Dans un film documentaire de Katia Kameli, projeté au MUCEM, à Marseille, en 2016, lors de l’exposition Made in Algeria, le public a pu voir, non loin de la Grande Poste d’Alger, Farouk Azzoug installer chaque matin le kiosque dans lequel il propose, non sans succès, des reproductions de cartes postales de l’époque coloniale. La question est posée : la dizaine de milliers de cartes postales du Madagascar colonial peut-elle rendre un quelconque service en matière d’histoire malgache ? Cet amas n’est-il qu’un ramassis informe à destination des nostalgiques du passé, colonial ou non ? Cette masse de données iconographiques et textuelles (on se doute bien que les légendes et les textes qui accompagnent les envois ont leur importance) a-t-elle une valeur patrimoniale à caractère archivistique ?
Le corpus sur lequel nous travaillons se monte à sept mille items environ1. Les stocks qui se constituent sont considérables et ne s’épuisent souvent qu’une dizaine d’années après l’impression. C’est à qui, parmi les étrangers, fera connaître l’Ile rouge à ses amis. Juste avant 1900, l’engouement2 est considérable. Du dernier soldat deuxième classe, à l’orthographe plus que déficiente, à la fille de Gallieni, on correspond, on cherche des correspondants et on en trouve, non seulement en France, mais aussi sur tous les continents.
À une heure où les plaies de la décolonisation ne sont refermées, la connaissance du quotidien ordinaire de temps révolus se fait jour à travers des textes laconiques (qui ont au mieux quelques dizaines de mots) et d’images, grâce à la carte postale. On aura en esprit que seule une carte sur sept ou huit est assortie d’un texte qui est souvent un commentaire d’une banalité déconcertante. Rien de surprenant à cela : les cartes sont envoyées pour constituer des collections et sont muettes dans les deux tiers des cas. Il s’agit donc ici de faire parler les images plus que les mots. C’est donc un immense corpus d’images, un Atlas Mnémosyne à la malgache3 qu’il s’agit de compulser. Il s’agira ici de concevoir les conditions préalables à connaître pour pouvoir exploiter une mine extrêmement peu explorée jusqu’ici4. Elle n’est peut-être qu’une sorte de conservatoire d’habitudes et de visions coloniales en même temps qu’un discours apologétique et n’a donc d’intérêt que pour l’histoire de la colonie. C’est pour le moins un document d’un type particulier.
En 1900, pour une somme minime, chacun pouvait s’adjuger la représentation d’un morceau de Madagascar et la faire connaître, en Europe, quelquefois assortie d’un commentaire. On s’entiche de la carte illustrée. Pour une somme minime, à savoir cinq centimes5, chacun médiatise, à sa façon, la ville où il vit, voire des territoires dont il n’a pas idée. De la même façon qu’en Europe, tout un chacun peut satisfaire, grâce à ces imagettes de moindre qualité optique, son envie de connaître la province profonde, à Madagascar, on peut voyager à moindre frais et faire divulguer ce dont on n’a qu’une connaissance livresque. La carte postale permet donc, sans encombre pour l’expéditeur de se promouvoir socialement. Près des deux tiers de l’ensemble dévoilent des paysages, des villes, des quartiers, des villages ; des personnages, pour la plupart malgaches6 constituent le dernier tiers.
Jusqu’en 1940, cette histoire se déroule en trois temps significatifs. Le premier étant celui de l’explosion de huit ou neuf milliers de clichés. Cela atteint 1914. La Grande guerre calme totalement le jeu : si quelques très rares clichés de cercueils existent, « retour de France »7, ils concernent des Européens et ne sont pas la source de création de cartes. Les 2 500 Malgaches disparus pour la France passent eux inaperçu8. Le sujet n’est pas vendeur et donnerait inutilement à interrogation.
Et jusqu’en 1940, la reprise des créations véritables est discrète. Il s’agit d’écouler des stocks et pour certains éditeurs, comme Bachel à Tamatave, de refaire, en plus adouci, ce qui a déjà été fait. De fait, entre 1920 et 19409, on s’enfonce (tant la société coloniale est une société bloquée) dans le stéréotype, dans l’esthétisme lissé de ce qui a été fait dans la génération précédente, ou dans la glorification des réalisations architecturales coloniales, si infimes soient-elles. Il s’agit ici de proposer une lecture contextualisée de la photographie du pauvre, de l’amateur de quatre sous.
Il apparaît donc que la périodisation particulière de la carte illustrée mondialise totalement Madagascar dans son contexte colonial : comment des vignettes, si minimalistes soient-elles, mais si nombreuses, pourraient-elles échapper à cette contingence qui englobe tous les domaines culturels ?
