la partie Géographie physique où, à l’exception de ses quelques clichés personnels, l’instituteur est contraint de proposer des images qui confinent au pittoresque (voir la photographie du Bernica, p. 18 du manuel de 1924 pour la section Étangs). Il réduit la disjonction de la vue au sujet traité par des légendes aux modalités icono-graphiques peu sophistiquées59 (doc. 6) et totalement significatives pour les élèves dont l’amour pour la Petite patrie est soutenu dans les textes de l’instituteur par l’adjonction régulière de petites sentences militantes. La pratique icono-graphique de Paul Hermann pour la partie géographique de ses ouvrages reste tout compte fait assez normée dans le contexte des manuels scolaires de la période. C’est sans doute dans l’expression cartographique que se situe l’apport le plus personnel de l’auteur.
Illustration VI : À gauche, la carte postale d’Henri Mathieu : « Réunion. St. Pierre – Le radier de la Rivière d’Abord »
À droite, sa reproduction photographique dans le manuel de 1924 (p. 12), accompagnée de la légende suivante : « Le Havre de l’embouchure de la rivière d’Abord à Saint-Pierre. Les magasins des marines sur les deux rives. La jetée est et l’entrée du port. On franchit la rivière d’Abord sur le plus solide et le plus magnifique des radiers ». L’instituteur s’attache à déplier la complexité de l’image par un décodage précis de la vue sans pour autant se priver d’ajouter une interprétation subjective sur la qualité du radier.
Les doigts sur la carte et l’empreinte du Grand Océan
Il faut d’emblée distinguer les productions cartographiques du manuel de 1909, de celles réalisées pour La Réunion au cours élémentaire (1924). Les premières sont gravées et imprimées d’après les minutes de l’instituteur en appliquant de manière orthodoxe le langage cartographique adapté aux ouvrages de l’édition scolaire des classes de primaire. Les secondes sont des reproductions photographiques des cartes manuscrites de l’auteur. La distinction ne se réduit pas au constat du changement de l’expression graphique, elle se justifie surtout par une introduction sélective du paradigme hermannien à propos de l’origine orogénétique de La Réunion. L’histoire géologique de l’île s’inscrirait dans une échelle beaucoup plus vaste et prendrait place au sein du récit mouvementé d’un super continent austral, désormais englouti, et dont l’émersion visible des vestiges actuels serait matérialisée, entre autres, par les espaces insulaires du sud-ouest de l’océan Indien. L’hypothèse de Jules Hermann est habilement réinterprétée et cartographiée au verso d’une carte murale, l’instituteur pouvant se flatter d’avoir été le premier à proposer un tel support pédagogique conçu spécifiquement pour La Réunion. Après avoir identifié la matrice cartographique empruntée pour les cartes des manuels et souligné le commun des thématiques cartographiées, je m’attacherai plus volontiers à la carte murale de Paul Hermann pour tenter d’expliciter le contexte de sa production, sa singularité, ses limites et l’importance de sa diffusion.
La mise en forme cartographique de La Réunion a été réalisée en plusieurs étapes dans un mouvement presque synchrone à celui développé en Europe depuis la fin du XVe siècle, relatif aux avancées techniques et scientifiques concernant la « fabrique » des cartes. Sans s’attarder sur l’histoire de la représentation cartographique de l’île60, il faut simplement noter que la conformité du contour de son littoral et celle de la distribution des grandes masses de son relief deviennent des réalités affirmées au milieu du XIXe siècle. Si la première carte véritablement « moderne » de La Réunion peut être attribuée à Bory de Saint-Vincent (1804)61, celle que va dessiner Louis Maillard, dès 1852, en prenant pour bases les acquis du voyageur-naturaliste, la triangulation du Capitaine Schneider (1822-1824) et les relevés hydrographiques du Lieutenant de vaisseau Georges Cloué (1849), devient très vite, après 1862, la matrice cartographique de toutes celles qui seront produites au cours de la seconde partie du XIXe siècle et même au début du suivant. C’est bien ce choix qui est retenu par Paul Hermann62 pour dessiner le contour de l’île et les principaux traits du relief de ses cartes de 1909, ce que suggère d’ailleurs implicitement la mention, « d’après la carte de L. Maillard », portée en sous-titre de sa représentation cartographique titrée, Île de La Réunion (p. 16). Les cartes présentées dans le manuel de 1909 synthétisent de manière simplifiée et immédiatement perceptible les données générales de la position de l’île dans l’océan Indien (p. 3), celles schématisées de ses lignes de faîtes et du réseau de communication associé aux villes principales (p. 4), les divisions administratives du territoire en arrondissements, cantons et communes (p. 14) et, pour la partie économique, les productions prédominantes de chaque commune (p. 24)63. Ce portfolio cartographique apparaît au total assez stéréotypé et ne s’écarte guère des modèles communs affichés dans les manuels scolaires de la métropole pour la discipline géographique.
