Durant leurs mandats de gouverneur à l’île Bourbon et en Guyane française entre 1818 et 1825, les administrateurs Pierre Bernard Milius et Pierre Clément Laussat1 vont se démarquer par leur zèle dans la lutte contre la traite négrière illégale2. Fidèles serviteurs du roi de France, ces deux fonctionnaires vont en effet s’investir véritablement contre un trafic interlope qu’ils qualifient de barbarie3. Ils considéraient cependant, comme les planteurs, que l’esclavage était une nécessité pour la bonne marche de l’économie de plantation et que la fin de l’approvisionnement en main-d’œuvre africaine mettait donc en péril les colonies. Les deux hommes ne vont donc cesser de chercher des solutions pour renouveler et accroître la main-d’œuvre dans le respect des lois.
Nous reviendrons dans cet article sur leur combat contre la traite illégale, sur le regard qu’ils portèrent sur l’abolition de ce commerce et sur le projet qu’ils partagèrent d’un recrutement d’engagés malgaches à Tamatave4. L’intérêt pour nous est en effet de voir comment deux administrateurs placés dans des confettis d’Empires situés aux antipodes, très éloignés de la France, adaptaient la législation internationale aux réalités locales. Il s’agit également de comprendre comment ils purent croire à la faisabilité d’un tel projet quelques années seulement après la résolution prise lors du Congrès de Vienne d’en finir avec la traite négrière. Nous poserons ici comme hypothèse que pour les deux administrateurs, la loi prohibait seulement le commerce d’hommes libres mais aucunement celui d’hommes déjà esclaves. Une fois dans les colonies, le statut du travailleur importait peu dans une société de plantation parfaitement hiérarchisée.
Outre nombre d’articles et ouvrages de la période concernée, les éléments principaux concernant cette recherche proviennent des Archives nationales d’outre-mer (ANOM), des Archives Territoriales de Guyane (ATG), des Archives départementales de La Réunion (ADR) et des Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (ADPA).
Deux gouverneurs investis contre la traite des Noirs
Le gouverneur Milius et son homologue Laussat prennent leurs postes à l’île Bourbon et en Guyane française en pleine transition sucrière de ces colonies. La production de sucre de Bourbon passe de 21 000 kg en 1815 à plus de 4 500 tonnes en 1820. Pour l’un des journaux de l’île, cette nouvelle orientation agricole de la colonie bourbonnaise n’est rien de moins qu’une « révolution » :
[Cette] grande culture qui commence à se propager dans toute la colonie et dont les avantages ne peuvent plus être contestés, la culture de la canne à sucre assure à l’île Bourbon une prospérité qui va devenir croissante et dont les résultats sont déjà bien sensibles5.
Toute proportion gardée, la production sucrière de Guyane est multipliée par quatre pour la même période, dépassant les 500 tonnes en 1824. Or, pour faire fonctionner une habitation sucrière, et notamment pour la coupe et le transport de la canne, il faut des hommes. Pour les planteurs qui ont investi dans cette culture, l’arrêt de la traite des Noirs n’a donc aucun sens tant qu’aucune solution n’est trouvée pour remplacer les esclaves6. C’est un avis que partagent nombre de fonctionnaires, tel Kermellec qui considère que l’arrêt de la traite ne peut conduire Bourbon qu’à la « décadence »7. Avec cet état d’esprit partagé concernant la nécessité d’une main-d’œuvre servile pour mettre en valeur les colonies, il n’est pas étonnant qu’à Bourbon et en Guyane, une bonne partie de l’élite locale participe à ce commerce d’êtres humains désormais illégal8. Les gouverneurs qui ont des ordres très clairs pour faire cesser ce trafic se retrouvent donc immédiatement en opposition avec les grands propriétaires voulant augmenter leurs ateliers.
Document 1 : « Capture d’un bâtiment négrier sur la côte occidentale de Madagascar. » Estampe de H.-J. Ray.
