Aux yeux des autorités coloniales, le « football africain », comme il était appelé avec condescendance dans la presse européenne du Mozambique, avait deux vocations principales : canaliser l’énergie des jeunes habitants des quartiers périphériques de la ville et, d’autre part, servir de réserve potentielle de talents aux équipes européennes locales liées aux grands clubs du Portugal (dont le Sporting et Benfica). C’est ainsi, qu’à la fin des années 1950, a été recruté Eusébio da Silva Ferreira surnommé la « panthère noire » et présenté comme le rival de Pelé dans les années 1960.
Mais dans les subúrbios (quartiers périphériques « indigènes ») sous-équipés de Mafala, de Xipamanine ou de São José de Lhanguene, le football était au centre d’un riche univers social où il remplissait de multiples fonctions. Intégrateur, il renforçait la cohésion entre les habitants dont beaucoup étaient des migrants ruraux. Fédérateur, il favorisait l’émergence de solidarités dans le cadre d’associations qui ont servi de creuset au nationalisme mozambicain, entre les années 1940 et 1960. Dans le même temps, dans un contexte de forte ségrégation, la réussite de quelques sportifs métis et africains n’a guère changé la difficile situation des sportifs de la périphérie de Lourenço Marques.
Cette étude entend moins restituer une histoire exhaustive du football au Mozambique et dans sa capitale coloniale Lourenço Marques1, que de penser le sport comme pratique sociale d’affirmation voire d’autonomisation. Dans ce sens, ce travail poursuit une exploration des formes et des dynamiques de la citadinité à Lourenço Marques des années 1940 à l’indépendance du Mozambique2.
La traduction sportive de la ségrégation
Au début du siècle, l’influence anglaise se fit sentir dans le domaine des loisirs. Des clubs de golf, tennis, sports nautiques3 apparurent sur le modèle sud-africain. En effet, l’élite locale comprenait un certain nombre de commerçants et agents commerciaux britanniques venus du territoire voisin. En 1922, un journal sportif fut même fondé, Semana Desportiva, par un employé de commerce de l’importante Casa Bridler, société suisse, qui représentait entre autres les camions Ford4.
Certains sports excluaient les Africains voire les Métis, de manière plus ou moins explicite : la natation, le basket et surtout le hockey sur patin, discipline dans laquelle excellaient les Portugais de la Métropole et des colonies5. L’athlétisme et la boxe incluaient des sportifs noirs et métis, mais ces derniers restaient dans l’ombre des figures qui dominaient ces disciplines. Jusqu’à l’indépendance, la qualité des équipements et le statut des sportifs distinguaient bien nettement ville européenne, dite de Ciment (voir carte), et ville « indigène » appelée Caniço6.
Le football de la « ville de Ciment »
A Lourenço Marques et à Beira comme dans d’autres colonies portugaises, le football a d’abord été pratiqué par des militaires, des employés de commerce ou de la compagnie de chemin de fer.
Parmi les clubs les plus importants de Lourenço Marques dans les années 1920, se trouvait justement le Ferroviário. Financé par la compagnie en charge du port et du chemin de fer de la ville (PCFLM), l’un des grands employeurs de la ville, il constituait une institution majeure dans l’encadrement des loisirs. Le club remporta de nombreuses fois les compétitions locales face à d’autres formations, dont plusieurs étaient affiliées à des grands clubs de Lisbonne (Benfica, Sporting, Belenenses)7. En ce sens, le football participait bien d’une lusitanisation des « provinces d’outre-mer ». C’est de métropole que parvenaient les règles qui ont standardisé le jeu, arrivaient joueurs et entraîneurs potentiels ou encore, schémas tactiques8. Mais dans l’autre sens, les meilleurs footballeurs de ces annexes coloniales entamaient de véritables carrières au Portugal. Dans les années 1940, des équipes lisboètes recrutent par exemple Carlos Brito (du Desportivo de Lourenço Marques) et surtout Júlio Cernadas Pereira dit Juca9 (du Sporting de Lourenço Marques). Ce dernier devint même plus tard l’un des plus grands sélectionneurs national.
En 1922, une fédération est créée dans la ville : l’AFLM (Associação de Futebol de Lourenço Marques ou Association de Football de Lourenço Marques). L’AFLM, organise des compétitions régulières puis envisage la mise en place d’un championnat à l’échelle de la colonie. Ce dernier n’est cependant concrétisé que dans les années 1940. Sans surprise, Lourenço Marques, la capitale et cœur économique du Mozambique, concentre les meilleurs clubs de la colonie.
