La finalité d’une sensibilisation à l’histoire n’est pas seulement de transmettre des connaissances et des méthodes mais également des valeurs. Comme le rappelle, non sans véhémence, Antoine Prost, « l’histoire (…) est toujours peu ou prou instrumentalisée »1. Ce constat est d’autant plus valide lorsque nous évoquons le récit et la réception d’une histoire nationale telle qu’elle était perçue au cours de la Troisième République. La Nation y était alors conçue comme une identité collective, un savoir partagé et un commun sentiment d’appartenance.
Les récits historiques devaient pourvoir à ce processus d’identification même en situation coloniale. Cette construction idéologique et mémorielle mettait ainsi en évidence une communauté imagée, pour reprendre les termes de Benedict Anderson2, quitte à inventer une tradition permettant de connecter les sociétés à un projet politique ambitieux3. Elle exigeait le sacrifice car « la grande patrie, terre du père, figure héroïque et farouche née de l’épique révolutionnaire, appelle à la levée en masse (…) : pour elle, un Français doit mourir »4. Même en situation coloniale, cette rhétorique semble avoir été pleinement intégrée par les Réunionnais si nous considérons les efforts consentis lorsque la patrie était en danger5. Or, la Grande Guerre et le cortège de violences qui l’ont accompagnée bousculent ce principe sacré de la grande patrie et légitiment de nouveaux sentiments où la petite patrie trouve les moyens de s’exprimer. Ce constat très largement défendu par la communauté des historiens est pourtant à nuancer si l’on considère que la construction d’une mémoire historique locale est bien antérieure à la rupture de la Grande Guerre.
Notre propos est donc d’analyser la production de récits historiques prenant en compte (à des degrés divers et contrastés) les spécificités réunionnaises selon un empan chronologique s’étirant du Second Empire à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. La variété des supports (manuels d’enseignement, ouvrages érudits) permet d’entrevoir le panel de documents convoqués (ou convocables) dans l’espace qui s’ouvre entre l’histoire à enseigner et l’histoire enseignée. L’analyse tend à établir leur structure, leur contenu informationnel et surtout leur aspect normatif dans une perspective de renversement de focale où l’histoire des territoires de proximité devient désormais une priorité. Au-delà des prescriptions allant en ce sens (textes de lois, instructions officielles), ces supports sont à considérer comme des recommandations permettant d’imaginer des changements dans les pratiques d’enseignement6. Ce renversement de la hiérarchie d’ordre axiologique définissant l’histoire de l’île par rapport au prisme métropolitain7 n’a pas été sans conséquences sur l’élaboration de nouveaux contenus d’enseignement ainsi que sur les revendications politiques et identitaires durant l’entre-deux-guerres. De la construction d’une mémoire « îlot-centrée » à un besoin de reconnaissance, le raccourci semble probant pour la société coloniale réunionnaise en quête de recherche de sens pour justifier son sentiment d’appartenance à la Nation française.
Du national au local : les logiques d’emboîtement d’échelles
La parution d’ouvrages érudits d’histoire locale8et de récits édifiants9 mettant en scène des Réunionnais est consubstantielle à la valorisation de la petite patrie et participe au processus de patrimonialisation10 et donc de valorisation de l’identité réunionnaise, tout en se mettant au service d’une pédagogie d’un sentiment patriotique plus global. La partie illustrant le tout, le récit historique est « une initiation à l’admiration amoureuse et [l’] expression »11 de la petite patrie pour mieux honorer la grande. Toutefois, afin d’échapper aux contradictions de ce solipsisme, il convenait d’établir une logique d’emboîtement d’échelles permettant aux Réunionnais non de s’inscrire dans deux réalités identitaires distinctes, mais de comprendre selon une logique organiciste l’interdépendance des petites patries et la supériorité émanant de la grande. En ce sens, le tout – la grande patrie – est plus que la somme de ses parties – les petites patries – selon le paradigme holiste. Comme le souligne Mona Ozouf pour les petites patries de la France métropolitaine sous la Troisième République :
Le moyen d’échapper à cette contradiction (…) a été le recours à la métaphore de l’organisme. La grande patrie n’est pas seulement l’agrégat de petites unités dont la liaison serait indifférente : chacune des petites patries s’acquitte des tâches auxquelles la vouent ses ressources et ses talents, verse au trésor national le corbillon de ses inventions, de ses grands hommes, de ses paysages, dans une réciprocité d’action qui fait de la grande patrie beaucoup plus qu’une pluralité : une totalité ordonnatrice, animatrice, intégratrice, douée d’une vie singulière. (…) Entre la grande et la petite patrie, du même coup, ni affrontement ni conflit. Une hiérarchie à coup sûr, mais qui n’implique ni dominants ni dominés, tout juste la reconnaissance que la figure supérieure – la grande patrie – surplombe la figure inférieure et l’englobe12.
