Les études sur l’Afrique et l’océan Indien sont en pleine expansion. C’est un thème et une approche (une nouvelle unité d’analyse) qui aura pris quelques vingt ans pour se constituer comme domaine d’étude autonome. Cette approche a ses origines dans les années 1940 ou 1950, avec les premières études sur l’océan Indien, mais elle a vraiment décollé dans les années 1970 avec les travaux sur cet espace compris comme une Méditerranéenne, « à la Braudel », suite à la fertilisation réciproque de l’école des Annales et de la théorie du système-monde. Cette approche a nécessité encore une ou deux décennies pour gagner ses galons dans les études africaines. Depuis cinq ans, toutefois, elle est non seulement devenue des plus légitimes mais elle est aussi devenue très à la mode. Des numéros spéciaux ont été organisés dans les deux principales revues africanistes anglophones Africa et le Journal of African History (2010 et 2013 respectivement) et la revue française Afriques a annoncé un numéro spécial pour 2015 sur « L’Afrique et l’océan Indien : réseaux d’échanges et globalisation ».
L’historiographie sur l’Afrique et l’océan Indien a été stimulée et influencée, dans sa mouture actuelle, par les développements de l’histoire globale et de l’histoire transnationale. Comme ces dernières, elle invite à un nouveau regard, de nouveaux questionnements et de nouvelles problématiques. C’est une approche qui décloisonne géographiquement le continent africain : non seulement une méso-histoire, mais aussi une approche re-centrée sur la mer, là où l’historiographie du continent a longtemps été plutôt terrienne et tellurique – tant dans sa version coloniale que nationaliste. Une approche qui fait aussi le pendant à l’« Atlantique noire », mettant au second plan tant l’Europe que les Amériques (Hofmeyer 2007). Dans ce cadre, les chercheurs s’intéressent particulièrement aux connections, aux échanges et à la culture. Les grands thèmes sont : la construction des identités, en particulier cosmopolites ; les réseaux religieux ; les diasporas ; la culture matérielle ; et la modernité – le tout dans une perspective dynamique, constructiviste, transnationale, et globale (Shihan da Silva & Pankhurst 2001 ; Fawaz & Bayly 2002 ; Campbell 2007, 2011 ; Simpson & Kresse 2007 ; Ray & Alpers 2007 ; Hawley 2008 ; Sheriff 2010 ; Sheriff & Ho 2014).
Après l’enthousiasme de la première mode, la problématique l’océan Indien et de son lien à l’Afrique se complexifie. La critique s’est développée, en premier lieu, en relation aux risques d’une « nouvelle thalassologie », à savoir d’une analyse centrée sur les océans qui, en privilégiant les liens maritimes, pêcherait par excessif « aqua-centrisme » et manque de considération pour les liens terrestres (Vink 2007). La critique s’est ensuite centrée sur l’emphase excessive mise sur la stabilité, l’unité, l’inclusion, la circulation et la dé-matérialité. Car s’il est vrai que l’Océan a créé de la circulation, de la cohésion, des nouvelles identités et de la paix, il est aussi vrai qu’il a généré en même temps leur contraire, comme le soulignent plusieurs critiques, à savoir de l’exclusion, de la division, et de l’instabilité (Hofmeyer 2007 ; Becker & Cabrita 2013). Il ne s’agit pas ici simplement d’indiquer la nécessité d’un juste milieu ou de rééquilibrer l’analyse, entre terre et mer, entre stabilité et instabilité, et entre idéalisation et réalisme. Chaque approche et chaque ajustement a en effet ses intérêts et ses conséquences, théoriques et idéologiques. Vink fait référence, notamment, aux risques de déviation, voire de « manipulation », des études sur l’océan Indien par la littérature « afrocentrique » et « pan-nationaliste » (Vink 2007 : 61-62) qui utilisent l’Océan pour y (re-)produire des problématiques nationales (comme l’économie de plantation atlantique) ou y projeter un méta-discours sur une « grande nation » (comme la Grande Chine).