Indéniablement, le football a laissé son empreinte sur la ville européenne. Les principales équipes laurentines disposaient de lieux d’entrainement voire de véritables complexes sportifs, généralement situés dans les quartiers les plus fréquentés. Le terrain ou campo du Desportivo, se trouvait déjà dans les années 1920 en face de la première mairie (O Brado africano, 12/07/1924). Celui du Ferroviário était situé dans la partie basse, non loin du port, au rôle économique essentiel10. Plus tard, le Sporting de Lourenço Marques se dota d’un stade d’une capacité d’accueil de 15 000 places. Enfin en 1961, le Ferroviário décida de construire un nouvel équipement encore plus monumental, le stade Salazar, édifié à l’écart de la ville (Machava) et capable d’accueillir 32 000 personnes11.
Le football rythmait la vie de Lourenço Marques. La presse générale et sportive puis la radio (à partir des années 1930) en donnent un assez bon aperçu en rendant compte très régulièrement des matchs. Les chroniqueurs spécialisés étaient souvent d’anciens footballeurs qui continuaient d’ailleurs de pratiquer leur sport favori avec leurs collègues12. Leurs articles contribuaient à faire de certains joueurs de l’AFLM des figures populaires de la ville (Fernando Lage, Abel Bastos, Jorge Viana). Mais en dehors du Ferroviário qui offrait un emploi à ses joueurs, les autres équipes ne comptaient que sur des amateurs qui devaient concilier sport et vie professionnelle. Dans une de ses pièces, Orlando Mendes, écrivain de l’opposition, analyse le drame d’un joueur lourdement blessé en fin de carrière et sans ressources13.
Le football ne concernait pas uniquement les clubs semi-professionnels mais s’insinuait dans de nombreuses institutions. Il était en effet pratiqué dans l’armée, la Mocidade Portuguesa14 et dans la plupart des établissements scolaires. Les plus importants d’entre eux, le lycée Salazar, l’Ecole technique, l’Institut Portugal s’affrontaient périodiquement à partir des années 1930-194015. Enfin, un peu partout il existait des petits clubs de quartier.
Dès l’entre-deux-guerres, des rencontres sportives étaient organisées avec des formations portugaises d’outre-mer16 et d’Afrique du Sud17. Elles constituaient des petits moments de fierté locale précisément relatés dans la presse. Si bien que le milieu du football de Lourenço Marques est parfois tiraillé entre le désir patriotique de renforcer ses liens avec la métropole et celui d’affirmer une certaine autonomie. C’est pour cela que le départ de nombreux sportifs recrutés par les équipes de Lisbonne n’est pas toujours bien vécu. N’était-ce pas la cause de défaites subies face à des clubs étrangers et surtout de l’atonie du championnat local18 ? L’une des solutions retenues pour faire face à cette situation a été de puiser dans de nouvelles recrues dans le Caniço.
Le « football africain » : vivier de talents pour les équipes européennes ?
La presse européenne ne donne que de très rares échos des matchs qui avaient lieu dans la périphérie, espace où pourtant vivait la majorité de la population de l’agglomération de Lourenço Marques. Quand en avril 1950, le Lourenço Marques Guardian publie les résultats de matchs entre plusieurs clubs de l’AFA (Assoçiação de Futebol Africana ou Association Africaine de Football), le fait est exemplaire pour être noté. A la lecture du journal, on apprend qu’aucun journaliste ne s’est déplacé mais qu’un compte rendu a été envoyé par les responsables d’un club du Caniço, le G. D.19 Vasco da Gama (Lourenço Marques Guardian, 22/04/1950). A l’inverse, le Brado africano20, journal du Grémio africano puis de l’Association africaine (Associação Africana)21, publie une chronique précise de la vie sportive de la ville de Ciment comme des championnats nationaux.
Cependant, cette invisibilité du « sport africain » dans l’espace public de la ville ne doit pas cacher l’intérêt croissant, et somme toute pragmatique, que les dirigeants de l’AFLM ont manifesté à l’égard des sportifs les plus prometteurs des clubs de la périphérie. Dès l’entre-deux-guerres et malgré la ségrégation, plus forte sous l’Estado Novo22, des clubs européens comme le 1° de Maio ont fait appel à des joueurs Métis voire Africains. Cette timide ouverture n’est pas sans poser de problèmes, en particulier lors des déplacements en Afrique du Sud, après la mise en place de l’Apartheid. Ainsi, durant un match que le G. D. 1° de Maio effectue dans ce pays en 1955, les joueurs Métis et Africains sont écartés du voyage (O Brado africano, 8/10/1955).
Néanmoins, le phénomène s’est accentué dans les années 1940 et 1950, non seulement dans la ville et la colonie mais aussi dans tout l’empire portugais. Avant même le passage rapide d’Eusébio da Silva Ferreira de la périphérie à Lisbonne au début des années 1960, d’autres joueurs exceptionnels ont été détectés par des recruteurs de la ville européenne23. Parmi eux, Matateu puis Mário Wilson et Mário Esteves Coluna.
