Texte

La constitution du comité d’expertise rend compte des perspectives croisées que nous avons souhaité mettre en œuvre pour l’élaboration de ce double volet autour de l’enseignement en situation coloniale et postcoloniale. Historiens et historiennes, sociohistorien, sociolinguistes, didacticiens et didacticiennes se sont associés pour permettre d’élargir et d’enrichir le spectre des questionnements scientifiques sur une question d’actualité et en débat depuis quelques années. Que l’ensemble des collègues soient ici remerciés pour leur travail d’évaluation et les conseils prodigués aux contributeurs. Ils ont prouvé que le décloisonnement des champs épistémiques permet de recadrer et réinterroger des concepts parfois « nomades » qui selon Edgar Morin gagnent à transgresser parfois certaines frontières académiques :

Les concepts voyagent et il vaut mieux qu’ils voyagent en sachant qu’ils voyagent. Il vaut mieux qu’ils ne voyagent pas clandestinement. Il est bon aussi qu’ils voyagent sans être détectés par les douaniers ! En fait, la circulation clandestine des concepts a quand même permis aux disciplines de se désasphyxier, de se désembouteiller. La science serait totalement embouteillée si les concepts ne migraient pas clandestinement1.

L’histoire de l’éducation, de l’enseignement et de la formation en situation coloniale et postcoloniale fait ainsi l’objet depuis une vingtaine d’années de profonds renouvellements en croisant tout à la fois les nouveaux paradigmes de l’histoire de l’éducation et de l’enseignement, de l’anthropo et socio-didactique des disciplines et ceux des études coloniales, postcoloniales et décoloniales2. S’insérant entre ces divers champs de recherche fortement et historiquement structurés, de nouvelles référentialités émergent et décloisonnent ce champ d’étude quelque peu en marge et singulier au regard des autres disciplines scientifiques.

Les transferts de certaines perspectives sur le champ colonial permettent à la fois de considérer l’école comme une institution avec ses structures et ses normes de fonctionnement adaptées mais aussi les colonies comme un objet d’enseignement3, un prescrit à enseigner œuvrant à l’éducation et à la construction identitaire des élèves que ce soit dans les colonies ou en métropole4. La « mise en discipline des savoirs coloniaux »5 et le rôle joué par les instituts coloniaux ont dans ce sens favorisé la propagande coloniale qui s’est en partie portée sur l’enseignement et la formation6.

La place accordée aux acteurs7 et aux pratiques d’enseignement8 ouvre notamment de nouvelles problématiques de recherche sur l’efficience d’une école coloniale qui dépasse le seul cadre de la mission civilisatrice et de sa vocation assimilatrice9 en se basant le plus souvent sur les seules références « racialistes » des chantres de la colonisation10. Du curriculum prescrit au curriculum réel, des discours scolaires aux pratiques de classe, des cadres officiels de référence à l’émergence de nouvelles référentialités coloniales, les perspectives de recherche sont désormais à la croisée de divers champs convoquant tout à la fois une histoire sociale de groupes professionnels issus du milieu éducatif11 et une histoire des fondements didactiques et pédagogiques de l’enseignement colonial12. La circulation de modèles pédagogiques depuis les métropoles et entre les colonies interroge également les mobilités impériales13 et le rôle des acteurs sur les stratégies éducatives coloniales dans une perspective transnationale14 et transimpériale15.

Les recherches engendrées par les études postcoloniales et décoloniales16 tendent enfin à montrer que le « legs colonial »17 fait toujours débat et que l’étude scolaire du « fait colonial » demeure didactiquement complexe et non neutre quels que soient les territoires et les périodes étudiés18. Cela constitue spécialement un défi majeur pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les territoires d’outre-mer19, pour l’utilisation également des langues vernaculaires20 où les enseignants se retrouvent le plus souvent démunis pour appréhender des questions encore considérées comme vives pour un certain nombre d’entre eux21. Tout en prenant en compte les particularités de l’océan Indien, les propositions émanant d’autres aires coloniales permettent d’établir d’utiles comparaisons. Le premier volume de ce double dossier (Tsingy n° 24 et 25) illustre certaines problématiques évoquées dans ce cadrage. Christine Mussard22 nous invite d’abord à comprendre les enjeux politiques qui se jouent autour de la scolarisation et la fréquentation scolaire au début de la guerre d’Algérie. En effet, en septembre 1956, à quelques jours de la rentrée, les services des sous-préfectures de Blida et de La Calle sont alertés par un appel à la grève scolaire lancé par le FLN aux parents d’élèves des écoles primaires. La surveillance des « Français musulmans » s’étend alors aux élèves des établissements scolaires et mobilise divers acteurs venus de l’administration civile, de l’Éducation nationale et de l’armée. Dans ce conflit où l’adhésion des populations civiles est un enjeu majeur pour le FLN autant que pour les autorités coloniales, l’absence en classe devient un geste politique.