Un premier stade malgache de la diffusion du cliché : la photomécanique
Depuis longtemps, avant l’apparition des premières cartes illustrées, l’émule du Révérend W. Ellis, à savoir J. Parrett, imprimeur, avait fait naître des ateliers photographiques tananariviens dans la capitale10. Puis, au début des années 1890, circulent, dans les mieux évangéliques protestants, leurs reproductions sur papier fin11 ; leur diffusion est plus grande que celle de simples photographies produites vendues à l’unité. Si avares d’images de Madagascar soient-ils, les magazines européens circulent aussi. Mais cela reste confidentiel. Ces photomécaniques12, comme autant de feuillets mobiles, sont fabriquées en Angleterre sur des pierres lithographiques. Parrett (meilleur en photographie qu’en agiotage, son défaut mignon) est un initiateur de génie qui a mondialement, il faut le souligner, fait connaître Tananarive en 187513. Par ce procédé technique, les tirages atteignent deux à trois cents exemplaires, quelquefois plus14.
Si des sous-titres laconiques anglais-français accompagnent ces images, cela tient plus des relations étroites qui lient les milieux restreints de la photo-reproduction des deux pays depuis la découverte de la photographie, que du fait que deux pays européens se retrouvent à Madagascar. Les clichés étant numérotés, on sait donc qu’ils ont pu atteindre mille exemplaires différents. S. Ashwell, l’imprimeur de la LMS, rue Augey-Dufresse, (autrement dit à l’endroit même où Parrett a travaillé) qui a remplacé Parrett en 1893, détient un stock de 600 de ces clichés 15x18 cm. encore en 1903.
Les collectionneurs de ces photos quasi-introuvables, souvent de bonne qualité15, sont des Britanniques. Leur style est sobre, très LMS16. On peut les conserver dans des albums à vis et en accumuler jusqu’à une cinquantaine par album. En France, c’est manifestement dans des milieux protestants que ces tirages ont pu se retrouver17. Cela a quelque chose de très moderne que cette possibilité d’accumulation, de changement, de modification. Et le genre est en tout cas au moins aussi digne d’intérêt que le livre de photos de voyage tel qu’il est pratiqué depuis la naissance de la photo18.
On comprend donc que les tirages industriels de la carte postale ont radicalement modifié la vision de Madagascar dès 189819. Les deux premières séries, un peu frustes, sont conçues l’une, protestante, par la société des Amis des Missions20, à Montauban, l’autre chez L. Geisler, le maître graveur français21. Une série, allemande, anonyme, est légendée en malgache22. Dès 1899, elles circulent, sans bruit, dans Tananarive, alors qu’une explosion médiatique vient d’avoir lieu qui ne s’arrête qu’en 1914.
Les débuts de la carte (1898-1914). La Belle Époque : l’explosion
On a bien en tête que la carte apparaît en nombre à Madagascar, dans les années 1902-1904. Ce sont des dizaines de séries, d’ensembles régionaux qui se font jour. On y retrouve quelquefois des tirages de clichés connus avant 1895, comme ceux de Perrot, de Tamatave. Cela tient de l’épidémie. Seul l’axe Tuléar-Fort-Dauphin y échappe durant quelques années, hormis deux militaires, non des moindres, qui valent d’être connus. Leur savoir-faire, leur allant, leur facilité font d’eux les moins anonymes de leur corporation.
Le lieutenant E. Imbert
La production de Couadou, ancien photographe de Toulon devenu éditeur de cartes, submerge alors la Grande île : environ deux cents cinquante clichés du lieutenant Imbert inondent le marché23. Leur qualité est optimale et ne sera pas surpassée avant longtemps. Il est bien entendu que le nom d’Imbert (arrivé début 1900 dans le cercle des Bara) n’est apparent nulle part. Le lieutenant mitraille tous les lieux où il réside. Rares sont les régions du Sud où il n’intervient pas24. Trois mille plaques de son cru sont répertoriées au Fort d’Ivry25. Imbert est très productif du temps que Lyautey est en place dans la capitale du Sud26. Ce véritable Fortier du Sud de Madagascar laisse quelques grandes réussites à la postérité, dans les années 1900-1902. Ces dernières se sont retrouvées dans le domaine privé de la vente de cartes sans que pour l’instant on ne puisse expliquer comment cela s’est fait. Gallieni avait certes un sens aigu de la réclame, comme on disait alors. Lyautey, imbu de lui-même, aussi. Mais rien ne transparaît dans les archives. Qui plus est lorsque l’un d’eux apparaît, il n’est pas mentionné.