Enrichi de deux cartes supplémentaires et de nouvelles thématiques, le manuel de 1924 manifeste une meilleure maîtrise de l’outil cartographique chez l’instituteur. Certaines cartes ont été simplifiées (voir p. 10) par la suppression de couches de données n’ayant que très peu d’intérêt pour le thème et dont la superposition brouillait la clarté du message cartographique. Ce changement consenti prouve une meilleure perception du langage de la carte constatée sur plusieurs spécimens, où la réflexion sur le choix d’une sémiologie pertinente appliquée à des problématiques peu évidentes au cours élémentaire est manifeste (voir la carte, Répartition du sol, p. 35). La réalisation remarquable de la carte manuscrite de l’île affichée sur une page complète (p. 19), offrant aux élèves un luxe de détails dans les localisations, la toponymie et les caractères topographiques du relief, témoigne de l’investissement réalisé par Paul Hermann pour produire une représentation personnelle affranchie de la matrice originelle de Maillard64. La difficulté éprouvée assurément par la classe élémentaire pour interpréter les données graphiques de ce document, en l’absence de toute légende, renforce le constat énoncé plus haut sur un certain hermétisme du discours de l’instituteur développé dans son ouvrage de 1924, sous le couvert d’une formulation catéchétique rassurante.
Les deux cartes inédites introduisant quelques rudiments sur l’évolution morphogénétique de La Réunion (doc. 7) abondent dans ce sens, même si la métaphore de « l’île tortue » pour la seconde peut présenter un attrait pédagogique évident. Signe d’une distanciation possible d’un maître vis-à-vis des réalités pédagogiques locales ou renforcement irraisonné de son exigence affectée par les « rêveries » théoriques de son cousin, le verso de sa carte murale est un marqueur significatif pour tenter d’élucider la singularité de cette posture didactique.
Illustration VII : Le schéma cartographique (A) illustre l’édifice complexe formulé dans le manuel sur l’origine géologique de La Réunion. Il localise l’extension du continent Austral avant sa disparition. Le document tente d’accréditer implicitement l’hypothèse de l’existence de cette terre mythifiée à laquelle serait associée la Lémurie légendaire. Cette carte est insérée à l’identique dans l’ouvrage de son cousin Jules65. L’invention d’une île dont la forme représenterait la carapace d’une tortue (B), animal totem du bestiaire emblématique des premiers récits sur l’île, trouve sans doute son origine dans les échanges soutenus que Jules et Paul Hermann ont entretenus jusqu’à la disparition du premier (1924). L’intention pédagogique est astucieuse
Une carte murale pour La Réunion
L’œuvre la plus originale de l’instituteur des Avirons reste sa carte murale éditée en 192766, trois ans après la disparition de son cousin, et la même année que celle de la publication des Révélations du Grand Océan dont il a assuré la mise en forme et l’édition. Laissons à Paul Hermann le soin d’expliquer l’origine de son projet et la description de la carte :
Les Avirons, le 31 mai 1926
Monsieur le Gouverneur.
J’ai l’honneur de solliciter la participation de la Colonie, sous quelque forme que ce soit, à l’impression d’une carte double de La Réunion destinée aux écoles.
J’en ai terminé le dessin et l’ai déjà expédiée en France pour être gravée.
Les cartes de La Réunion actuellement en usage n’ont pas été dessinées pour l’élève à qui elles n’apprennent que peu de choses, parce que rien ne s’en détache pour frapper et retenir l’attention de l’enfant. Elles s’adressent aux intellectuels. Elles ont encore coûté fort cher, en un temps pourtant qui ne fut pas le nôtre.