De la sorte, la petite patrie réunionnaise peut-être intégrée au giron national même si cela suppose de limiter, de circonscrire ses spécificités pour favoriser son ancrage à la grande dans une vision politique unitariste. Ce principe permet également d’atténuer le statut colonial de l’île, tout au moins de ne pas mettre en lumière sa dépendance de facto, pour au contraire insister sur les valeurs républicaines qui autorisent une communion de pensée avec la métropole13. Le partage de la « chose publique » ou tout au moins l’illusion de son partage gomme en partie la réalité d’une situation coloniale faite, par nature, de dépendance et de domination.
De surcroît, l’argumentaire reprend le modèle de la Grèce antique proposé par Numa Fustel de Coulanges où l’enclos sacré des ancêtres de la petite patrie est garanti par l’amour que l’on porte à sa propre cité14. C’est en ce sens que, « la personne humaine compte pour bien peu de chose vis-à-vis de cette autorité sainte et presque divine qu’on appelait la patrie ou l’État »15 et que sa disparition provoque la perte des « vertus » de « l’âme »16 que l’on tient de ses ancêtres. L’écueil est cependant de présenter les charmes et la richesse patrimoniale de La Réunion à travers des objets familiers dont on peine à transcender l’importance pour quiconque ne sait les reconnaître. Les principes d’une sensibilisation aux réalités locales s’affirment pourtant progressivement, notamment sous l’influence du géographe Paul Vidal de la Blache après la publication de son article « La géographie à l’école », en octobre 1907 pour le Manuel Général17. Il insiste en effet sur l’adaptation nécessaire des programmes aux réalités du pays car « moralement (…), c’est-à-dire par ses impressions, ses habitudes, ses souvenirs, [l’homme] tient à sa contrée d’origine »18. Cette réflexion semble probante pour notre propos lorsque l’on se penche sur les nombreux récits des élites réunionnaises exilées en métropole qui ne cessent de vanter les mérites de leur île natale. Déjà en 1902, dans une conférence pour les Sociétés savantes, Vidal de la Blache insistait sur cette idée qu’en « renforçant la physionomie passée de nos vieux pays », on comprend mieux la forte « empreinte locale » des sociétés, « un milieu spécial »19 qui n’empêche nullement son intégration à une entité plus grande. Le local fait donc partie des priorités des républicains et invite les éditeurs et les érudits à changer de focale. Cette gageure n’est pas sans intérêt pour les territoires coloniaux où la profondeur des liens avec le national semble plus complexe à mesurer. Pourtant, il semble que La Réunion ait dans ce domaine largement anticipé la volonté politique officielle si l’on en juge par la précocité de certains manuels et ouvrages érudits spécialisés en l’histoire et géographie de l’île.