Cas particulier d’homme sorti du rang, Imbert commente quelques-uns de ses meilleurs tirages dans un ouvrage très technique27. À la manière d’Ellis, un lieutenant de l’Infanterie coloniale s’essaie à des séances médiologiques de ses clichés, puisqu’il est à la fois le médiateur d’un médium qu’il commente, ayant la connaissance pointue d’un milieu et des conditions requises pour l’élaboration d’une prise de vue, c’est à dire le hors-champ. Il est rare de voir, même en France, en 1900, un photographe commenter son œuvre pour dire ce qu’on peut y voir, a fortiori, à Madagascar, pays étrange pour le destinataire lointain d’une carte. Nous sommes, par exemple, chez les Hovalahy ny Iantara, favorables aux Français depuis 1897. Encore faut-il savoir que Laimerija, mpanjaka local, a changé son fusil d’épaule ; il a été retourné. La part de manipulation échappe, c’est la loi de la guerre. Mais tout cela est lointain ; on ne s’étonne de rien, loin de là, à la réception du petit bout de carton.
Bien sûr, sans grande connaissance du pays où s’est égaré un cousin, un ami, l’effet de réel est assuré à peu de frais. Le destinataire d’une telle carte ne peut que penser qu’à la magnanimité de sa patrie ; il découvre en même temps un pays exotique. Il ne se doute pas qu’il a, devant lui, la preuve tangible d’une astuce pour pacifier. C’est une machine dans laquelle les Malgaches de la tradition comme les Bara et les Tanala sont pris au piège. Imbert est le metteur en scène local d’un système colonial qui le dépasse totalement.
Certes, il énonce avec des mots ce qui est lisible sur son cliché. Mais ses clichés vont plus loin. Sa culture est très technocentrée, donc très moderne, très militaire aussi et, en tant que tel, il donne, à ses contemporains et à la postérité, la double image de la conquête du monde colonial et d’un monde visuel dans un commentaire qui n’est pas outrancier. Qui plus est, sa réflexion dénote une richesse doublement réflexive, vue à travers deux ou trois filtres : l’exotisme ou du moins l’extranéité, la part militaire, voire la part politique.
Il y a là l’hommage artistique d’un homme sorti du rang à des ennemis bara ou tanala, qu’il comprend parfaitement, dont il ne mésestime pas du tout la valeur guerrière, et pour lesquels il n’a pas plus que les préjugés véhiculés à son époque. Cet hommage textuel et photographique, fait dans de périlleuses conditions, mérite qu’on s’y soit attardé. N’importe qui, grâce à Imbert, peut savoir à des milliers de kilomètres que Madagascar est photogénique28. Or, on sait, depuis Charlie Chaplin, que seule l’émotion est photogénique. Un militaire en est donc capable.
Le capitaine J.A. Sénèque
Mais Imbert29 n’est pas seul. Le capitaine J.A. Sénèque, beaucoup moins prolifique, partage son chemin à Fianarantsoa durant trois ans. Disons qu’ils y ont leurs garçonnières et leurs modèles féminins communs30. Aucun des deux ne signe leurs cartes postales. L’éditeur, H. Cattin, qui a pignon sur rue à Fianarantsoa, signe pour Sénèque en ajoutant un « S » à son propre patronyme et le tour est joué. Quand les cartes se vendent, le créateur est parti pour l’Indochine. Dix ans après le départ de Sénèque31, il y a longtemps que tous l’ont oublié. Mais Cattin continue de vendre, y compris de moins bons clichés.
Document 1 : Guerrier Bara, J.A. Sénèque. Le capitaine Sénèque a quitté Fianarantsoa depuis de longues années quand Cattin poursuit, sans le dire, l’édition de ses clichés, dont il a dû se procurer les plaques de verre pour que l’imprimeur métropolitain puisse travailler
(Source : Collection privée auteur)
Les cartes postales de Sénèque ont quelque chose de plus que celles d’Imbert : Sénèque sait plaire et il voit toujours plus loin ; il n’a pas l’œil absolu, mais il détient ce qui manque à la plupart de ses confrères, militaires ou pas, à savoir l’empathie pour les gens qu’il mitraille avec son objectif. Pour un officier de renseignements, c’est assez paradoxal. Excellent officier en poste à Fianarantsoa32, il trouve le moyen de réaliser deux clichés de gens de la brousse venant payer leur impôt : l’un d’eux est devenu une carte postale, l’autre, fait dans la seconde qui suit se cache à la bibliothèque du Fonds Grandidier à Tsimbazaza. Les imposables s’y amusent, tant leur contribution est minimale, à savoir l’équivalent d’un kapoaka de riz. On connaît malheureusement la suite.