L’univers Illustré, octobre 1869
Les planteurs de l’île Bourbon n’appréciaient pas Milius, écrit ainsi l’officier Théophile Frappaz en 1824. Celui qui fut l’aide de camp du gouverneur témoigne que les colons ne pardonnaient pas au gouverneur « de ne vouloir point sacrifier son devoir à leur intérêt, et de poursuivre rigoureusement un commerce défendu qui fait la base de leur fortune »9. Dans les nombreuses dépêches qu’il envoie au ministre des Colonies, Milius écrit que tous les notables de l’île s’opposent à ces mesures de répression de la traite : « tous les intérêts et toutes les volontés se réunissent pour faire échouer mes mesures de surveillance et me reprocher publiquement de ne pas tolérer un commerce aussi utile à la prospérité »10. Estimant à 4 000 le nombre des Noirs introduits en une année à Bourbon depuis Madagascar, le gouverneur affirme ne pouvoir compter sur les tribunaux de l’île, qui sont constamment en opposition avec lui11. Sous son administration, de nombreuses affaires sont classées sans suite et dans plusieurs cas l’administration se voit même condamnée à restituer le navire, les Noirs et à rembourser les frais de justice12. Au-delà de la volonté, réelle ou non, des administrateurs de faire cesser ce commerce, ni la police, ni les garde-côtes ne possèdent de surcroît les ressources humaines pour surveiller les nombreux points de débarquement13. L’ordonnateur de Bourbon déplore ainsi en 1818 des moyens de répressions « presque nuls »14. Malgré ses ordres, déplore Milius, les « marchands d’esclaves » opèrent, la plupart du temps, sans que la force armée ait pu en avoir connaissance15. Quand les autorités n’arrivent pas trop tard, il faut encore surprendre les négriers durant leurs débarquements. Cela est bien illustré par l’affaire du navire nantais le Succès, arrivant de Zanzibar, et poursuivi pour avoir introduit plus de 220 Noirs en 1820 à Bourbon16. Pour le subrécargue de ce bâtiment, et malgré l’intervention des forces de l’ordre, le débarquement de la cargaison s’est opéré « avec facilité »17. Il se félicite d’ailleurs que la gendarmerie doive lui rendre quinze Noirs de son commerce de traite étant donné qu’ils ont été saisis après le débarquement. Peu inquiet sur l’enquête en cours, il déclare : « Nous avons le plus grand espoir que nous sortirons à bien de toutes ces tracasseries ; nous avons les lois pour nous, mais c’est un grand retard dans mes opérations »18. Il ajoute que tous les juges sont des colons qui ont acheté des Noirs de cette cargaison19. Les propriétaires du navire le Succès sont en effet acquittés deux fois, en novembre et en décembre 182020. Selon le subrécarge de ce bâtiment, Milius est « exécré » par tous les colons : le ministre, ajoute-t-il, a dû recevoir bien des plaintes contre le « fléau » de cette colonie qui sera « la cause de sa perte »21. Il écrit encore en janvier 1821 que tous se félicitent de son départ de Bourbon et de son remplacement22.
Document 2 : « Bateau négrier, contenant 184 esclaves, échoué et capturé par un croiseur, près de Zanzibar »
Illustration extraite de A.-M. Gochet, La traite des Nègres, Paris, Pouielgue, 1891
À la même époque, le gouverneur de Guyane française Pierre-Clément de Laussat doit également faire face à une vive opposition des grands planteurs de cette colonie d’Amérique. Selon l’officier Bonnefoux23, Laussat se voulait tellement intraitable au sujet de la répression de la traite qu’il « se trouva littéralement mis en quarantaine par tous les habitants, et le siège du gouvernement ne fut plus fréquenté que par des fonctionnaires »24. Pour une affaire de traite illégale, cet administrateur va notamment entrer en conflit avec l’un des plus riches planteurs de Guyane, le sucrier Jean Vidal25. En juin 1821, le brick nantais la Philis débarque illégalement une centaine d’Africains26 en Guyane, qui sont immédiatement