Sebastião Lucas da Fonseca dit Matateu, né en 1927, est originaire d’Alto Maé. Ce quartier populaire de transition entre ville de Ciment et Caniço accueillait des familles européennes, métisses, indo-portugaises et d’Africains « assimilés ». Tout comme Coluna, Matateu a d’abord joué au club Albasini avant d’entrer au 1° de Maio. En 1951, il est remarqué par un ancien joueur du Belenenses, dont le 1° de Maio était la filiale. Comme il fait sensation lors de ses premiers matchs en métropole, il obtient d’être sélectionné dans l’équipe nationale portugaise, dont il deviendra avec Mário Wilson et Coluna, l’un des piliers24. Bien avant Eusébio, Matateu a accédé au rang d’idole nationale portugaise25, fait d’autant plus exceptionnel que la ségrégation restait forte au début des années 1950.
De son côté, Mário Wilson (né en 1929) évoluait dans des associations sportives de la ville de Ciment mais venait d’une famille métisse très liée au Grémio africano26. Engagé à l’Académica de Coimbra il intégra ensuite le Benfica, dont il devint plus tard l’entraineur. Comme Matateu, Mário Esteves Coluna (né en 1935) a démarré à l’Albasini27, avant d’être engagé par le Desportivo puis de poursuivre également une brillante carrière au Benfica à partir de 1954 (à 19 ans)28.
La trajectoire sportive d’Eusébio da Silva Ferreira (né en 1942)29 est encore plus exceptionnelle que celle de ses prestigieux prédécesseurs. Originaire de Mafalala, l’un des quartiers les plus dynamiques et aujourd’hui mythiques du Caniço, Eusébio s’est passionné jeune pour ce sport, praticable partout et avec peu de moyens, à l’instar de nombre de garçons des subúrbios. Après s’être distingué dans un club de quartier, « Os Ciment avant de partir jouer au Portugal sans passer par l’un des clubs liés à l’AFA30. Après lui, l’attraction exercée par les joueurs du Caniço sur les responsables portugais s’est accéléré. En effet, il n’est pas exagéré de dire que les sportifs venus des colonies ont permis aux formations portugaises de jouer dans la cour des grands31. De fait, les clubs du Caniço devinrent l’objet d’une grande attention, d’autant plus ambiguë qu’elle tirait profit des difficultés matérielles du monde sportif de la périphérie.
Les clubs des quartiers périphériques de Lourenço Marques
L’appropriation précoce du football comme signe d’affirmation citadine
Il existe probablement deux sources au football pratiqué par les Africains du Mozambique. La première est bien sûr liée à la présence de joueurs européens à Lourenço Marques même. Mais la seconde, à ne pas négliger bien que moins connue, est liée au fait que des mineurs mozambicains, nombreux en Afrique du Sud dès la fin du XIXe siècle, ont sans doute joué au football sur les compounds puis ramenés cette pratique au Mozambique32. En effet, en Afrique du Sud, ce sport s’est développé entre les années 1860 et 1900 parmi les militaires, les ouvriers blancs et par le biais des missions. Si bien que des joueurs noirs ont commencé assez tôt à pratiquer ce sport dans les villes et les zones minières33.
L’une des premières équipes des subúrbios a été celle que l’association Anjuman Anuaril Issilamo fonde en 1912. Cette association d’aide mutuelle d’Afro-musulmans avait aussi une vocation dans le domaine des loisirs. A cette fin, elle acquit un terrain de football, dans la périphérie, à Minkadjuíne34 et créa un club qui ne fut toutefois officialisé qu’en 192935. Entre-temps, d’autres formations sportives ont été créées. Si le football n’est pas le seul sport pratiqué au sein de ces associations, c’est sans conteste le plus populaire36.
En 1930, le Mahafil Isslamo affronte régulièrement d’autres équipes non européennes parmi lesquelles le Grupo desportivo Beira-Mar, le Grupo Internacional Africano, l’Atlético Club Mahometano (O Brado Africano, 7/06/1930) ou encore le Munhuense (Azar), le João Albasini, le Vasco da Gama, toutes explicitement liées à un quartier (Munhuense du quartier de Munhuana, São José du quartier de São José de Lhanguene)37 ou à un groupe de migrants : Inhambanense (d’Inhambane), Gazenense (de Gaza), Zambeziano (du Zambèze). Plusieurs d’entre elles gravitaient autour d’une association fondamentale, le Grémio africano. Créé au début des années 1920, le Grémio était dominé par une petite bourgeoisie locale dont les frères Albasini38 qui défendaient les droits politiques des Indigènes et encadraient leurs loisirs. Le Grémio comprenait des commerçants, des employés de commerce et des petits fonctionnaires (des douanes, du service des affaires indigènes, des tribunaux), parfois propriétaires39.