Dans le cadre d’une approche sociohistorique, Raoul Lucas évoque le cas singulier de certaines mobilités intercoloniales entre La Réunion et la grande île voisine de Madagascar pour pallier les manquements structurels des systèmes éducatifs coloniaux et postcoloniaux. L’auteur évoque ainsi le rôle joué par le collège jésuite de Saint Michel à Tananarive, dans l’accès de jeunes élèves réunionnais à un enseignement secondaire complet. Ce phénomène, qui est initié alors que La Réunion et Madagascar sont sous le statut colonial, se poursuit bien après la départementalisation de La Réunion (1946) et l’indépendance de la Grande Île (1960). Cette étude conduit à montrer que l’accès de jeunes réunionnais au second cycle du secondaire est à rechercher hors du seul lycée dont dispose La Réunion. C’est ainsi que le collège Saint Michel, à Tananarive, devient une voie insolite de recours parfois nécessaire.

Quittant la période coloniale, Héloïse Kiriakou met clairement en évidence les enjeux de l’héritage colonial et des modalités de mise en œuvre d’un enseignement postcolonial au Congo-Brazzaville. Les structures scolaires avaient été, en grande partie, mises en place à l’époque coloniale et beaucoup d’entre elles étaient encore administrées par les missions religieuses après les indépendances en 1960. Au Congo-Brazzaville, les autorités s’étaient accommodées de cet héritage même après la révolution d’août 1963 qui avait conduit à la mise en place d’un régime socialiste. En revanche, durant cette période, des expérimentations ont été menées dans les quartiers de Brazzaville par les militants des organisations de jeunesse qui ont été très actifs sur le terrain après 1963. Sans attendre de directives venant d’en haut, ils ont organisé, entre autres, des cours d’alphabétisation pour adultes et des formations politiques alternatives. La question de la réforme du système scolaire est cependant revenue sur le devant de la scène politique après l’éviction du président Massamba-Débat en 1968 et son remplacement par le commandant Marien Ngouabi. Ses opposants ont, en effet, saisi l’occasion de cette transition forcée pour exiger une réforme de l’éducation. L’auteure analyse ainsi le projet « d’école du peuple » défendu par le principal syndicat étudiant, l’UGEEC (l’Union Générale des Élèves et Étudiants Congolais), et un réseau de coopérants marxistes, afin de comprendre les enjeux scolaires et la dimension politique et idéologique de ce projet.

Jean-Lémon Koné présente de son côté un modèle éducatif postcolonial quelque peu différent de celui exposé pour le Congo-Brazzaville. Son étude évalue également le passage de la situation coloniale à la situation postcoloniale dans le système éducatif de la Côte d’Ivoire de la fin des années 1940 au milieu des années 1970. Cependant, les mécanismes de transition sont observés sous l’angle des parcours professionnels des enseignants du primaire et l’impact que cette indépendance a pu jouer sur quelques parcours individuels bien ciblés La prise en compte des processus décisionnels y compris la réaffectation du personnel et des lieux, la nationalisation et la réaffectation du modèle de formation des enseignants hérité de la domination française au gré des variations des relations internationales avec la France ainsi que les stratégies nationales de développement grâce à l’action des acteurs individuels et collectifs de la société civile émergente sont ici au cœur d’une problématique éclairante sur les modèles de transition éducatif postcoloniaux.

Entre le récit de témoignage et la démarche ethnographique, Thierry Simon quitte quelque peu son identité de géographe pour dresser un bilan critique des projets de coopération bilatéraux mis en œuvre dans le secteur de l’éducation, entre 1992 et 2000, au Tchad puis au Mali. Son expérience témoigne, en qualité d’acteur et de « conseiller culturel et de coopération éducative » du service de coopération et d’action culturelle des ambassades de France de ces deux pays saharo-sahéliens, des difficultés rencontrées, des ajustements et des inflexions qui ont été jugés utiles pour mieux cadrer les projets bilatéraux franco-nationaux menés dans un environnement politique et social complexe où les dispositifs éducatifs arabo-islamiques prennent une importance croissante.