L’historiographie du Mozambique a longtemps été dominée par des perspectives nationalistes et matérialistes. Les historiens, comme les poètes et les littéraires, ne commencèrent à sonder des perspectives alternatives que dans la deuxième moitié des années 1980. Les littéraires le firent par le biais d’une nouvelle revue, Charrua, lancée en 1984. La revue publia de nombreux textes qui explorèrent de nouvelles identités plus cosmopolites, orientées vers la mer (Laban 1995 ; Noa dans le présent volume). Les historiens le feront, eux, de manière plus dispersée et timide, en investissant tout d’abord dans le marxisme culturel (Vail & White 1983, 1986 ; Alpers 1984 ; Harries 1988, 1994 ; Cruz e Silva 1993). Une certaine ouverture sur l’océan Indien existait alors avec les études sur l’esclavage qui s’intéressaient aux réseaux de commerce dans l’océan Indien (Alpers 1975, 1982 ; Capela & Medeiros 1987 ; Capela 1988 ; Campbell 1988) et en archéologie avec son intérêt pour le monde swahili (Duarte 1987 ; 1993). Mais un virage clair et définitif vers la nouvelle historiographie ne fut pris qu’à la fin des années 1990, tout d’abord avec la thèse de doctorat d’António Rafael da Conceição, défendue en 1999 (et publiée en 2006 sous le titre symptomatique de Entre o mar e a terra. Situações identitárias no Norte de Moçambique), puis avec les travaux d’Edward Alpers (2001a, 2001b, 2009) et d’autres qui travaillent sur les réseaux, les diasporas, et les dynamiques identitaires (Machado 2003, 2008, 2014 ; Zimba & al. 2005 ; Harries 2007 ; Rodrigues 2011 ; Borges Coelho 2011 ; Mutiua 2012).
Couverture de l’ouvrage d’António Rafael da Conceição, Entre o mar e a terra. Situações identitárias no Norte de Moçambique
Le présent numéro de Tsingy s’inscrit dans cette dynamique historiographique. La littérature dans les sciences sociales sur le Mozambique et l’océan Indien reste limitée. Ce numéro espère dès lors contribuer, aussi modestement soit-il, à publier de nouvelles contributions sur le sujet et à donner de la visibilité à un champs d’étude en croissance et en nécessité de croissance. Ce numéro propose sept articles novateurs sur la problématique du Mozambique et de l’océan Indien : sur la question du commerce d’esclaves, de la santé, de la littérature, de l’économie, du territoire, et du football. Les articles ne constituent pas un échantillon représentatif de la recherche actuelle sur le thème. Il manque plusieurs sujets importants à ce dossier comme la religion ou la relation à l’Inde et à l’Asie. Les articles ne sont pas non plus tous dans une perspective strictement « Mozambique et océan Indien ». Les éditeurs de la revue et du dossier ont en effet voulu inclure des auteurs de l’océan Indien qui écrivent sur le Mozambique même s’ils ne travaillent pas nécessairement dans une perspective transnationale. On espère que le numéro n’en restera pas moins stimulant intellectuellement et historiographiquement.
Pour conclure, il vaut peut-être la peine de penser à haute voix quelques sujets absents de ce dossier et non-étudiés dans les études sur le Mozambique et l’océan Indien. Non pour recommander quoique ce soit, mais plutôt pour donner une idée de ce qui peut encore être fait, voire reste à faire. Un premier sujet est la transition de la thalassocrassie portugaise (fondée en 1505, basée à Goa, et incluant le Mozambique) au colonialisme moderne de la fin du XIXe siècle (la colonie du Mozambique) ainsi que les héritages de cette thalassocratie aujourd’hui. Un deuxième sujet, déjà mentionné, est la religion, non dans l’absolu, mais dans sa dynamique au sein de l’océan Indien. On pense évidemment à l’Islam et sa circulation entre la péninsule arabique, le sous-continent indien, l’Asie, et l’Afrique. Mais cela concerne aussi l’Église catholique au Mozambique dont le siège fut pendant trois siècles non pas à Lisbonne, mais à Goa. Un dernier sujet est l’imaginaire et les identités cosmopolites. Sujet bien traité en relation à d’autre pays de la région, il n’a guère été abordé dans l’espace de cette ex-colonie portugaise, en particulier dans sa relation au bassin de l’océan Indien, que ce soit ses diasporas au Mozambique ou les élites mozambicaines et leurs circulations et imaginations océaniques. On le voit, il y a encore beaucoup de recherches possibles et nécessaires dans une perspective océanique. Ces recherches seront d’autant plus intéressantes et utiles que le pays vit depuis deux décennies une explosion économique qui oriente le Mozambique de plus en plus vers l’océan Indien et l’Asie, comme le montrent deux articles de notre numéro.
Photo YB 1, MO -- (c) Archives des Peres Blancs en Allemagne
Maputo, quartier du Alta (partie haute du centre-ville), Greek Orthodox Church
(Photo Fabrice Folio)