Parmi les personnalités phares du Grémio africano se trouvait un avocat au passé de sportif, Karel Pott. Né en 1904, il est le fils d’un hollandais, Gerard Pott et d’une africaine de la ville, Carlota Especiosa Paiva Raposo. Métis et fils d’un commerçant et consul étranger, il a pu étudier dans l’unique lycée de la colonie, le lycée du 5 Outubro40 avant de poursuivre des études de droit au Portugal. Une fois diplômé, il rentra en 1932 à Lourenço Marques41. Dans sa jeunesse, c’était un sportif de haut niveau qui jouait au poste de défenseur lors de matchs de football au début des années 1920 (O Brado Africano, 25/06/1921). Polyvalent, il a représenté le Portugal aux Jeux Olympiques de Paris de 1924 en athlétisme (au 100 et au 200 mètres)42, ce qui lui conféra une aura certaine auprès des plus jeunes43. Avec d’autres membres du Grémio et cadres dirigeants des clubs, il a impulsé la création d’une fédération sportive, l’AFA sur le modèle de l’AFLM.
Dès les années 1930, un championnat fut mis en place. Parmi les équipes qui y participaient, certaines étaient amenées à jouer en dehors de Lourenço Marques comme à Inhambane par exemple (O Brado Africano, 21/01/1956) ou dans des petites localités du sud de la colonie. Ainsi, São José est invité en 1956 à jouer à Morrumbene et Maxixe (O Brado Africano, 29/09/1956). De fait, il apparaît assez nettement que les clubs du Caniço, marginaux dans le contexte de la ville de Ciment, bénéficiaient d’une position centrale dans l’espace footballistique « indigène » du Mozambique. Ils devaient constituer des modèles pour les associations sportives rurales et urbaines du sud voire du nord de la Save, moins bien dotées. C’est, entre autres, pour cette raison que ces clubs organisent des rencontres avec leurs homologues sud-africains44 comme en juillet 1936, quand le Beira-Mar joue contre les All Blacks (O Brado africano, 4/07/1936). Plus tard, en 1955, à l’initiative du Mahafil Isslamo, le Heart Football Club de Johannesburg participe à plusieurs matchs sur le terrain de Xipamanine (O Brado Africano, 9 et 16/04/1955). En juillet de la même année, les Collegians de Johannesburg jouent contre une sélection de l’AFA (O Brado Africano, 9/07/1955). En 1956, des matchs opposent les Bantus de Pretoria à des joueurs de l’AFA à Lourenço Marques puis en Afrique du Sud (O Brado Africano, 27/10/1956). En juin 1957, le joueur sud-africain Darius Dhlomo45 se rend dans le Caniço avec une sélection de joueurs de Durban46.
L’AFA et les problèmes des clubs
A partir du milieu des années 1930, le monde associatif du Caniço était partagé entre deux grandes entités issues du Grémio africano : l’Association africaine, contrôlée par des Métis et l’Instituto Negrofilo, plus tard nommé CAN (Centro Associativo dos Negros47), dirigé par des Africains « assimilés »48. Malgré leurs rivalités, entretenues par l’administration coloniale, ces deux associations s’entendaient pour faire fonctionner l’AFA. Le sport en général et le football en particulier constituaient un terrain d’entente possible entre elles. A la fin des années 1930, Eugénio da Silva Júnior typographe et membre de l’Association africaine49, était à la tête de la fédération. Connu pour son implication dans le milieu sportif de la périphérie, il faisait partie des fondateurs de l’un des grands clubs du Caniço, le Munhuense (Azar)50.
14 équipes étaient affiliées à l’AFA. La plupart d’entre elles éprouvaient de sérieuses difficultés financières ; à l’image des problèmes quotidiens que rencontraient les habitants du Caniço. Dans une interview donnée au journal Eco dos Sports en 1938, Eugénio da Silva Júnior reconnaissait la faiblesse des ressources de la fédération. En effet, plusieurs groupes sportifs peinaient à payer leurs cotisations (São José, Zambeziano et Vasco de Gama). D’autre part, malgré l’aide de certains notables, les clubs ne compensaient que difficilement la faiblesse des revenus des joueurs et, plus généralement, celles des membres. Les ouvriers africains de l’industrie, nombreux parmi les joueurs, étaient rémunérés au moins dix fois moins que les Européens dans les années 195051. Enfin, nous ne savons si tous les matchs étaient payants, mais il est fort probable que beaucoup d’habitants des subúrbios y assistaient sans payer52, sauf lors de compétitions plus officielles53. Néanmoins, une partie des recettes de l’AFA provenaient des billets et finançait une caisse de secours payant les frais médicaux en cas d’accidents.
En 1938, l’AFA ne possédait ni siège ni terrains. Ceux qui étaient utilisés dans le championnat du Caniço appartenaient aux clubs les mieux pourvus comme le Beira-Mar (près de la Mission de São José de Lhanguene), ou le Mahafil Isslamo et l’Atlético Mahometano à Xipamanine (Eco dos Sports, 10/05/1938)54.
L’un des autres problèmes soulevés durant l’interview de 1938 est celui de l’arbitrage. Le journaliste de Eco dos Sports, fait remarquer à Eugénio da Silva Júnior, non sans une certaine condescendance, que de nombreuses erreurs d’arbitrage étaient repérables lors des matchs, entrainant contestations voire violences. L’une des explications qui est alors livrée est que les arbitres de l’AFA ne bénéficiaient que rarement d’une formation consistante, contrairement à ceux de l’AFLM.