Ma carte sera sur carton, avec œillets pour suspension, à bords renforcés toile. Elle présente à l’endroit La Réunion communale, coloriée à 9 couleurs. Elle est semi-schématique, avec tous les accidents géographiques qui importent, tous les regroupements humains de quelque importance. Le réseau carrossable, charretier y est indiqué de façon frappante. J’en ai en vain demandé le kilométrage à M. le Chef du Service des TP : il ne le possède pas !
En marge se trouvent les îles Maurice, Saint-Paul, Nouvelle-Amsterdam, l’archipel des Kerguelen, l’océan Indien avec tous les pays où il forme rivage.
L’envers enseigne la formation géologique de La Réunion, en 5 cartes successives, progressives, encore en couleurs, des temps tertiaires aux temps futurs en passant par notre époque.
Cet enseignement est conforme aux toutes récentes connaissances géologiques et océanographiques.
Les cartes Vidal-Lablache métropolitaines, gravées pour écoliers, dont je me suis inspiré, tirées à 500 000, coûtent en France 20 francs pièce. Elles reviennent dans l’île à 25 francs.
Ma carte de La Réunion est sans prétention. Elle comporte tout un enseignement, un enseignement complet quant aux éléments qu’il n’est pas permis à un Réunionnais, à tout Colonial d’ignorer. Elle aura 105 x 82, et, tirée à 1 000 exemplaires pourra se vendre 30 F l’une.
Je me suis engagé ferme et ai, pour cela, hypothéqué mon patrimoine.
Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, avec mes remerciements anticipés, mes respectueux hommages. Paul Hermann. (Source : ADR, 2M24)67.
Jules Repiquet a répondu favorablement à la demande de l’instituteur en décidant l’achat d’une carte par établissement au prix de trente francs l’unité. Le chef du service de la période, Théophile Gautier, avait recensé 149 écoles à pourvoir68. Sur les 1 000 exemplaires gravés, cette commande apparaît bien limitée, ce que pressentait dès le départ Paul Hermann, l’incitant à rendre sa carte disponible au public par l’entremise du libraire de Saint-Denis, Gaston Daudé. Celui-ci s’est empressé de faire paraître dans la presse locale des encarts publicitaires pour annoncer sa mise en vente69. Dans son courrier, l’instituteur a précisé au gouverneur qu’il s’était inspiré des cartes murales de Paul Vidal-Lablache diffusées par la Librairie Armand Colin, ce que confirme l’observation de la carte (doc. 8). Les exemplaires du géographe parisien étaient bien présents dans les établissements scolaires de l’île, une facture de la Librairie Delagrave adressée, en novembre 1911, au lycée Leconte de Lisle, pour le compte du service de l’Instruction publique, fait état d’une commande de 162 cartes Vidal-Lablache ainsi que 288 autres cartes aux thématiques diverses70. En se délestant d’un rappel de l’intérêt pédagogique de la carte murale en milieu scolaire, les préconisations officielles et la littérature académique n’ont pas cessé d’en expliquer le mode d’emploi et d’en vanter les qualités (Buisson 188771, Drapeyron 188472, Dufaud 187373, Gobet 190574, …). Comment se présente celle de l’instituteur, Paul Hermann ?
« L’endroit » de la carte est conforme à la description communiquée au gouverneur. Les communes sont délimitées par des couleurs différentes. Le réseau de la voirie principale est très lisible et la hiérarchisation des centres urbains parfaitement compréhensible. La carte est encensée par la plupart des chroniqueurs de la presse locale. Le Peuple lui consacre un long article dans son édition du 13 avril 1927, évoquant : « une œuvre créole digne de tous éloges », louant « les excellentes qualités de clarté, de netteté et de simplicité qui sont la caractéristique des œuvres de ce genre » et lui attribuant par « sa précision et l’heureuse harmonie de ses couleurs » le double statut « d’œuvre d’art et de science ».
Illustration VIII : Une inspiration séminale. À gauche la carte de Madagascar par « P. Vidal-Lablache Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université de Paris », à droite, La Réunion par « Paul Hermann, Instituteur ». Il faut noter sur sa carte l’absence de toute mention concernant l’éditeur, l’imprimeur et le lieu d’impression.