Goulamhousen Charifou
La tradition khodja de discrétion voire de mutisme est parfaitement menée à son terme. Aucun cliché original de Goulamhousen Charifou fils n’existe, pas plus qu’une seule plaque d’impression. Il faut reconnaître que cela est un inconvénient majeur quand on se targue de se mêler d’histoire de la photographie ! Sans doute né dans le Gujerat (la maison Charifou-Jeewa33 apparaîtrait à Antsirane en 1881, ce qui est surprenant) peut être fait-il ses premières armes de chasseur d’images dans le pays d’origine de ses ancêtres, le Gujerat34. En effet, son talent est si manifeste que la Grande Ile ne lui suffit pas : aussi part-il exercer son art aux Indes anglaises dans les années 1898-1899 (le cachet de la poste faisant foi) comme le lui permettent les boutres de décembre-janvier. Il en revient avec une quarantaine de clichés qui engendrent des tirages sur cartes postales, vendues à Diego-Suarez, des plus exotiques.
Il faut avouer que cela surprend tant ils concernent des milieux divers, des religions différentes, des habitudes venues de loin. Cela va du fakir de Shiva d’une ville inconnue, à une mosquée de Bhavnagar35, voire une danse de Khodjas qui ressemble à un may-pole, en passant par des commerçants aux échoppes les plus surprenantes. Les soldats de Diego adorent visiblement l’exotisme pas cher.
Sans Goulamhousen Charifou fils, le Nord-Ouest de Madagascar échapperait à la fascination de la Belle époque pour la carte illustrée : en nombre de clichés, il domine de loin la production de cartes sur une période qui excède quatre décennies36. Aucun sujet ne lui échappe, églises comprises. Ses sujets malgaches sont à la fois respectueux des personnes et valorisants. Comment ne pas évoquer ces jeunes mariés timides, surpris, princièrement habillés ? Tel vendeur de fruits ou telle marchande de pas grand-chose devient le véritable personnage du cliché. Jamais une seule légende (ne devrait-on pas dire mise en scène37) n’a de caractère blessant pour qui que ce soit. On regrette l’absence d’intérêt de la colonie pour la personnalité de cet homme dont on ne trouve guère trace dans les archives ou dans la presse.
D. G.L. Leygoute
Ce fonctionnaire des Télégraphes arrive d’Algérie en 1899. Sa carrière se passe tant dans plusieurs postes de la côte Ouest qu’à Tananarive. Mais il enregistre 6 900 clichés38, dont plusieurs centaines, dans de très nombreuses séries, sont devenus des cartes postales. Une quinzaine d’originaux sur plaques, de caractère ethnographique, sont extraordinaires. La première période, qui dure jusqu’en 1914, concerne Maintirano, le Boina, Nosy-Be, le Sambirano. Sa « route des placers » (Andavakoera-Antsiranana), autrement dit, « le pays de l’or » (voir document 4, à la fin de l’article), a quelque chose de fascinant. Le créateur est inspiré. On le sent si proche des gens qu’il photographie qu’on en oublie la colonie. Pensons par exemple à ce groupe d’orpailleurs broyant du quartz, qu’un commandeur malgache surveille avec lavallière, casque, et pochette au revers du veston, l’air arrogant39. Puis vient sa seconde période policée, distante, mondaine, bien plus circonspecte. Le Leygoute tananarivien joue alors au touriste des Hautes-Terres40. Ce n’est plus lui. Un tel itinéraire est unique. Aucun confrère n’a produit autant, d’une telle qualité, sur une aussi longue période.
Document 2 : Ce cliché originel de Leygoute est de meilleure qualité que la carte postale qui lui correspond. Ce qui figure ici est la voiture postale de Venot, le Citizen Kane de Mananjary. Jules Venot est arrivé sur la côte est avant 1895. En 1896 il est déjà membre de la Chambre consultative. De ce qui se vend et s’achète, rien ne lui échappe. Et comme il faut bien acheminer voyageurs et courrier, en altruiste, il se dévoue dès 1920. La lagune de l’Est, dont on ne sait jamais où elle commence et comment elle finit, est parfaitement illustrée, dans ce cliché très intuitif
(Source : Collection privée auteur)
E. Fr. Rasoamanana
C’est une cinquantaine de photographes dont il faudrait citer le nom ici41. Jusqu’en 1940, quelques Malgaches seulement sont créateurs de clichés dont il sera tiré des séries de cartes postales. Ils ont donc créé en premier lieu des clichés qu’ils ont quelquefois vendus à l’unité et, par des opérations qui nous échappent, certaines de ces photos se trouvent multipliées dans de courtes séries par la phototypie. On pense ici au meilleur d’entre eux Rasoamanana42 (Photo-Betsileo, Ambositra). Rasoamanana est tout bonnement son propre éditeur43. Ses clichés, extraits d’une collection personnelle, sont parfaits : ses « Betsileo pilant du riz » (sujet d’une déconcertante banalité traité des dizaines de fois) n’ont rien d’apprêté car ce n’est pas une mise en scène. Sa « Jeune Hova en deuil » est plus heureuse que nature. Le deuil la transfigure. Son drapé a été appris à la meilleure école. Le « Village zafimaniry » est pris à la lumière du matin après la pluie (un peu comme ce village Viêt-Cong, si propre, au tout début d’Apocalypse now) : on reconnaît son travail sans qu’on lise au préalable sa signature. C’est la marque des meilleurs. Personne ne lui apprend la culture populaire malgache, il la devine, étant né dedans.