En 1945, une demande fut adressée au Gouverneur Général Bettencourt pour que l’AFA reçoive une subvention pour la construction d’un siège et l’aménagement d’un terrain. Mais dix ans plus tard, un chroniqueur d’Eco dos Sports constatait que rien n’avait été fait (Eco dos Sports, 4/08/1956). L’AFA ne disposait toujours que de deux terrains de mauvaise qualité dépourvus de vestiaires. De plus, seuls 10 équipes avaient survécu (O Beira-Mar, Atlético Mahometano, Nova Aliança, S. José, Sporting Nacional, João Albasini, Inhambanense, Gazenense, Munhuanense, Zambeziano) tant bien que mal55. La situation de clubs comme le Mahafil Isslamo était pourtant moins fragile. Son dirigeant, Ambasse Tajú, interrogé par le Brado sur les raisons d’une crise qui l’opposait à l’AFA au milieu des années 1950, fit allusion à un conflit relatif à la copropriété du terrain du club avec l’Atlético Mahometano56 (O Brado africano, 22/10/1955). On peut se demander si le trop fort dynamisme du Mahafil, le club le plus ancien, n’est pas l’une des causes profondes de son exclusion décidée par l’AFA ? En effet, Ambasse Tajú, fils du fondateur57, était en décalage complet avec le reste du monde sportif du Caniço quand il fit part de ses ambitions : créer un complexe sportif sur le modèle de ceux de la ville de Ciment. Lié au milieu commerçant indien et afro-musulman, le club était plus riche que la moyenne. Tajú annonçait son désir d’aménagement d’une piste d’athlétisme autour d’un nouveau campo en plus d’un terrain de basquet. De plus, en faisant allusion aux déplacements de son équipe en Afrique du Sud, il ajouta que c’était une manière de se confronter à du « vrai football » ; critique à peine voilée à l’égard de l’AFA. Il conclut l’entretien en ne cachant pas son souhait de refonder une nouvelle structure, implicitement rattachée à celle de la ville de Ciment. En fait, cette crise eut lieu peu de temps avant qu’au sein même de l’AFLM soit discutée la possible entrée des équipes de l’AFA dans le championnat du Mozambique (O Brado africano, 19/01/1957).
De la marginalisation à une reconnaissance relative
Cette intégration eut effectivement lieu en 1959, quelques années avant la fin du code de l’Indigénat (1961) et donc celle, du moins du point de vue légal, de la ségrégation. Dans un premier temps, les clubs de la périphérie restaient toutefois cantonnés en deuxième et troisième divisions du championnat du Mozambique et ne disputaient que des matchs entre eux. Mais mêmes s’ils étaient réduits à des rôles de figurants, il leur était désormais possible de jouer sur des terrains plus confortables comme ceux du Ferroviário, du Desportivo et du Sporting (O Brado africano, 29/07/1967). Ce début de reconnaissance collective du football de la périphérie correspondait moins à un tournant politique majeur qu’à l’officialisation de l’idée que le Caniço représentait plus que jamais la réserve de talents de la ville de Ciment.
La participation aux compétitions de l’AFLM représentait un effort financier supplémentaire pour les équipes de la périphérie58. Pourtant, certains joueurs et clubs parvenaient à tirer profit du nouveau contexte. En 1967, l’Atlético Mahometano parvint par exemple à entrer en première division suivi plus tard par d’autres formations. Les jeunes qui débutaient dans le championnat junior pouvaient plus facilement que dans le passé espérer intéresser les grands clubs de la ville de Ciment59. Achirafo Abubacar, aujourd’hui juge, après s’être exercé enfant dans les environs du terrain du Mahafil Isslamo, put entrer dans l’équipe junior du Sporting de Lourenço Marques60. Babalito (Ali Mubaraca Bin Saide, 1956-2010), de l’Atlético Mahometano, fut même recruté par les juniors du Benfica avant de poursuivre une véritable carrière au Portugal.
Durant cette dernière phase de l’histoire du football colonial, une nouvelle équipe s’impose sur la scène locale : le Desportivo da Cajú Industrial. La création de ce club rompt avec ce qui existait jusque-là. En effet, financé par une entreprise prospère possédée par un commerçant indien qui cherchait à encadrer les loisirs de ses salariés et à se faire de la publicité61, elle connut un succès rapide au point de remporter la deuxième division en 196962. On retrouve un phénomène similaire à l’échelle du Mozambique avec Texáfrica, associée à une importante usine textile de Vila Pery (l’actuelle ville de Chimoio), qui s’imposa à trois reprises à la tête du championnat du Mozambique au début des années 197063.
Le football dans la vie des quartiers périphériques
Un outil de cohésion ?
