Anna Winterbottom et Facil Tesfaye, tous deux historiens, réussissent par ce double volume à réunir une somme de travaux portant sur la santé dans l’océan Indien et au-delà, du Xe siècle à aujourd’hui. Sont ainsi regroupés pas moins de quatorze contributions réunissant une vingtaine de chercheurs, à quoi il faut rajouter l’impressionnante introduction des deux coordinateurs des volumes qui s’essaient à synthétiser tant les enjeux méthodologiques qu’historiographiques sur ces questions. L’étendue géographique des propositions rassemblées est extrêmement vaste, allant de l’Égypte à la mer de Java, en passant par l’Afrique du Sud et les îles de l’océan Indien. L’espace qui occupe le plus de place est assurément l’Inde, avec cinq chapitres consacrés à cette seule région. Si un tel travail ne peut se réclamer de l’exhaustif, on regrettera toutefois l’absence de certains autres territoires, à l’image de l’île de Madagascar. À l’inverse, la présence d’autres localités, comme l’Égypte, interpelle tant la démonstration par ailleurs brillante de l’auteur semble éloignée des rives de l’océan Indien. L’ambition d’une telle somme n’en reste pas moins impressionnante. Dès l’introduction Anna Winterbottom et Facil Tesfaye se donnent en effet pour objectif de réfléchir au rôle de la médecine et des questions de santé dans l’émergence d’un paradigme indiaocéanique. De fait, nous ne pouvons que rejoindre les coordinateurs lorsqu’il s’agit de souligner la place timide qu’occupe cette région dans l’histoire des sciences et de la médecine, domaine ayant pourtant connu un développement considérable ces dernières décennies. Lorsque l’on évoque l’océan Indien, c’est surtout pour se concentrer sur le commerce, son économie, les échanges culturels ou politiques d’un espace toutefois jamais homogène. L’influence des travaux de l’historien Fernand Braudel se fait ici sentir en ce qu’il s’agit de considérer à partir des questions de santé la cohérence de ces « mondes de l’océan Indien »1. On regrettera à ce titre que les travaux de l’historien et anthropologue français Philippe Beaujard ne soient pas réellement discutés tant ils auraient pu enrichir les questions posées dès l’introduction (tout juste sont-ils ponctuellement évoqués dans la conclusion de l’ouvrage, menée par l’historien Michael N. Pearson).
Y’a-t-il seulement une unité indiaocéanique ? Au terme de la lecture, rien n’est moins sûr. Les chapitres, à l’exception d’un, restent en effet concentrés sur le modèle national ou impérial, sans qu’une réelle unité n’émerge à propos d’une région qui reste mue par des représentations et des pratiques hétéroclites. Le grand mérite de cette somme est justement de souligner l’hétérogénéité des réalités de santé qui concourent à l’intérieur d’une même localité. En variant la focale, se dessinent ainsi des échanges, des rencontres ou des rejets qui se nourrissent de réseaux de circulations complexes, non exclusifs, et particulièrement féconds. En ce sens, le chapitre de Julie Laplante sur l’empreinte contemporaine de la « médecine indigène » en Afrique du Sud se révèle particulièrement intéressant en ce qu’il fait de la ville du Cap un point de rencontre entre les mondes de l’océan Indien, là où s’articulent tout à la fois héritages locaux, approches ayurvédiques d’origines indiennes, recompositions des bossiedoktors rastafari et enjeux biomédicaux et financiers portés par les laboratoires pharmaceutiques.