Que l’on compare ainsi son « Bourjane traversant la forêt de l´est » avec le même sujet traité par Imbert : pour des raisons profondes, qui renvoient sans doute à la violence militaire sui generis, et qui nous échappent aujourd’hui. Le porteur de Rasoamanana est nimbé de gloire, alors que celui d’Imbert peine dans un sentier sans fin.
Rasoamanana se révèle encore mieux dans « Repas malgache (1912) » qui est une scène de pique-nique, véritable scène de genre pratiquée dès 1894, qui doit particulièrement être valorisée dans le milieu citadin. L’un des personnages, de blanc vêtu, comme ses amis en canotier, pose avec sa raquette de tennis, non loin du boto de service à l’arrière-plan. Ce monde a besoin de reconnaissance sociale, sans plus. N’est-ce pas le plus légèrement du monde que se maintient l’ordre colonial, grâce à un usage particulier du détail sensible ?
Son « Lavage de l’or à la batée dans la forêt », où les batées sont réservées aux femmes et les pelles aux hommes, n’est ni plus ni moins dur que le placer d’Ambodimanga, de Perrot, ou d’autres sluices de Lavigne, Charifou, Leygoutte et autres travaux d’orpaillage. Pourtant, Rasoamanana en exclut les commandeurs et les vazaha, aux poses de matamores44. La légèreté de Rasoamanana est intelligente, aérienne. Cette marque de fabrique appelle paradoxalement à s’interroger sur le côté violent, souvent sous-jacent, de l’image coloniale45.
La violence coloniale
On ne voit pas la violence, ou si peu, dans les cartes postales46. Quelques photos de prison ou de prisonniers au travail dans les coraux de Sainte-Marie, de Perrot, sans doute. On la subodore cependant quand on voit tant l’habitat d’Antaimoro, à Diego, qu’un journalier très jeune, décharné et en salaka dans une carrière de l’usine Mori à Farafaty. La tendance au brouillage des pistes est manifeste puisque Perrot ne se rend jamais sur les chantiers de la route muletière ou du chemin de fer. Et si ces cartes existent, sans que l’on connaisse l’auteur, elles ne sont pas le reflet de l’épouvantable réalité.
La photo coloniale fuit ce qui est saillant, violent, du moins à Madagascar. L’ordre colonial n’aime pas ce qui fait tache. Les centaines de prises de vue de L. Tinayre qui suit Duchesne, puis Metzinger, donnent à voir tout au plus quelques morts et quelques fusillés. Les cartes postales qui sont extraites de son œuvre et qui paraissent en 1900, sont d’une grande douceur. Son entrevue entre parlementaires du Palais et Metzinger, qui ne paraît qu’en 1900, pour l’exposition tient plus de la reddition de Breda de Velazquez que de l’épopée. La modération est consubstantielle au genre mineur véritable phénomène médiatique de la masse allogène.
Toutefois, quelques exceptions échappent à la règle. Ainsi, les trois « espions dangereux (entravés) exécutés lors de la dernière insurrection », gardés par un tirailleur sénégalais, semblent avoir participé au soulèvement du Sambirano. Le cliché semble être dû à R. de Gironcourt, arrivé fin 1902 à Diego-Suarez47. Du moins, est-ce lui qui, paradoxalement, dans une série assez longue, en revendique la paternité. Gironcourt a sans doute acheté le cliché, chose banale48, puisqu’il ne peut pas avoir été présent en 1898-1899. La pratique est banale. Et cette image dénote d’autant plus qu’elle elle renvoie à une époque de feu et de sang.