La plupart des clubs se sont constitués autour de noyaux durs, parfois communautaires, mais dont la base sociale s’est peu à peu ouverte. Dans beaucoup de clubs, des membres issus de la petite bourgeoisie métis ou assimilée, plus longuement scolarisés, côtoyaient une masse de jeunes manœuvres et ouvriers, souvent migrants, au statut d’indigène. Pour ces derniers, entrer dans un club permettait d’acquérir des codes sociaux locaux et ainsi faciliter leur insertion. La vie sportive ouvrait sur une géographie ludique du Caniço qui offrait aux joueurs originaires d’autres régions un moyen d’appropriation d’une partie de l’espace urbain.
Ce phénomène de brassage était renforcé par la circulation des joueurs d’une formation sportive à l’autre. Les appartenances ethniques ou sociales s’estompaient probablement en partie dans le cadre de l’équipe comme dans celui du match. Généralement, les joueurs n’étaient connus que par leurs prénoms, comme dans le cas d’Hilario ou d’Eusébio ou par leurs surnoms (comme avec Matateu). Leur identité fonctionnelle (leur poste, leurs qualités de joueur) au sein de l’équipe primait. Dans le club de São José, on distinguait ainsi un « Daniel I » d’un « Daniel II ». Il y avait parfois une part de dérision ou d’autodérision dans les sobriquets dont étaient affublés les joueurs. Dans les années 1950, un footballeur de Gazense est surnommé « Tarzan ». A l’Atlético Mahometano un joueur était appelé « Pseto », onomatopée ronga qui signifiait : « se moquer de l’adversaire mis en déroute »64.
L’expérience footballistique scellait des liens durables entre membres des équipes, alimentait les échanges sociaux et consolidaient des réseaux sociaux. Elle constituait par conséquent des repères à même de rassurer chacun dans un contexte de surveillance politique renforcée depuis la fin des années 1950. Durant l’un de ses interrogatoires, José Craveirinha raconte sa première rencontre avec un inconnu censé être un agent du FRELIMO en 1964. Méfiant, Craveirinha retrouve ce personnage, nommé Ibrahimo, dans la vieille ville européenne, près du cinéma Varietá de la rue Araújo. Il se dit néanmoins rassuré après que son interlocuteur lui révèle qu’il a joué au club Mahafil65.
La centralité sociale et culturelle du football
A lire le Brado, on comprend que les matchs étaient très fréquents et occupaient la plupart des samedis et dimanches de l’année. A côté des championnats à proprement parler, se déroulaient des compétitions plus ponctuelles (en l’honneur d’associations). Il faut ajouter que les entrainements scandaient aussi la vie de certaines de familles. Cette temporalité spécifique66 faisait du sport en général et du football en particulier, des activités de loisir propre à autonomiser le Caniço. Les plus jeunes qui jouaient de manière spontanée dans les sentiers des subúrbios ou à proximité des épiceries-buvettes (les cantinas), poursuivaient de manière plus formalisée dans les principales équipes de la périphérie. Il arrivait que dans les mêmes familles, des jeunes évoluaient dans des clubs différents, donnant de cette manière une consistance sociale au Caniço en dehors de leur lieu de résidence67.
A l’instar de ce qui se passait dans la ville européenne, les clubs de la périphérie étaient au cœur de la vie sociale et festive. Ils utilisaient leurs propres sièges, quand ils en avaient, ou ceux d’associations plus importantes pour organiser des fêtes privées (comme des mariages) ou collectives. Le G. D São José célèbre ainsi ses 25 ans lors d’un bal organisé dans le local du CAN de Xipamanine et animé par le groupe « Quatro Azes » (O Brado Africano, 4/06/1955). Le Beira-Mar offre à ses adhérents une soirée dansante dans la salle de l’Associação Mútuo Auxílio dos Operários Indianos68 (O Brado Africano, 4/06/1955).
Le lien entre football et musique était assez fort. Non seulement les fêtes des clubs offraient des débouchés aux musiciens locaux, mais beaucoup d’entre eux étaient aussi footballeurs. On le voit très bien avec Hoola Hoop (ou Ulaúpe), groupe apprécié dans le Caniço à la fin des années 1950. L’un de ses musiciens, surnommé Young Issufo, était surtout connu comme boxeur, mais João Domingos, son leader, avait une réputation de bon joueur. Originaire d’Inhambane, il a fréquenté plusieurs équipes de l’AFA (São José, Munhuanense, Atlético Mahometano). Il reconnaît d’ailleurs avoir réussi à s’insérer dans les cercles locaux les plus actifs au milieu des années 1950, moins grâce à la musique qu’au sport69. Originaire de la ville, Gonzana, troisième musicien de Hoola Hoop avait également joué dans des équipes de la périphérie qui avaient comme modèle Matateu70.