Enfin, Stéphane Minvieille, historien et didacticien de l’histoire, nous renvoie à la problématique du « legs colonial » et postcolonial et de la thématique encore peu explorée de la conscience historique chez les anciens peuples colonisés. L’étude de plus de 3 000 récits sert ainsi de support à l’analyse de la conscience historique des élèves calédoniens et vanuatais. À l’image du « récit du commun »23, il s’agit d’une histoire nationale racontée par les élèves des deux archipels. La période coloniale y occupe une place importante et révèle que celle-ci joue un rôle prépondérant dans la manière dont les élèves construisent, structurent et analysent les rapports entre passé, présent et futur. En outre, la manière de raconter la colonisation montre le poids encore très lourd d’une perception influencée par une rhétorique coloniale qui interfère dans la compréhension que les élèves peuvent avoir de cette période. Enfin, si les élèves calédoniens et vanuatais accordent une place très importante à la colonisation pour raconter l’histoire de leur pays, la manière dont celle-ci est mobilisée diffère assez sensiblement. Au Vanuatu, dans une perspective téléologique, la période coloniale sert de marchepied à l’indépendance alors qu’en Nouvelle-Calédonie, la colonisation divise les élèves, surtout lorsqu’il s’agit de savoir si elle doit entraîner le maintien ou la remise en cause des liens avec la France.

L’ensemble de ces articles interroge ainsi tout à la fois la « colonisation éducatrice »24, la mise en œuvre et les héritages de la mission civilisatrice25, les politiques éducatives et les acteurs qui les mettent en œuvre et les enjeux cognitifs actuels auprès des élèves26.

Que l’ensemble des auteurs soit ici remercié pour cette belle collaboration autour de thématiques de recherche qui nécessitent le croisement des regards et des perspectives à des fins heuristiques renouvelées.

Notes

1 Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 154. Retour au texte

2 Pour les questions d’épistémologie, voir Pascale Barthélémy, « L’enseignement dans l’Empire colonial français : une vieille histoire ? », Histoire de l’éducation, n° 128, 2010. Retour au texte

3 Gilles Boyer, Pascal Clerc et Michèle Zancarini-Fournel (dir.), L’école aux colonies, les colonies à l’école, Lyon, ENS Éditions, 2013. Retour au texte

4 Pierre-Éric Fageol, « Enseignement de l’histoire et construction identitaire en milieu indiaocéanique », Y. Rolland, J. Dumonteil, T. Gaillat & V. Tampoe (dir.), Heritage and Exchanges. Multilingual and Intercultural Approaches in Training Context, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2015, p. 117-135. Retour au texte

5 Pierre Singaravelou, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, p. 231-233. Retour au texte

6 Laurent Morando, Les Instituts coloniaux et l’Afrique (1893-1940). Ambitions nationales, réussites locales, Paris, Karthala, 2007, p. 201-213. Retour au texte

7 Céline Labrune-Badiane & Étienne Smith, Les Hussards noirs de la colonie - instituteurs africains et « petites patries » en AOF (1913-1960), Paris, Karthala, 2018. Yves Denéchère (dir.), Enjeux postcoloniaux de l’enfance et de la jeunesse. Espace francophone (1945-1980), Bruxelles, Peter Lang, 2019. Retour au texte

8 Cédric Hossen, Pierre-Éric Fageol & Nathalie Wallian (2020). « Adapter l’enseignement au milieu colonial entre 1923-41 : éclats de copies d’élèves du Lycée Leconte de Lisle de La Réunion », S. Genevois, N. Wallian (éds.), Enseigner-apprendre en tous terrains : de la didactique contextuelle à la contextualisation du didactique, Paris, Éditions Archives contemporaines, p. 31-60. Retour au texte

9 Antoine Léon, Colonisation, enseignement et éducation, Paris, L’Harmattan, 1991. Retour au texte

10 Carole Reynaud-Paligot, L’école aux colonies. Entre mission civilisatrice et racialisation (1816-1940), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020. Retour au texte