répartis entre plusieurs colons. Ayant eu vent du débarquement, le gouverneur fait alors saisir dix-neuf Noirs non recensés sur l’habitation Mondélice, appartenant à Vidal comme pièces à conviction27. Si la Philis est confisquée pour traite illégale et son capitaine jugé28, Vidal, défendu par son fils et avocat Jean-François Vidal de Lingendes, échappe par contre à toute poursuite malgré les hommes saisis29. Les juges de Cayenne déclarent en effet à l’unanimité le non-lieu, en première instance puis en appel, considérant n’avoir aucune preuve que les Noirs en question faisaient partie de la cargaison de la Philis30. Laussat témoignera plus tard n’avoir trouvé aucun soutien dans la colonie durant le procès et avoir même reçu de nombreuses pressions pour ne pas porter l’affaire en justice31. Dans les années suivantes, sûre de son fait, la famille Vidal n’aura de cesse de réclamer la propriété des dix-neuf Africains. Le gouverneur Laussat refusera, malgré l’accord du ministre (qui espérait ainsi l’abandon par le propriétaire des dommages et intérêts32). Dans un mémoire écrit à l’attention du ministre des Colonies, le fils de Jean Vidal va dénoncer le « scandaleux » procès intenté par Laussat et déplorer un type d’agissement ne pouvant que conduire la colonie à la ruine33. Cette affaire laissera un mauvais souvenir à Laussat, qui va se plaindre au ministre des bévues commises durant la procédure tout en vantant son zèle :
Elles prouvent combien il est difficile d’exécuter dans ce pays les lois d’abolition de la traite des Noirs. Le chef consciencieux qui veut à tout prix remplir les ordres du roi et se conformer à la loi n’aboutit qu’à se faire des ennemis. Si le parti en est pris en Europe et qu’on ait réellement à cœur de maintenir les traités, il faudra organiser autrement les tribunaux des colonies et y soutenir vigoureusement les gouverneurs fermes et dévoués »34.
Quatre mois avant son départ de la colonie, il se questionne même sur l’intérêt de ces actions de justice : « La poursuite commandée de ces sortes de délits ne serait-elle donc qu’un jeu. J’avouerai dans ce cas que j’y ai été complètement trompé. […] il est certain […] que si […] je suis puni ou disgracié, je le serai uniquement pour avoir fait à la Philis son procès »35. Il écrira dans ses mémoires que douze des principaux planteurs de Guyane avaient investi dans le trafic d’esclaves, et étaient soutenus par les autres colons : « Tous en un mot voulaient généralement la continuation de la traite »36.
Honneur, devoir et pragmatisme
Au-delà de leur implication réelle contre la traite des Noirs, les gouverneurs Milius et Laussat ne considéraient pas pour autant que l’abolition de ce commerce ait été une bonne chose pour les colonies. Milius est ainsi très clair quant à ce qu’il pense personnellement de cette mesure imposée par les Anglais : « Ma fidélité à l’égard des ordres que j’ai reçus, ne m’empêche pas de sentir le tort que fait à la colonie la privation des bras dont elle a besoin pour la culture »37. Les bourbonnais comprendront un jour, confirme l’officier Frappaz, « qu’il était impossible à Milius, sans manquer essentiellement à son devoir, d’enfreindre les ordres positifs du ministère, quelques contraires qu’ils fussent à la prospérité constante de la colonie »38. Dans une dépêche de 1820, le gouverneur explique être placé dans une position délicate entre deux solutions : soit fermer les yeux sur ce commerce et ainsi manquer à ses devoirs et compromettre son honneur, soit « opposer une barrière de fer à ce trafic inhumain » et encourir la haine des planteurs qui ont besoin de bras pour développer les cultures et augmenter le commerce39. Milius ne remet en effet pas en cause l’argument couramment avancé par les planteurs d’une insuffisance de travailleurs dans une colonie qui compte pourtant déjà plus de 51 000 esclaves.