La langue du football était fluide et inventive, à l’image même de nombreuses activités urbaines qui confrontaient des univers sociaux et culturels multiples. Les chroniques sportives du Brado, en donnent un aperçu possible. Dans le journal, aussi bien dans des articles en portugais qu’en ronga, on note une forte présence d’anglicismes. Le terme « team » est noté tel quel ou transformé en « time » (O Brado africano, 8/10/1955). Le mot « backs » est souvent utilisé à propos des défenseurs. Tout cela nous rappelle bien sûr que ce sport d’origine anglaise, était initialement joué par les Britanniques d’Afrique du Sud installés au Mozambique comme par des mineurs revenus des mines du Rand.
Dans les textes écrits en ronga, des mots portugais comme « taça » (coupe), « disciplina », técnica » (O Brado africano, 11/01/1936 ; 22/02/36) ou « preparação » (O Brado africano, 22/10/1955) étaient abondants. Néanmoins, comme le remarque N. Domingos71 citant un article de José Craveirinha72 (O Brado africano, 12/02/1955), de nombreux termes ronga en usage dans le domaine du football n’avaient pas d’équivalents en portugais et traduisaient une manière de vivre le football. Ce sont parfois des onomatopées comme « pandya ou pandja », qui correspond au son produit par le choc simultané de deux coups de pied dans la balle. Ce terme comme d’autres traduisent des actions violentes associées à des moments où les joueurs se défient.
Mais « pandya » qui peut être traduit par « rebentar » (« exploser ») en portugais n’est pas un terme anodin sous la plume de Craveirinha. C’est même un mot clé dans sa poésie. Il fait écho au mot marrabenta, nom d’un genre musical populaire dans le Caniço dans les années 1960. Dans le domaine du football comme celui de la musique et de la danse, Craveirinha a publié de nombreux articles valorisant ces activités comme source d’affirmation de soi73. Ce travail de médiation effectué dans des journaux lus dans le Caniço (O Brado africano) comme dans la ville de Ciment (Notícias, Tribuna, O Cooperador, Tempo) fait preuve de grande pédagogie et dans le même temps, il fait œuvre militante. Sa connaissance de l’intérieur des fondements culturels de la vie dans les subúrbios et à proximité (quartier très mélangé de Alto Maé), s’allie à son travail de journaliste soucieux du détail et capable d’indiquer les contradictions du régime74.
En ce sens, pour lui le football participe d’un processus d’autonomisation potentielle des dominés. Il forge les corps75, produit une discipline et exprime un être collectif qui cherche à s’émanciper d’abord par la fête voire par la révolte.
La poésie de Craveirinha est sensible à ces moments de communion où l’on transcende la situation d’oppression. En ce sens, le match de football participe d’une forme de transe, celle des joueurs, celle de spectateurs, au même titre que le bal et concert ou le rite.
Lors d’un entretien tardif avec une chercheuse brésilienne, il évoque l’étonnement de certains de ses amis intellectuels à son propos : comment pouvait-il aimer à la fois le football et la littérature ? Pour lui, le sport était partie intégrante de la culture en tant que moyen de « conscientisation »76 et donc potentiellement d’émancipation.
Le football du Caniço : enjeu politique et commercial
Si l’on se penche maintenant du côté des autorités portugaises et des entreprises européennes de la ville du Ciment, on peut considérer que le football constituait à la fois un enjeu politique et commercial. La radio (Rádio Clube de Moçambique) qui créé un créneau en langues africaines (d’abord en ronga) appelé en 1958 « Hora nativa » puis « Voz de Moçambique » au début des années 1960 diffusait, non seulement une programmation musicale qui se voulait attractive, mais offrait d’abondants comptes rendus sportifs77. Fidéliser les auditeurs avait une vocation politique claire, en temps de montée du nationalisme puis de début de guerre coloniale d’abord en Angola (1961) puis au Mozambique (1964).
Le sport pratiqué dans le Caniço représentait aussi un enjeu commercial. Les émissions de « Hora nativa » étaient patronnées par des marques de bières qui cherchaient à accroître leurs ventes. D’autres entreprises comme SOMOREL, spécialisée dans l’équipement des sportifs, se fait connaître par voie de presse (O Brado africano, 16/09/1967). Dans le Brado, on trouvait très fréquemment des publicités pour des compléments alimentaires destinés aux footballeurs78. Une entreprise textile, Casa Manufatos, organisa pour sa part un match de football sur le terrain de Xipamanine afin d’attirer un public à qui fut présenté un défilé de mode (O Brado africano, 9/09/1967).
Il faut ajouter que les matchs étaient en soi des moments de consommation voire d’ostentation qui n’étaient, pour cela, pas négligés par les commerçants du Caniço et de la ville européenne. Lorsque le Mahafil Isslamo fête ses 40 ans sur son terrain, le chroniqueur du Brado remarque la présence d’une nombreuse assistance et la vente, par exemple, de bouteilles de Coca Cola (O Brado africano, 8/10/1955).