Quatre prisonniers, avec chéchia de miliciens, à Nosy-Be retiennent l’attention : s’ils sourient à l’opérateur, bien qu’ils trimballent le contenu de tinettes et qu’ils sont entravés avec des fers, comme les gadralava d’un autre temps sur une île sensée être française depuis longtemps. L’éditeur, « Hassan Ali fils, de Nossi-Bé » n’a pas jugé utile d’apposer le nom du créateur du cliché, pas même sur une autre légende de la même carte où on apprend que ces prisonniers se sont soulevés en 1898 dans le Sambirano (Voir illustration de couverture)49.
La violence à l’état brut vient encore du nord dans trois cartes qui présentent des scènes de double exécution sur le petit terrain de tir d’Antsiranana. Le public malgache et européen y assiste, nombreux, religions confondues. Et même si le cliché saisit au passage un amateur photographe au travail, personne ne signe la prise, hormis le magasin Au Kimono, qui n’est qu’un éditeur de plus dans Antsirane. Si Tamatave est une ville particulièrement photographiée, jamais quiconque n’est allé y poser son trépied du côté de la plage, boulevard de l’Ivondro, au dépôt du magasin de pétrole, lieu des exécutions.
On peut s’attendre à une débauche d’hommes en armes dans l’iconographie malgache, surtout si on a lu Maintenir l’ordre colonial50, qui va un peu vite en besogne. Certes, les représentations d’hommes en armes ne sont pas rares, mais elles restent très contenues en matière guerrière, dans la mesure où évidemment (il suffit d’y penser un instant) elles sont prises après soumission personnelle51. La légende précise le nom du « rebelle » venu à résipiscence ou mentionne le fait que le désarmement52 n’avait pas encore eu lieu au moment du cliché. On sait que selon les régions, il a lieu jusqu’à un certain point, puisqu’il faut bien se défendre contre les pillards ou son voisin remuant et chapardeur.
En juin 1904, Gallieni dans une instruction aux commandants des cercles de Morondava et Maintirano, proclame avoir, par le désarmement qui concerne des dizaines de milliers de fusils de sagaies et de boucliers, « enlevé (aux gens du Menabe) le moyen d’une nouvelle rébellion générale ». On comprend l’impact du cliché de tel chef, muni d’un fusil à pierre garni de clous décoratifs en laiton, au fond de la province française. A fortiori quand il arrive quinze ans après la prise de vue, sans que le destinataire ne le devine…
Qui plus est on pratique l’autocensure : Imbert a vu les défenses complexes comme les fossés couverts et dont le fond est recouvert de bambous effilés, pratiquées dans le Sud de Madagascar, mais il ne les a jamais photographiés.
La vision de la guerre 14-18
Comment la Grande guerre est-elle couverte par la carte postale ? À peine voit-on à Majunga quelques tirailleurs attendent leur embarquement sur le wharf. D’autres, dans une série de cinq cartes légendées en arabe, sont cantonnés le long du canal de Suez dans des scènes où dansent des femmes malgaches qui n’ont rien de bien guerrier. À croire qu’aucun soldat n’a fait cette guerre53. En général, miliciens54 devenus gardes, on les voit défiler, manœuvrer comme à la parade. La réputation qu’ils se sont fait n’apparaît en rien dans la représentation qui est faite d’eux. Si la violence militaire coloniale ne se voit guère55, c’est que la photographie s’est abstenue de la décrire. Le soldat malgache, en guerre, est occulté56, Chantal Valensky l’a dit depuis longtemps. Ce sont pourtant des listes de morts français sur le front que révèlent les journaux longtemps après leur décès. Le gouvernement général demande aux familles par voie de presse de communiquer des précisions en ce qui concerne leur biographie. Les Malgaches ne meurent pas, puisque leurs noms n’apparaissent jamais… Comme il y a eu une censure de la poste, aucun cliché n’a jamais pu passer le guichet57.
Document 3 : Tirailleurs malgaches à Port-Saïd, Égypte
(Source : Collection privée auteur)
La carte comme antidote involontaire à la violence
Comme au cinéma, toutes ces prises de vue sont montées selon les nécessités du récit, colonial, en l’occurrence. Le Français voit son Madagascar, comme jamais cela n’a pu se faire avant 1898, à savoir comme dans une séance de cinéma, sans trop se déplacer ; les cartes illustrées pourvoient amplement à son désir de voyage ou d’altérité.
Les autres, qu’on voit par image interposée, ce sont des indigènes. La représentation mentale de l’Autre, c’est le stéréotype parfait, qu’on réduit à quelques formules ou à des séries d’images à cent sous. Le Français, si peu important soit-il, ne se sent-il pas essentiellement maître ? Caliban ne voit-il pas l’Autre sous la forme de Prospéro, comme l’a dit O. Mannoni, occasionnellement professeur au lycée Gallieni et bon photographe à ses heures58 ? Autrement dit, la violence potentielle est là, qui ne quitte pas l’île. Mais elle est maîtrisée. C’est bien ce que laisse subodorer que Rasoamanana, lui-même bel exemple d’antidote à la violence coloniale.