Si l’accueil public confine au triomphe d’estime, il y aura même une seconde édition en 193075 - la réussite commerciale ne semble pas avoir été au rendez-vous, mettant son auteur dans une situation financière délicate. Sans évoquer un esprit de clocher pour expliquer le dithyrambe et l’absence de toute critique dont bénéficie la carte, « l’œuvre » de l’instituteur n’est pourtant exempte de tout reproche. L’épaisseur des tracés hydrographiques exagère l’importance et la pérennité du débit des cours d’eau (voir le haut de la rivière de l’Est dans le « plateau » des Sables), l’avalanche des toponymes associés à la topographie inscrits en rouge et en petits caractères, rend leur identification fastidieuse, et la représentation des formes du relief par un ombrage discret peine à se distinguer. Les scories toponymiques résiduelles (voir le cratère Commersas en place de cratère Commerson…) ainsi que les localisations fantaisistes (voir le Formica Leo déposé dans la plaine des Sables et le contour discutable de l’Enclos…) interpellent le connaisseur, même si elles ne peuvent pas être directement imputables à Paul Hermann, l’un des meilleurs connaisseurs de l’île. Sans certitude, il est cependant plausible de supposer, à partir de plusieurs indices, que la carte a été gravée et imprimée (à compte d’auteur ?) par l’éditeur parisien de ses manuels, Charles Delagrave. Les échanges épistolaires, soumis au rythme du transport maritime entre la Capitale et le petit bourg des Avirons, n’ont pas aidé à apporter les correctifs nécessaires dans les délais impartis aux opérations techniques de l’impression76.
L’aspect le plus dérangeant et à la fois le plus fascinant de la carte murale de 1927 est sans conteste la généalogie morphogénétique de l’île scénarisée au verso (« l’envers ») du document (doc. 9). Dérangeante, la proposition l’est sur trois points.
Illustration IX : La Réunion du tertiaire au quaternaire ou l’invention d’une généalogie improbable
Le premier concerne son usage prédestiné au monde scolaire : mais quelles sont les classes susceptibles d’intégrer correctement la démonstration de l’instituteur ? Certainement pas celles du cycle primaire. Le second réside dans l’avertissement polémique situé à la fin du texte décrivant la métamorphose de l’île tortue durant le « Quaternaire prochain » en une île dont la forme, par une nouvelle métaphore, emprunte à celle de l’avocat (5e carton). Paul Hermann enfourche une nouvelle fois son cheval de bataille en récusant la priorité donnée par les ingénieurs et les administrateurs à l’aménagement du port de la pointe des Galets au détriment de celui de Saint-Pierre. Entrant alors dans « une lutte contre la nature » perdue d’avance, selon le schéma prédictif de l’auteur prophétisant le comblement du Port par l’alluvionnement de la rivière des Galets, leurs décisions contre nature ne pourront qu’aboutir à une « fatale défaite [qui] aura coûté des millions aux contribuables ». Ce jugement sentencieux aux relents revanchards du « Sudiste » dépareille dans la conclusion d’un discours structuré jusqu’alors sur une argumentation purement scientifique. Enfin, le dernier point dérangeant réside dans la tentative avortée de l’instituteur à formuler un récit géologique scientifiquement convaincant bien qu’en partie déraciné des fondations fissurées des thèses chimériques de son cousin. Paul Hermann tente bien de renouveler le scénario morphogénétique de l’île en se débarrassant des falbalas archéologiques, ethnographiques et linguistiques des Révélations, mais l’essai reste insuffisant et ne résiste pas aux contradictions des universitaires de plus en plus spécialisés, évacuant irrémédiablement de fait les rêveries des « savanturiers » solitaires. Ce découplage entre un monde universitaire en cours de structuration et d’affirmation à la fin du XIXe en Europe (c’est le cas pour la géographie vidalienne) et la sphère éclectique des amateurs producteurs de science a été bien mis en valeur par Daniel Baggioni77 pour l’œuvre de Jules Hermann.