Milius explique donc lutter contre la traite par devoir mais également pour éviter l’introduction de maladies contagieuses à Bourbon40. Il ajoute à ce propos, qu’au vu des Noirs mourants et maladifs transportés dans les colonies par cette contrebande, « les lois qui abolissent la traite sont plus nuisibles à l’humanité que celles qui permettraient ouvertement ce trafic »41. Un témoignage, à lire néanmoins avec circonspection, jette également le doute sur la probité même dont se pare le gouverneur. Le même subrécargue du navire le Succès, qui accable l’administrateur pour son action contre les négriers, écrit en octobre 1820 à son armateur être confiant dans l’issue du procès. Il témoigne en effet que Milius l’a conseillé sur le choix de l’avocat tout en lui confiant plusieurs fois agir ainsi pour donner le change et « prouver » qu’il lutte bien contre la traite illégale42. Le gouverneur Milius ne va cesser d’être partagé entre son désir de faire respecter les lois et celui de voir augmenter l’activité économique de la colonie. Il se félicite ainsi des prises de navires négriers qui augmentent l’effectif des Noirs du roi et préconise de les mettre au travail le plus rapidement possible43. Les Noirs saisis sur les navires de traite, censés être libérés, sont dans les faits récupérés par les gouvernements locaux qui les rattachent aux ateliers coloniaux où ils travaillent côte à côte avec les esclaves44. En octobre 1820, Milius fait ainsi immédiatement marquer au fer rouge 172 de ces Noirs saisis sur un bâtiment négrier, avant le jugement, pour les envoyer travailler au service du gouvernement45. Dans ses calculs sur la prospérité de la colonie sous son administration, le gouverneur n’oublie pas l’augmentation des employés :
Le personnel noir s’accroît journellement, soit par des naissances, soit par d’utiles acquisitions et enfin par des cargaisons saisies en contravention aux lois prohibitives de la traite. Ce personnel s’élève déjà à 650 Noirs qui sont estimés l’un portant l’autre […] 1 250 f., ce qui fait un avoir de 8 132 500 f.46.
Document 3 : « Détail d’une machine à vapeur de l’ancien quartier sucrier de Torcy (Guyane). Laussat y installe l’une des deux premières machines à vapeur de Guyane en 1822 »
Cl. D. Lamaison, 2012
L’augmentation du nombre de Noirs attachés à l’administration est d’ailleurs mise en avant par le baron Portal lorsqu’il fait l’éloge du gouverneur de Bourbon au roi47. Ces « sujets » provenant presque tous des saisies de navires de traite, écrit-il, « sont fiers d’appartenir à sa majesté »48. Il est intéressant de noter que le ministre semble s’y perdre lui-même, en parlant de sujets « libres » qui cependant « appartiennent » au gouvernement. Peu avant de rejoindre son poste en Guyane, en 1823, Milius sollicite également l’autorisation d’arraisonner les navires négriers qu’il pourrait croiser dans l’Atlantique : « Cette disposition aura le double avantage de nous procurer les bras qui nous manquent et de prouver à l’Europe que nous exécutons de bonne foi les engagements solennels que la France a pris de coopérer à l’abolition de la traite »49.
L’action de Laussat en Guyane contre la traite des Noirs doit également être réévaluée. Cet administrateur explique ainsi faire son travail dans la lutte contre ce trafic, parce que le roi Louis XVIII le lui a demandé en personne50. Le gouverneur a beau avoir reçu les mêmes ordres que son homologue Milius d’agir avec fermeté contre la traite illégale51, de son avis personnel, il n’en pense pas moins sur cette mesure. Comme Milius à Bourbon, il considère en effet que les 13 000 esclaves de la colonie, pour une population totale d’un peu plus de 15 000 habitants, ne fournissent pas une force de travail suffisante52. Il écrit ainsi en février 1821 : « Ne nous faisons pas d’illusion : si la ressource des nègres est ôtée à cette colonie, elle languira et dépérira »53. Quelques mois plus tard, tout en se félicitant que certains propriétaires souhaitent acquérir des machines à vapeur, il ajoute que cette voie ne pourra réparer que « jusqu’à un certain point » le tort ressenti par l’abolition de la traite54. Pour justifier le peu de croissance de la Guyane, il écrit à nouveau en 1822 que cette abolition nuit « profondément aux progrès de cette colonie »55. Dans son désir de rendre cette terre prospère56, Laussat va dès lors jouer un double jeu, se montrant tout aussi