L’ambigüité d’un sport emblématique
D’un côté le football était un puissant moyen d’affirmation des quartiers périphériques, de socialisation des jeunes et un outil pour transcender les différences « ethniques » et sociales. De l’autre, loin de remettre en question le cadre politique de la colonie le football le faisait, à sa façon, perdurer. En effet, les meilleurs joueurs étaient « extraits » du contexte des subúrbios voire défendaient ensuite les couleurs portugaises, sans que les équipes « africaines » tirent profit de ces succès. Ceci n’est pas sans rappeler un poème de Craveirinha, « Grito negro » (« Le cri noir »)79. Le premier vers du texte commence ainsi : « Eu sou carvaõ » (« Je suis charbon »), dénonçant implicitement l’exploitation des magaiças, les migrants mozambicains sur les mines du Rand. Cette image pourrait, d’une certaine manière, s’appliquer aux footballeurs de la périphérie transférés dans la ville européenne et parfois au Portugal.
La récupération des joueurs africains irritait les plus critiques à l’égard du régime. Particulièrement dans le cas d’Eusébio qui, autour de la coupe du monde de 1966, devint le support vivant d’un « multi-racialisme » portugais qui justifiait le maintien de l’empire80, contesté militairement par des mouvements nationalistes et isolé diplomatiquement.
Les habitants du Caniço devaient sans doute être fiers de voir briller sur la scène internationale, l’un des leurs qui avait été déclaré meilleur joueur de la coupe du monde de 1966 et qui, d’année en année, restait le buteur phare du championnat national portugais (O Brado africano, 10/02/1968). C’est à lui que sont donc en priorité comparés les bons joueurs locaux81. Pourtant, dans le même temps, beaucoup devaient être amers car la situation du Caniço ne s’est guère améliorée depuis le départ d’Eusébio. Le racisme maintenait la majorité des Africains et Métis dans une condition plus que précaire renforcée par l’explosion démographique qui touchait cette partie de la ville depuis les années 1950-1960.
Un joueur du Gazense est surnommé « Pelé » en 1967 alors qu’Eusébio était censé l’avoir surpassé. Était-ce le signe inconscient d’un refus de cet unanimisme trompeur ? (O Brado africano, 19/08/1967). L’ancien joueur de Mafala ne faisait-il pas figure de faire-valoir du pouvoir colonial ? Trois ans plutôt, le FRELIMO avait lancé une insurrection et entraîné le départ de nombreux jeunes vers la Tanzanie. En réponse, une forte répression s’était abattue sur la colonie et en particulier Lourenço Marques. Le CAN avait été fermé et plusieurs dirigeants des grandes associations comme Domingos Arouca ou José Craveirinha, arrêtés. Ceci n’avait pas découragé des jeunes de la capitale à tenter de rejoindre les rangs du FRELIMO. Néanmoins un certain nombre fut capturé et croupissait dans les prisons de la ville.
L’instrumentalisation du football par les autorités se retrouvait dans le traitement des prisonniers politiques. Dans la prison de la Machava, située à quelques kilomètres de la ville non loin d’un immense stade, la torture et le mauvais traitement des détenus étaient monnaie courante. Seuls ceux qui étaient considérés comme « réhabilités » (en ralliant publiquement le régime) avaient le droit à des moments de détente et en particulier de jouer au football, voire de rencontrer des équipes venues d’ailleurs82.
Conclusion
A Lourenço Marques, le football a indéniablement proposé des outils d’ancrage voire d’affirmation collective et individuelle à des habitants maintenus à l’écart du développement urbain, jusqu’à la veille de l’indépendance en 1975. Il a valorisé des capacités d’appropriation et d’adaptation de nombre d’acteurs du Caniço. Aux qualités proprement sportives des joueurs et entraineurs il faut ajouter celles des dirigeants, petits notables liés à des mouvements associatifs matrices du nationalisme urbain mozambicain.
Bien plus, le football a pleinement accompagné l’émergence des quartiers périphériques. Ainsi, les clubs, mêmes dépourvus de moyens, ont participé à l’intensification de la vie sociale et culturelle, notamment à São José de Lhanguene, Mafalala et Xipamanine ; et facilité l’insertion des migrants. Les matchs et les championnats constituaient non seulement les supports de sous-cultures spécifiques mais participaient à l’élaboration plus générale d’un espace social commun.
Plus qu’un autre sport, le football a épousé finement la géographie en creux de la périphérie et investit tous ses interstices. Dans le Caniço, le football a transformé en territoire possible les moindres espaces disponibles. Support d’une inventivité urbaine, il renforce l’attachement affectif au quartier et stimule la sensorialité de la vie citadine.
Pourtant tous ces éléments d’autonomisation socio-culturelle n’ont que faiblement subverti le cadre colonial fondé sur la marginalisation et l’instrumentalisation des colonisés. Dans ce sens, la « footballisation » de la ville n’a transformé qu’en surface la réalité de cette société restée, jusqu’à sa disparition, profondément clivée.