Le dispositif orogénétique élaboré par Paul Hermann reste tout de même assez fascinant car il transmet, au regard de l’élégance de son architecture et de la conviction de son paratexte, un sentiment de crédibilité et de sérieux propre aux recherches savantes appuyées sur un corpus de savoirs certifiés par une communauté scientifique. L’instituteur le revendique d’ailleurs en soulignant que son « enseignement est conforme aux toutes récentes connaissances géologiques et océanographiques » (infra). L’aplomb de son affirmation présuppose chez l’auteur une maîtrise assez fine des théories géologiques inédites de son époque, qualité encore assez peu partagée parmi l’élite intellectuelle de La Réunion et rarissime chez les instituteurs du territoire. Homme du concret et très ouvert aux « leçons de choses » dispensées par une observation attentive de la nature - il est un apiculteur autodidacte reconnu78 - immergé totalement dans l’œuvre tempétueuse de son cousin, Paul Hermann s’est construit au fil du temps une culture savante assez conséquente sur la géologie et la minéralogie de l’île. Sa conceptualisation du scénario de l’évolution géomorphologique de La Réunion retraçant son passé et projetant son futur, suppose son adossement à un corpus exhaustif focalisé sur les théories globales de la géophysique et sur celles plus spécifiques attachées à la compréhension des mécanismes volcanologiques.
En prise directe avec les caractères géologiques de La Réunion, les travaux de Bory de Saint-Vincent, de Charles Vélain, de Richard von Drasche et d’Alfred Lacroix ont sans doute constitué les briques de connaissance initiales permettant un agencement plus complexe de la reconstitution d’un passé morphologique, non pas imaginaire, mais imaginé du seul point de vue d’Hermann puisqu’il ne livre aucune référence permettant d’évaluer son scénario. Ses choix épistémologiques s’avèrent intenables à l’épreuve du temps. C’est le cas, avec la conservation de la théorie de l’évolution terrestre par grandes catastrophes propre à Cuvier nichée en arrière-fond de son dispositif au détriment des conceptions contemporaines très innovantes sur la dérive des continents proposées dès 1912 par Alfred Wegener et devenues « presque aussi à la mode que les théories psychologiques de Freud ou de la relativité d’Einstein »79. Les réactions pensives des collègues et l’incompréhension passive des élèves sur le verso de sa carte vont inévitablement le condamner. Sur la seconde édition de La Réunion en carte murale publiée en 1930, « l’envers » est devenu un linceul blanc au silence assourdissant.
La carte murale de Paul Hermann a certes trouvé une place légitime dans la plupart des écoles de La Réunion entre les années 1927 et 1960, surtout dans sa version édulcorée de 193080 ; en revanche l’opération a laissé une profonde amertume chez l’auteur. Le besoin des écoles à disposer d’une carte murale sur La Réunion, l’utilité (militante) escomptée de son affichage dans la plupart des services de la Colonie et la probabilité de sa présence comme vecteur de l’image de la petite Patrie chez ses concitoyens n’ont pas comblé les espérances de l’instituteur. Si ce dernier attribue en partie ce semi-échec aux difficultés économiques des années 1930 (Paul Hermann a dû augmenter le prix de sa carte), et à la diffusion chaotique et parcimonieuse des cartes dans les établissements scolaires, il y voit surtout l’effet d’un certain ostracisme de la part de ses collègues et d’une « volonté mauvaise des directeurs d’école », peu enclins à mobiliser sa carte, voire ses manuels. C’est un peu le sens du constat désabusé transmis à son supérieur dans l’un de ses derniers courriers officiels adressés au service de l’Instruction publique :
À cette heure [19 sept. 1929], je suis presque libre : j’achève de payer les frais d’expédition de mes publications […] La vente de ces ouvrages n’y a pas suffi […] Jadis, tous ont déploré sur tous les tons – intellectuels, maîtres, journalistes, mandataires du peuple – le manque de classiques combattant l’ignorance de notre histoire locale, des éléments géographiques de notre île. Bossard, Müller, Camille Guy et leurs successeurs m’ont engagé à coordonner mes notes dictées à mes élèves, à les publier. Leurs promesses & engagements ont été tenus. Mais ni eux ni moi n’avaient (sic) compté avec ceux qui firent leur… la fameuse devise : Tous pour chacun et chacun pour tous…81.
Œuvre singulière à la postérité ambiguë, la géo-graphie de Paul Hermann manifeste une volonté affirmée de construire un discours édifiant et concret sur l’espace local permettant aux jeunes élèves d’intégrer les structures géographiques élémentaires qui composent leur environnement quotidien, de s’éveiller aux grandes questions déterminant le devenir prochain de leur île, de prendre conscience de ses faiblesses, mais aussi de percevoir sa place au sein de l’espace insulaire régional, sans négliger la glorification des « Grands Créoles » inscrits au panthéon de l’auteur et dont les noms figurent en première de couverture de son manuel de 1924.