11 Pascale Barthélémy, Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 ; Simon Duteil, Enseignants coloniaux. Madagascar, 1896-1960, Thèse de l’université du Havre, 2009 ; Simon Duteil, « Un instituteur colonial à Madagascar au début du XXe siècle », Histoire de l’éducation, n° 128, 2010. Retour au texte

12 Pierre-Éric Fageol, Identité coloniale et sentiment d’appartenance nationale sur les bancs de l’école à La Réunion, Saint-Denis, Presses Universitaires Indianocéaniques, 2020, 280 p. ; Maurice Edenz, Faire l’école dans une « vieille colonie ». Un État colonial aux prises avec le monde scolaire de la Guyane française (de 1928 au début des années 1950), Thèse soutenue le 15 juin 2018, à Sciences Po Paris. Retour au texte

13 Pierre Singaravelou, op. cit., p. 87-132. Retour au texte

14 Damiano Matasci, L’école républicaine et l’étranger, Lyon, ENS Éditions, 2015. Retour au texte

15 Rebecca Rogers, « Conversations About the Transnational: Reading and Writing the Empire in the History of Education », Eckhardt Fuchs & Eugenia Roldán Vera, The Transnational in the History of Education. Concepts and Perspectives, Londres, Palgrave Macmillan, 2019. Retour au texte

16 Marie Salaün et Benoît Trépied, « Introduction. Sortir du colonial sans décoloniser ? », Outre-Mers. Revue d’histoire, n° 406-407, 2020, p. 7-23. Retour au texte

17 Jean-François Bayart et Romain Bertrand, « De quel ”legs colonial” parle-t-on ? », Esprit, n° 12, 2006, p. 134-160. Retour au texte

18 Laurence De Cock, « Un siècle d’enseignement du ”fait colonial” dans le secondaire de 1902 à nos jours », Histoire@Politique, vol. 18, n° 3, 2012, p. 179-198. Retour au texte

19 Edenz Maurice, « L’adaptation de l’enseignement scolaire en situation postcoloniale. Créolisation et identité nationale au prisme des enseignants en Guyane de 1945 à la fin des années 1970 », Jérémie Dubois et Patricia Legris (dir.), Disciplines scolaires et cultures politiques. Des modèles nationaux en mutation depuis 1945, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2018, p. 19-32. Retour au texte

20 Marie Salaün, L’école indigène. Nouvelle-Calédonie (1885-1945), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005 ; Marie Salaün, « L’enseignement de la langue française dans les écoles indigènes en Nouvelle-Calédonie, (1863-1945) », Histoire de l’éducation, n° 128, 2010, p. 5-27 ; Pierre-Éric Fageol, « Une impossible éducation plurilingue en situation coloniale. Discours sur le créole dans les apprentissages sous la Troisième République à La Réunion », Tsingy n° 19, 2016, p. 99-114. Retour au texte

21 Sylvain Genevois & Pierre-Éric Fageol, Étude sur les adaptations des programmes d’Histoire-Géographie à La Réunion, Rapport d’enquête, Université de La Réunion-Laboratoire ICARE (2017) (hal-01660391). Retour au texte

22 La présentation des diverses contributions reprend en partie les résumés initialement conçus par les auteurs. Retour au texte

23 Françoise Lantheaume & Joecelyn Létourneau (dir.), Le récite du commun. L’histoire nationale racontée par les élèves, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2016. Retour au texte

24 Pascale Bezançon, Une colonisation éducatrice ? L’expérience indochinoise (1860-1945), Paris, L’Harmattan, 2002. Retour au texte

25 Damiano Matasci, Miguel Bandeira Jerónimo et Hugo Gonçalves Dores (dir.), Repenser la « mission civilisatrice ». L’éducation dans le monde colonial et postcolonial au XXe siècle, Rennes, PUR, 2020. Retour au texte

26 Sylvain Genevois & Pierre-Éric Fageol (2021). « Adapter ou contextualiser ? Une question récurrente et un défi majeur pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les territoires d’outre-mer », Carrefours de l’éducation (en cours de publication). Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Pierre-Éric Fageol, « Introduction », Tsingy [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 21 août 2025, consulté le 10 janvier 2026. DOI : 10.61736/tsingy.379

Auteur

Pierre-Éric Fageol

Maître de conférences, Université de La Réunion

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