zélé à faire respecter les lois à certains moments que conciliant à d’autres. Son secrétaire Saint-Amant57, renvoyé en France en 1821, porte ainsi un autre regard sur le « combat » de cet administrateur contre la traite illégale. De 1819 à 1820, dénonce-t-il, un certain nombre d’esclaves sont entrés dans la colonie parce que les mesures employées contre la traite étaient « moins sévères »58. Saint-Amant témoigne également qu’une douzaine d’esclaves achetés à Madagascar et amenés sur un navire de la marine royale sont vendus à Cayenne sans que les responsables en soient inquiétés59. Le navire mis en cause par l’ancien secrétaire faisait partie d’une expédition officielle envoyée chercher des travailleurs chinois dans les mers d’Asie en 181960. À son retour, en août 1820, plusieurs officiers cherchent à tirer profit de la cargaison humaine qu’ils ont achetée frauduleusement lors d’une escale à Tamatave : selon Saint-Amant, le commandant du bâtiment, M. Elie, « donnait l’exemple de cette traite clandestine. Il avait enfermé dans sa chambre trois petites négresses et deux nègres »61. Cette traite put avoir lieu, précise par ailleurs notre témoin, parce que le gouverneur de Bourbon Milius avait fait détourner le navire sur Madagascar pour une mission non commandée par le ministère62 : « Il est fâcheux, ironise-t-il, que le ministre de la Marine ne sacrifie pas plus souvent des millions pour ces sortes d’expéditions. Le commerce y gagnerait beaucoup, la marine royale devenant marine marchande et contrebandière »63. Devant répondre de cette affaire devant le ministre des Colonies, le gouverneur Laussat va expliquer, sans convaincre, que ces Noirs étaient les domestiques du capitaine Elie64. Il justifia ainsi de ne pas avoir fait confisquer les Noirs, mais « pour prévenir le mauvais effet public qu’un pareil trafic produirait », il les fait acheter par le domaine65. En 1821, l’administration de Laussat se porte de nouveau acquéreur de 82 Noirs saisis sur un navire de traite nantais. L’armateur ayant été acquitté par les tribunaux, Laussat reçoit la bénédiction du ministre Portal pour cette transaction66. Comme l’expliquait Serge Daget, au nom de la politique de colonisation de la Guyane, le gouvernement français avait ainsi « consacré les opérations négrières »67.
Document 4 : « Le port de Cayenne »
Dessin de Goury. France maritime, vol. IV, 1842.
Milius succède à Laussat au poste de gouverneur à Cayenne en 1823. Dès l’arrivée de celui-ci en Guyane, écrit un officier de marine, commença « une mauvaise époque pour les négriers »68 : le gouverneur, qui était selon lui résolu à faire exécuter les ordonnances contre la traite, avait pris toutes les mesures nécessaires pour arriver à ses fins. Cet officier témoigne ainsi avoir été chargé par le gouverneur en 1825 d’inspecter les habitations guyanaises pour retrouver des Noirs provenant de ce trafic. Durant son mandat en Guyane, Milius ne va cependant cesser de contourner la loi sur la traite. Considérant que celle-ci interdit d’importer des Africains en Amérique mais non de s’en procurer d’autres colonies toujours esclavagistes, il va ainsi permettre à Pierre Vidal69 d’acheter 152 esclaves de la cargaison d’une goélette d’un négociant Cubain qui fait relâche à Cayenne en octobre 182370. Dans un courrier de mars 1824, il n’hésite pas à questionner le ministre des Colonies à ce sujet : « Le transport des nègres dans nos colonies peut-il être excusé par le motif que ces nègres auraient été pris non pas dans un pays de liberté pour rendre leur condition pire, mais dans un pays d’esclavage, ce qui ne changerait pas leur état ? »71. Il propose ainsi de transporter en Guyane des esclaves de la Nouvelle-Orléans ou du Pará (Brésil), ce qui pour lui ne serait pas « blesser les lois prohibitives de la traite » puisque leur état ne serait pas changé : si cette demande était acceptée, ajoute-t-il, cela permettrait de fournir à l’agriculture « les bras dont le besoin se fait sentir chaque jour d’avantage »72. Si nous ne connaissons pas la réponse du ministre, le Journal Officiel de la colonie nous signale que, dès le mois suivant, des esclaves du Brésil sont à vendre, directement chez le négociant73. Milius va également donner un avis favorable, contre celui de son prédécesseur Laussat, à la restitution des Noirs saisis sur le navire négrier la Philis à Vidal de Lingendes, le fils de Jean Vidal74.
