1re de couverture de l’ouvrage Soigner, prier, s’adapter : La Réunion face au choléra de 1859
L’épidémie de choléra qui a sévi à La Réunion entre mars et juin 1859 a causé la mort de plus de 2 000 personnes, pour une population de 175 000 habitants. Pour l’île, il s’agit de la catastrophe sanitaire la plus dévastatrice jusqu’à l’épisode de la grippe espagnole en 1918.
Ces événements tragiques révèlent, comme le démontrent de manière très convaincante les deux auteurs, les contradictions qui traversent les élites réunionnaises incapables de tirer les leçons du précédent mauricien de 1854. À l’aide d’abondantes sources archivistiques, le livre analyse finement les faiblesses du corps médical local, hétérogène et divisé sur les mesures à prendre, comme les raisons profondes de la faible efficacité des pouvoirs publics. Parfois mis en cause lors du procès du Mascareignes (le navire qui transportait des engagés africains contaminés), les médecins se rejoignent pour accuser les premières victimes : les engagés eux-mêmes, qui pourtant ont été débarqués sans réelle prise en charge. Mais si les pouvoirs publics n’ont guère préparé l’île à affronter le fléau, c’est parce que les intérêts économiques des principaux planteurs ont prévalu en favorisant la liberté de circulation et l’accroissement de l’engagisme, au détriment d’une protection sanitaire qui passait par la mise en place de quarantaines strictes et l’organisation de véritables cordons sanitaires. L’étude rappelle dans le même temps la précarité dans laquelle vit alors l’essentiel de la population de l’île et souligne que l’inégal accès au soin était la règle en 1859.
Soigner, prier, s’adapter s’inscrit dans une série de recherches menées depuis plusieurs années à la Réunion sur les politiques et les pratiques sanitaires. Les auteurs mobilisent également des travaux qui portent sur Maurice et surtout sur l’Inde, dont ceux de David Arnold, l’une des figures des Subaltern Studies. En revanche, et on peut le regretter, plusieurs passages de Bible et pouvoir (1991) de Françoise Raison-Jourde auraient pu être sollicités pour offrir une vision moins eurocentrée des réactions de sociétés et de pouvoirs de l’océan Indien face aux épidémies. Mais il faut cependant reconnaître qu’en s’intéressant de près aux migrants indiens, l’ouvrage surmonte en partie cette limite et donne au texte une épaisseur sociale qui manque parfois ailleurs. L’une des originalités de la démarche est d’ailleurs ici de croiser deux champs, la santé et la religion, en évoquant dans le détail un pèlerinage né peu après l’épidémie.
En effet, épargnée par le fléau, la commune de Saint-Leu devint très vite le siège d’une nouvelle dévotion mariale, née à La Salette dans l’Isère. Bientôt lieu de pèlerinage, le site a attiré non seulement des catholiques créoles, anciens libres ou affranchis de 1848, mais aussi des engagés indiens tamouls, souvent arrivés depuis peu dans l’île. Parfois catholiques ou déjà familiarisés avec le catholicisme chez eux, ces derniers, particulièrement vulnérables en Inde comme à la Réunion du fait de leur pauvreté et des conditions difficiles des traversées, forment un noyau de fidèles à l’origine d’une véritable tradition qui perdure et permet d’observer au présent l’impact lointain de 1859, dans le sillage des enquêtes anthropologiques menées par Jean Benoist et Laurence Pourchez.
Cet ouvrage, aux évidentes qualités didactiques, offre une plongée précise dans la période immédiatement post-esclavagiste, tout en ouvrant sur le présent toujours vif à La Réunion de pratiques religieuses et thérapeutiques plurielles au temps d’une pandémie cette fois globale.