Que faire de mieux que contenir la violence faite à la Grande Ile par les moyens les plus simples ? En ethnicisant, en pratiquant la politique des races, on classe, on a un alibi pour dissocier, pour distancier. Avouons que la colonie a des talents en matière de mosaïque. Or, les cartes participent par centaines à la construction de l’Autre dans l’imaginaire qui se transforme en réalité vécue. C’est la « politique de races », autrement dit, l’organisation administrative, instituée par Gallieni, qui reprend l’ordre ancien des choses politiques, et qui trouve, deux ans après son institution, une ampliation à sa mesure59, à destination des Européens, voire de l’Europe. L’indigénat et/ou la politique de races transforment les Malgaches en cibles vivantes d’opérateurs photographiques qui, la plupart du temps (ce sont les compositions les mises en scène qui permettent de le dire) les prennent en sympathie manifeste. D’autant que les Malgaches sont une « race malléable » comme chacun le fait savoir à l’envi : l’ancien interprète Gustave Julien60, le ministre des Colonies en personne61 (qui n’a jamais mis le pied à Madagascar), le gouverneur général M. Olivier, devant les Délégations financières en 1924, ou L’Écho de Tananarive, quatre ans plus tard62. N’est-ce pas ce que dit aussi Mannoni, à sa façon ? Le Malgache, plus que d’autres, serait un être éminemment colonisable. Et la carte postale profite de cette malléabilité pour faire des sujets de la France des êtres dominés63.
On découvre, parmi les cartes, des ethnies multiples, jusqu’à plusieurs dizaines, tant on découvre des sous-régions dignes d’intérêt : n’oublions pas qu’il s’agit de faire payer l’impôt. C’est pourquoi les Malgaches n’ont jamais été si nombreux. Et visiblement, ils s’adaptent tant qu’ils collaborent facilement aux entreprises photographiques de toutes sortes.
Leur identité n’apparaît cependant jamais dans les légendes. Ni leur âge, ni leur adresse. Par centaines de fois, on regrette donc ces oublis manifestes. Une princesse sakalave64, sans doute nommée Zafitsara, avec un pectoral d’argent (yéménite ?) impressionnant, mériterait qu’on s’arrête sur son cliché tant le fait d’avoir été nommée est rare. On voit chez elle une attitude clairement hostile. Il est difficile d’aller plus loin. D’évidence c’est bien la négation de l’identité qui caractérise la classification ethnique. On caractérise pour moins individualiser. Au grand dam de l’historien de 2020, à qui il ne reste qu’à se muer en chambre d’enregistrement.
Le colonial veut bien connaître, mais a-t-il intérêt à poursuivre ? Il s’est fait une image plurielle, complexe, mais médiane et totalement stéréotypée de Madagascar bien avant 1914. Le pire, c’est qu’il s’y conforme puisque le renouveau des clichés ne se fait guère, les neuf dixièmes des cartes postales étant fabriquées bien avant la Première Guerre mondiale. Les allogènes vont adhérer à leur leçon arrangeante. Disons, en termes de prise de vue, qu’ils sont les rois du contrechamp en ce sens que Madagascar est prise selon tous les angles possibles, mais depuis une seule position géographique et psychologique, à savoir celle d’un Français moyen de Tananarive65.
À la grande rigueur, on veut bien différencier les Malgaches par origine régionale : ce sont des plaques autochromes (introuvables aujourd’hui) qui sont projetées, sur écran spécial, le 25 décembre 1924, avenue de la Résidence, et qui présentent les « types des différentes races de la Grande Ile »66. Et les leçons se répètent jusqu’à satiété : en 1925, l’ingénieur chef du service des Mines, retour d’Afrique du Sud, propose de tenir une conférence sur le thème des « types-indigènes du pays »67. Cela induit que, non seulement Madagascar, mais l’Afrique entière est vue selon cette vision68. Reconnaissons que la carte illustrée fait du Français un champion essentialiste toutes catégories du découpage ethnique de Madagascar. Cela implique surtout que l’on reconnaisse un Malgache à son « type » physique.
C’est l’idée induite, évidemment ; en outre, cette classification évite de parler de rapport de classe, ce qui est bien réconfortant quand on colonise. Il y a là matière à des confusions : tel groupe photographié est alternativement betsimisaraka puis sakalave, où sakalave et « maquois ». La science du pauvre a des faiblesses, dont les sujets de la France paient le prix. La carte postale vise au mieux l’approximation qui n’existe en dernier ressort que pour quelqu’un qui vit en Europe69.