Le projet d’engagés malgaches
L’idée de recruter des hommes à Madagascar est venue du gouverneur Milius alors qu’il était en poste à Bourbon75. Comme nous l’avons vu, si celui-ci dénonce la « barbarie »76 de tous ceux qui se livrent au commerce illégal des Noirs, il considère de son devoir de tout faire pour augmenter la force de travail des ateliers de la colonie. C’est ainsi qu’il en vient à proposer en 1818 au ministre des Colonies le projet de recruter des engagés à Madagascar.
En novembre 1818, Milius rédige une lettre d’excuse à l’attention du dénommé Jean-René, « chef de Tamatave »77, après la capture de l’une de ses goélettes cherchant à débarquer à Bourbon une centaine de Noirs de traite. Pour le gouverneur, qui a des ambitions pour la France à Madagascar78 et qui cherche à se rapprocher de cet aventurier vassal du souverain de Madagascar Radama79, cette saisie est une mauvaise nouvelle. Milius promet dès lors à Jean-René d’essayer de lui rendre son navire, mais il propose également de lui embaucher des journaliers parmi le surcroît de sa population qu’il aurait du mal à nourrir80. Si le courrier n’est finalement pas envoyé à Jean-René, il est très bien reçu par le ministre Portal. Celui-ci écrit qu’il n’a aucun doute sur les avantages d’un tel projet pour la colonie. Il ne s’agit pour lui que de l’arranger pour qu’il ne présente « rien de contraire à l’abolition du trafic des esclaves » et prévienne les inconvénients pouvant résulter de l’introduction de travailleurs noirs « vivant dans l’état de liberté » au milieu d’une population noire esclave81. Le projet, dont la « grande utilité » est vantée pour Bourbon et la Guyane, est présenté au Conseil des ministres le 23 mai 181982. En novembre, Milius relance Portal sur sa proposition pouvant procurer des bras à Bourbon pour cultiver les terres « sans enfreindre les lois qui abolissent la traite »83. Sur la demande du ministre, Milius va écrire en décembre 1819 une nouvelle version de son projet destiné aux principaux propriétaires de la colonie. Le document stipule que les contrats d’engagement seront négociés avec les souverains de Madagascar moyennant redevance. Les travailleurs, au nombre de 10 000, seront engagés pour dix à quinze ans et bénéficieront d’un rapatriement à la fin du contrat ; ils ne pourront être employés qu’à la culture de la terre ou aux arts mécaniques84. Le gouverneur précise enfin que ces hommes seront « traités comme les esclaves et soumis à la même discipline »85. Dans un autre courrier, Milius soutient en effet l’idée que tout homme a besoin d’un patron ou d’un tuteur : la « liberté absolue », explique-t-il, ne peut faire le bonheur d’individus qui n’auraient « aucune idée de la civilisation » et il serait « aussi peu raisonnable de la désirer pour eux, que de rendre des enfants absolument maitres de leurs actions »86. Le 12 décembre 1819, il demande l’avis des quarante principaux notables de la colonie : 16 se prononcent en faveur du projet et 24 contre87.
Tout en défendant son projet dans la colonie, Milius continue également à entretenir ses bonnes relations avec le chef Jean-René. Ces deux agents, devant être déposés à Tamatave par l’un des navires de l’expédition d’Asie en mai 1820, doivent lui apporter des présents destinés à montrer l’intérêt que la France porte à cette région88. Une Commission extraordinaire est convoquée à Bourbon à la même époque pour examiner à nouveau la faisabilité du projet d’engagés malgaches89. L’avocat général François Gillot L’Étang y déclare vertement son refus de toute proposition qui instaurerait une différence entre le traitement des esclaves et celui des engagés. Partageant cet avis, le propriétaire Parmantier considère que l’introduction dans la colonie de Noirs sous le titre d’engagés est une idée « funeste à la sureté générale et au maintien de l’esclavage »90. Si le projet est soutenu par le président de la Cour royale Pajot, l’avocat Lesueur et le planteur Charles Desbassayns91, ces derniers demandent également, pour la bonne marche des ateliers, qu’il ne soit transporté de Madagascar à Bourbon, que des Noirs déjà esclaves dans leur pays : « Il ne faut, déclare Desbassayns, qu’il ne puisse exister aucune ligne de démarcation entre les nouveaux venus et les esclaves de la colonie »92. Restant pour le moins vague sur son opinion à ce sujet, Milius se contente alors d’expliquer que « la condition des travailleurs ou engagés qui seraient exportés de Madagascar n’aurait rien qui blessât les idées les plus sévères de la philanthropie »93.
