Recension d’ouvrage : Pierre-Éric Fageol et Frédéric Garan, La Réunion-Madagascar : une histoire connectée dans l’océan Indien (années 1880-1970), Saint-Denis, Presses universitaires indianocéaniques, 2021, 356 p. (Préface de Claude Prudhomme)

DOI : 10.61736/tsingy.374

Texte

Pierre-Éric Fageol et Frédéric Garan, tous deux enseignants-chercheurs au centre de recherche « Océan Indien, Espaces et Sociétés » (OIES) de l’Université de La Réunion, et principaux animateurs de la revue Tsingy, nous proposent dans cet ouvrage une lecture fort pertinente des relations malgacho-réunionnaises dans une perspective assez novatrice d’histoire globale. Grâce à des sources archivistiques abondantes et variées (Archives départementales de La Réunion, Archives de la République malgache à Antananarivo et Archives nationales d’Outre-Mer à Aix-en-Provence), au dépouillement de la presse coloniale d’époque réunionnaise, malgache et métropolitaine, et à une recherche historiographique très poussée (publications, thèses et mémoires universitaires) se rapportant au sujet, les deux auteurs nous livrent une « histoire connectée » des deux îles, fleurons de l’empire colonial français dans le Sud-Ouest de l’océan Indien.

Conçus de manière thématique, tout en respectant une progression chronologique, les sept chapitres de l’ouvrage abordent des sujets aussi divers que la genèse et les fondements de l’idée, chère aux élites créoles, d’une Réunion, « colonie colonisatrice ». Puis la perception des migrations de populations entre les deux îles, dont la nature et les objectifs sont très différents dans un sens comme dans l’autre : des engagés malgaches pour les besoins de la main-d’œuvre sur les champs de canne à sucre à La Réunion d’un côté, et de l’autre des petits colons créoles, considérés et traités avec mépris de parasitaires et de « marécageux » par les administrateurs coloniaux sur la côte orientale de Madagascar. Cet épisode est suivi très tardivement, et paradoxalement, d’un essai d’implantation de colons réunionnais beaucoup plus sérieuse et appuyée dans le moyen ouest malgache (région de la Sakay), alors que le processus de décolonisation est déjà largement entamé. Les auteurs se penchent également sur l’implication des deux colonies dans les conflits régionaux (guerres franco-merina de 1883-1885 et de 1895-1896) et dans les deux guerres mondiales, par le biais de l’effort de guerre et du recrutement de soldats volontaires pour défendre la mère patrie. La Grande île exerce un effet d’attraction contrastée dans l’imaginaire réunionnais : pour les élites, Madagascar regorge de richesses et apparaît comme un El Dorado à conquérir, tandis qu’elle représente une échappatoire pour les plus défavorisés, autrement dit les petits blancs créoles déclassés par l’abolition de l’esclavage. Madagascar renvoie ainsi un effet de miroir sur les clivages sociaux existant à La Réunion. De même pendant leur séjour dans la grande île, ces colons créoles subissent souvent les foudres des administrateurs coloniaux qui leur font ressentir leur véritable identité : non malgache mais non vraiment français non plus. Se pose aussi la question de la perception et du vécu des migrants malgaches à La Réunion, pendant la période esclavagiste suivie de celle dite de l’engagisme, en passant par les exilés politiques au début du XXe siècle (la reine Ranavalona, les Menalamba). Il ressort de la lecture de cet ouvrage un constat quelque peu éludé mais fondamental : il s’avère impossible, voire impensable, de parler des relations entre Madagascar et La Réunion sans passer par la France. L’histoire connectée des deux îles ne paraît intelligible que par la médiation de la métropole commune.

Bien illustré, cet ouvrage offre une cartographie et une iconographie abondantes qui rendent l’ouvrage d’un abord facile et la lecture vivante et agréable. Loin d’alourdir cette dernière, la pléthore de citations contribue à dégager les principaux ressorts de la rhétorique et de l’imaginaire véhiculés par les acteurs. La bibliographie indicative trop brève est heureusement compensée par nombre de références historiographiques et une abondance de notes infrapaginales qui démontrent un souci évident de rigueur et de précision et la volonté de coller aux sources. Pierre-Éric Fageol et Frédéric Garan nous livrent ici un véritable essai d’histoire connectée qui sera bien utile aux chercheurs et aux étudiants de l’océan Indien occidental, voire au-delà. Ces deux auteurs ouvrent indubitablement une perspective féconde pour une histoire décloisonnée des différentes îles de la région. Dans la lignée de cet ouvrage, une histoire connectée dans le sens Madagascar-La Réunion serait ainsi la bienvenue : comment La Réunion et les Réunionnais ont-ils été perçus par les élites et les populations malgaches dans le contexte colonial ? Comment expliquer l’effet d’attraction/repoussoir de La Réunion dans l’imaginaire malgache ? Le sentiment de filiation entre les deux îles, généré par les migrations malgaches à La Réunion, est-il réciproque ? Autant d’interrogations, relevant d’une histoire sociale des mentalités, dont les réponses compléteraient les analyses développées dans cet ouvrage.

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Tovonirina Rakotondrabe, « Recension d’ouvrage : Pierre-Éric Fageol et Frédéric Garan, La Réunion-Madagascar : une histoire connectée dans l’océan Indien (années 1880-1970), Saint-Denis, Presses universitaires indianocéaniques, 2021, 356 p. (Préface de Claude Prudhomme) », Tsingy [En ligne], 25 | 2022, mis en ligne le 21 août 2025, consulté le 10 janvier 2026. DOI : 10.61736/tsingy.374

Auteur

Tovonirina Rakotondrabe

Université de Toamasina (Madagascar)

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