Et si nombre de chapitres insistent sur la médecine comme support d’intégration régionale, le chapitre de l’anthropologue Karine Aasgaard Jansen est autrement plus singulier en ce qu’il réfléchit au rôle de la médecine comme moyen de différenciation pour l’île de La Réunion face aux autres îles de l’océan Indien occidental ou au continent africain. Le discours politique réunionnais s’est en effet saisi du risque épidémiologique pour se distinguer des pays voisins présentés comme des espaces pathologiques. À travers le paludisme – et depuis 2005 le chikungunya – le risque épizootique se fait ainsi le support d’une forme de mise en scène qui, à travers la lutte contre le moustique, cherche à inscrire durablement l’île dans le giron métropolitain, dans la mobilisation d’un risque sanitaire ordinairement rattaché aux pays dits « du sud ». En adoptant un tel discours plus ou moins à distance des réalités empiriques, certains courants politiques opposés à l’indépendance font ainsi souhait de « modernité » et du nécessaire alignement sur les politiques sanitaires occidentales. À cet endroit, le discours politique s’imbrique étroitement au discours épidémiologique, tandis que se superposent enjeux de santé et enjeux identitaires. En sous-main, le risque épidémiologique est ainsi associé à un certain archaïsme, tandis que ces zoonoses sont accolées aux populations non-blanches et à « l’exotisme » de régions voisines présentées comme moins « civilisées ».
Plus largement, la question de la rencontre entre ambitions politiques, identifications culturelles et assises médicales reste un jalon au cœur de la majorité des contributions. À ce titre, on saluera la contribution de l’historienne Yoshina Hurgobin qui est l’une des seules à se concentrer sur les pratiques sociales qui concourent aux réalités médicales d’une population plus large que les seules controverses de spécialistes, de médecins, de politiques ou d’administrateurs. En se concentrant sur l’île Maurice au XIXe siècle, elle réarticule le développement de la médecine à l’arrivée de la main-d’œuvre sous contrat et des bagnards. Son chapitre a pour grand mérite de mettre au centre ces travailleurs, parfois utilisés comme de véritables leviers idéologiques entre différents groupes politiques aux intérêts antagonistes. Les différentes représentations médicales associées à ces populations font ainsi trace d’une fracture entre partisans de l’esclavage et défenseurs du travail sous contrat. Les institutions hospitalières, démontrent-elles, sont alors largement utilisées pour restreindre la mobilité des classes ouvrières, tandis que se façonnait une idéologie médicale indissociable des recompositions laborieuses de l’époque.
Face à la richesse des itinéraires proposés dans ces deux volumes, il est bien entendu impossible d’en proposer un retour exhaustif et tout juste pouvons-nous aborder superficiellement quelques-unes de ces propositions. Il aurait ainsi fallu s’attarder plus en détails sur l’étude de l’anthropologue Cristiana Bastos et de l’historienne Ana Cristina Roque quant à la rencontre entre médecine asiatique et médecine portugaise à partir des réalités du Mozambique des années 1870. Ou encore, revenir sur le chapitre de l’historienne Anouska Bhattacharyya quant à la gestion de la folie dans l’Inde du XIXe siècle et la porosité culturelle que permet l’asile, face à une institution encore souvent présentée comme « totale » et hermétique aux recompositions sociales extérieures.
Au terme de la lecture, nulle identité indiaocéanique ne se dessine. Probablement d’ailleurs n’est-ce pas là une réponse à souhaiter, tant ces deux volumes permettent d’approcher la richesse des combinaisons qu’offre cet espace géographique pour penser les enjeux de santé, leur complexité, leur pluralité et leur connexion avec un monde large qui ne saurait se limiter à cette seule région. À l’intérieur de cette géographie, les questions de santé semblent en effet avoir emprunté autant de voies qu’il y a de sociétés, sans que ces enjeux ne dessinent une réelle homogénéité sur l’un ou l’autre de ces versants. C’est au contraire la valeur combinatoire de ces modèles qui fait la richesse d’un espace paradoxalement tenu à l’écart dans l’historiographie de la santé, à l’inverse d’autres régions comme l’espace atlantique ou méditerranéen. Resituée sur la longue durée, l’étude de ces différentes réalités permet pourtant d’élargir, de complexifier et à terme d’enrichir notre compréhension de ces questions, et ce afin de mieux penser les circulations matérielles ou affectives qui façonnent ces espaces. Assurément, le travail d’Anna Winterbottom et Facil Tesfaye inaugure une série de travaux qui n’en sont qu’à leurs prémices.