Malgré ses efforts, le gouverneur ne parvient cependant pas à convaincre. Quelques mois plus tard, il déplore, non sans un certain cynisme, avoir été doublé par les Anglais qui viennent de conclure un accord avec Radama pour que les prisonniers de guerre de ce dernier soient envoyés à Maurice :
Voilà donc mon projet d’engagés mis à exécution par nos rivaux ! […] plus puissants et plus riches que nous, [les Anglais] ont agi pendant que nous perdions notre temps à calculer la durée de la vie d’un engagé, et les services qu’il pourrait rendre à l’agriculture avant sa mort94.
Si Milius quitte Bourbon en février 1821 sans avoir vu aboutir son projet, celui-ci va cependant être repris par son homologue de Guyane Laussat. Les deux hommes se connaissent au moins par courrier interposé. En 1819, Laussat a reçu de son homologue de Bourbon diverses plantes, graines et autres animaux de l’île des Mascareignes95. En effet, dans un objectif d’augmentation des productions coloniales, le gouvernement de la Restauration ne cesse d’encourager les échanges de plantes et animaux entre les territoires français. En mai 1820, Laussat remercie Milius dans une lettre pour lui avoir de nouveau fait envoyer de Bourbon des plantes, quelques oiseaux et treize jeunes Noirs malgaches appartenant au roi et embarqués comme matelots novices96. Le gouverneur, qui qualifie cet envoi de « cadeau précieux », les place à la briqueterie royale et promet de les traiter « comme des engagés », sans préciser ce qu’il entend par là97. Laussat écrit au ministre qu’il y voit une « manière légitime et sûre »98 de se procurer des hommes. Notons qu’à l’arrivée du navire à Cayenne, le Journal Officiel de la colonie omet de parler de ces hommes et ne cite que les plantes et les animaux envoyés de Bourbon99. En juin de cette année, le ministère des Colonies transmet un mémoire à Laussat proposant de réaliser des engagements au Sénégal et à Madagascar, à l’exemple de ce que réalisent les Anglais100. Dans une note présente dans la marge de ce document, il est ajouté à l’attention de Laussat :
Il faut s’attendre à de fortes objections contre cet arrangement. Cependant, Monsieur le commandant et administrateur pour le roi […] est prié de faire connaître si les habitants de Cayenne seraient disposés à recevoir sur leurs établissements des engagés africains, dans le cas où les choses ne souffriraient d’ailleurs aucune difficulté101.
Le 20 octobre 1821, Laussat envoie en mission la gabarre du roi la Zélée, avec pour objectifs de vendre du girofle à Bombay, de ramener des baudets de Mascate et des mangoustans de l’île Bourbon, mais surtout d’enrôler, avec le consentement du chef souverain de Tamatave (Jean-René), 200 Malgaches pour quatorze ans, dont au moins cinquante avec des compagnes. Ces derniers devaient être engagés, à 40 piastres par tête, grâce aux 20 000 francs de profit estimé de la vente du girofle et de 60 baudets à Bourbon102. Le capitaine de la Zélée, le lieutenant de vaisseau Serec, qui a déjà effectué en 1819 une mission commerciale dans le Golfe Persique pour Milius103, a semble-t-il convaincu le gouverneur de Guyane de l’intérêt d’y renvoyer son navire. Laussat a cependant fait l’erreur de ne pas avoir prévenu le ministère de la Marine et des Colonies. Le nouveau gouverneur de Bourbon104, où la Zélée a relâché le 27 mars 1822, refuse ainsi d’accéder à la demande de Laussat de vendre les baudets de Mascate dans sa colonie, sans ordre direct du ministre105. Accusé d’avoir agi sans en référer à ses supérieurs, Laussat doit s’excuser et envoyer un contre-ordre à Bourbon106. Ces instructions arrivent trop tard mais l’expédition ne parvient toutefois pas à recruter de Malgaches, ni à Tamatave, ni à l’île Sainte-Marie107. Après une nouvelle escale à Bourbon début novembre, la Zélée rejoint le port de Cayenne le 28 février 1823. Selon la version officielle donnée par la Feuille de la Guyane française, l’objet de cette expédition était « principalement » d’introduire des mulets en Guyane pour les travaux de la culture108. Rien n’est dit sur les engagés, le séjour de Tamatave n’apparaissant pas sur la liste des escales109.