La vie quotidienne d’un immense pays est organisée de façon à ce qu’une trentaine de milliers de Français entraine le quotidien de trois ou quatre millions de Malgaches. N’est-ce pas Pierre Pachet qui dit que « la violence coloniale a quelque chose de familial »70 ? Le fait que le pays malgache vive quelque peu à l’écart des continents y contribue peut-être. On y colonise sans bruit en toute sérénité, presque en toute connivence. La carte illustrée le montre chaque jour, dans un monde fermé, replié sur soi, qui ne laisse passer que des informations minimales. N’est-ce pas ce que Mbembe appelle en 2000 l’« intimité de la tyrannie »71, à savoir une relation de proximité entre colonisateurs et colonisés privés de tout, même d’espérance ?
Bien sûr, la fabrication d’images est tellement profuse qu’on trouve le contraire de ce qui vient d’être avancé : plusieurs cartes de la « Commémoration de la naturalisation » évoquent, le bruit, la foule, la fête, sans précision aucune : le 27 avril 1909, un arrêté paraît promulguant le décret du 3 mars 1909 fixant les conditions de l’accession à la nationalité française. On inaugure un monument commémoratif 1909 au square d’Ambohijatovo, le 9 octobre72. Après eux, le Gouverneur Général a pris la parole en ces termes devant une foule évaluée à plus de 100 000 personnes. La foule est comme atomisée. Avouons qu’on ne voit rien sur ces cartes, si ce n’est un peuple de fourmis. On est loin, ici, de l’intimité, mais le résultat est le même : les Malgaches sont des prétextes à coloniser en rond.
Quand ils sont pris en nombre aux courses de chevaux de Mahamasina de Fianarantsoa ou de Tamatave, on les voit beaucoup mieux, et bien plus passionnés, massés comme ils le sont aux lieux les plus difficiles à négocier, fascinés par le miroir aux alouettes, à savoir les gains escomptés du pari mutuel des sociétés hippiques73. De même, existe-t-il des représentations de fêtes populaires, hormis les nombreuses célébrations officielles, où se devinent des joies plus que modestes, à destinations d’enfant, dont les archives parlent le moins possible74.
La violence a évidemment ses limites dans la fausse vie malgache des cartes postales, ne serait-ce que l’absence de sujets litigieux, ce qui relève plutôt de la photographie journalistique75, autre facette de la vraie vie. Il est vrai que la carte postale a tendance à fossiliser les Malgaches, à oublier leur passé, à produire de l’ethnicité, et partant, une violence maîtrisée. Nous sommes plus manipulés par les événements que nous ne les créons, à fortiori, si on pense que phénomène de l’exploitation coloniale est visible… Il n’est tout simplement pas photogénique.
Document 4 : Gardes indigènes en armes (G. Leygoute). Une série de G. Leygoute est intitulée Au pays de l’or, au temps d’Augagneur. La circulation des paillettes d’or sur la route des placers fait qu’une importante force de police est mise en place du temps de la réussite d’Alphonse Mortages, l’homme à la tonne d’or (exactement 600 kg, entre août 1906 et décembre 1907), et de son collègue Grignon sur le site d’Andavakoera. Cela suppose son lot de violences, voire de meurtres, et de grivèleries. Leygoute, fonctionnaire avisé du téléphone et télégraphe, parcourt l’Ouest, le Nord et le Centre de Madagascar. Il est bien malheureux que sa famille n’ait jamais pu retrouver ses plaques de verre. Comme bien d’autres créateurs, il semble qu’il ait été pillé au fur et à mesure des créations
(Source : Collection privée auteur)
Document 5 : Tirailleurs Malgaches aux tranchées du Bibane. Cette carte n’aurait rien à voir avec Madagascar puisque le Bibane est un épisode sanglant de la guerre du Rif. Mais ce sont des tirailleurs malgaches que nous avons sous les yeux. Cela date de mai 1925 et produit une centaine de morts, uniquement pour ravitailler un poste français. Lyautey, pervers, fait alors les beaux jours du Maroc et se sert de troupes malgaches pour contenir le bled de la dissidence. Qui eût cru que des Malgaches devinssent un jour des blédards de la guerre coloniale ? (voir J.-P. Charnay, La guerre du Rif. 1984.) Ce mauvais cliché permet qu’une turpitude historique puisse être remémorée près d’un siècle après les faits. Un mauvais cliché est bien meilleur que le déni de l’histoire.
(Source : Collection privée auteur)