Document 5 : « Tamatave », Dessin de E. de Bérard, vers 1848
Le Monde Illustré, 18 septembre 1858
Laussat ne semble pas avoir compris le mécontentement du ministre Clermont-Tonnerre à son égard110. En 1822, il défend toujours l’idée d’engager des Malgaches en arguant qu’il s’inspire des Anglais qui, selon lui, agissent ainsi à l’île Sainte-Marie et sur la côte de Gambie :
Leur gouvernement y achète des nègres et des négresses auxquels il donne la liberté […] Chacun de ces nègres à la permission d’embarquer sa femme et ses enfants. […] Pourquoi la France ne suivrait-elle pas cet exemple ? […] Quel traité diplomatique ou quel principe d’humanité le lui interdit ? Elle affranchit des Noirs esclaves ; elle console et dédommage plus ou moins ses colonies de l’abolition de la traite des Noirs111.
Cet argumentaire de Laussat est à mettre en perspective avec celui de Milius qui, reconnaissant l’échec de son projet deux années auparavant, proposait cependant que les colonies françaises aient la possibilité d’aller chercher des engagés en Afrique, sur le modèle des Anglais à Madagascar : « ne pourrions-nous pas, par imitation, faire un traité semblable avec les rois africains, pour nous fournir également, à titre de prêt, les instruments que réclame la prospérité de Bourbon ? »112.
Laussat est rappelé en métropole une quinzaine de jours après le retour de la Zélée à Cayenne. Il expliquera dans ses mémoires que le nouveau ministre, mal renseigné sur son compte113, l’avait tout simplement puni pour avoir « osé sévir » contre la traite des Noirs114.
Conclusion
S’il ne fait aucun doute que les gouverneurs Milius et Laussat luttèrent véritablement contre la traite négrière illégale, il est également certain qu’ils regrettèrent tous deux qu’une traite légale, entre États, ne soit pas autorisée. Pour leur défense, il faut rappeler que ces administrateurs recevaient des ordres pour le moins contradictoires, puisqu’ils devaient, tout en combattant ce trafic, faire de leur mieux pour soutenir une industrie sucrière grande consommatrice de main-d’œuvre. C’est dans ce contexte que doit être lu le projet d’engagés malgaches que partagèrent les deux administrateurs. Celui-ci n’entrait pas pour eux dans le cadre d’une interdiction de la traite puisqu’il s’agissait d’un accord librement consenti entre des autorités officielles et ne concernant que des hommes qui ne seraient pas esclaves dans les colonies d’arrivée. S’ils obtinrent le soutien du ministre Portal, il ne pouvait cependant être question pour le gouvernement de la Restauration de laisser deux gouverneurs négocier un accord pouvant mettre la France en porte-à-faux vis-à-vis des Anglais sur une question internationale aussi sensible. Le projet d’engagement tel que pensé par ces deux administrateurs n’établissaient de surcroît aucune véritable différence de traitement entre les esclaves et les engagés. Ces derniers devaient certes bénéficier d’un rapatriement dans leurs pays au terme de leur contrat mais nous pouvons nous poser la question de la faisabilité d’une telle clause pour des hommes qui devaient être recrutés parmi une population servile. Si les deux administrateurs ne comprirent ainsi pas bien le rejet de leur projet, c’est parce qu’ils le percevaient comme un moyen d’éliminer la traite illégale en proposant aux planteurs des Noirs plus « sains ». Ils partageaient également l’idée communément admise selon laquelle un Noir préférait vivre dans une colonie européenne, quel que soit son statut, plutôt que dans son pays d’origine : le « cafre », écrivait le gouverneur Milius, est « une espèce d’homme qui préfère l’esclavage dans nos colonies à la liberté chez lui »115. Cette représentation occidentale d’une liberté plus réelle et plus heureuse dans un pays « civilisé », fut-il même esclavagiste, marqua toute l’histoire de l’engagisme africain dans les colonies européennes au XIXe siècle.