De la construction d’une mémoire locale…
De prime abord, il convient de distinguer d’une part les ouvrages érudits et les manuels d’enseignement du local réalisés par les Frères des Écoles Chrétiennes et d’autre part ceux produits dans le cadre de l’enseignement public. Pourtant, qu’il s’agisse des uns ou des autres, on est avant tout frappé par la précocité de ces publications dont on retrouve la trace dès le début du XIXe siècle, frappé aussi par leur volonté constante de renouveler les acquis de la connaissance où l’encyclopédisme se mêle à une certaine forme d’exotisme colonial, où Clio s’associe à Calliope pour honorer la mémoire de Mnémosyne. Leur analyse permet d’entrevoir ce que leurs auteurs entendent transmettre de leur île natale et les possibles articulations de cet univers mental avec le reste de la Nation, même si, comme le souligne Anne-Marie Thiesse, « le regard extérieur serait plus pertinent que le regard familier pour saisir les beautés environnantes et pourrait donc servir de référence pour l’initiation à l’amour du sol natal »20. Cette constatation explique certainement l’influence des « exilés » dans la construction de cette rhétorique identitaire21.
Le choix des sources reste cependant délicat. Si notre objectif initial était de se concentrer uniquement sur les récits historiques n’ayant aucune vocation « scolaire », la réalité montre que la frontière est plus floue qu’il n’y paraît entre des ouvrages uniquement consacrés à l’élévation des esprits chez les élèves et ceux qui s’adressent indifféremment à un jeune public éclairé ou à des adeptes plus matures. C’est pourquoi, nous avons fixé une limite (qui reste à préciser) entre les premières commandes institutionnelles du ministère de l’Instruction publique et les ouvrages moins spécialisés s’adressant à un public plus large que leur seul titre nous inciterait à écarter de facto22.
Le premier manuel de 185623, à l’usage des Frères des Écoles Chrétiennes, est complété en 186324 par une édition plus complète des réalités locales qui sont abordées sous la forme de questions et de réponses, selon la méthode employée dans les catéchismes du XIXe siècle. La connaissance du pays natal a une finalité civique et religieuse. La beauté de l’île n’est que le reflet de la providence divine et le sentiment d’appartenance nationale accrédite une intégration pleine et entière au sol français :
Nous serons trop heureux si cette modeste Notice contribue à faire connaître et aimer davantage cette île favorisée de la Providence, cette colonie de Bourbon que l’étranger aborde en la saluant par ces mots : On se croirait sur le sol de la France25.
Il s’agit donc avant tout d’un support pédagogique pour « rester toujours bons chrétiens et bons Français ! »26. Les manuels reprennent la logique des emboîtements spatiaux qui courent de la famille jusqu’à la Nation. Cette démarche répond au souci pédagogique de partir du concret et du pathos pour aller vers une plus grande abstraction nécessaire à l’appréhension du national. C’est pourquoi, pour reprendre les termes d’Anne-Marie Thiesse, « l’attachement à la France est censé être la transposition de l’attachement (…) pour son sol natal »27. Cette logique est défendue par les plus grands universitaires comme Charles-Victor Langlois lorsqu’il évoque l’histoire de la Bretagne :
La France est une et indivisible, mais elle est composée de parties qui ont leur unité. (…) Nous avons tous une petite patrie dont nous aimons les paysages familiers, les costumes, les coutumes, l’accent, et dont nous sommes fiers. Aimer cette petite patrie, rien n’est plus légitime, rien n’est plus naturel, rien n’est plus propre à fortifier l’amour de la France, notre patrie commune.
La grande voix de la France, qui a toutes les inflexions depuis les plus douces jusqu’aux plus puissantes, est faite de voix distinctes, qui chantent à l’unisson. Chacune de nos vieilles provinces joue sa partie dans ce concert et contribue à l’harmonieuse perfection de l’ensemble28.
Pédagogie concrète s’il en est, de partir des représentations mentales et d’inscrire un sentiment national dans le cadre familier. Le local n’est pas une discipline, ni un savoir mais une approche pédagogique et surtout un esprit où l’affect côtoie une perception empreinte de topophilie29. Le principe d’identification nationale est une constante malgré la reconnaissance d’un particularisme colonial qui demeure pour les auteurs peu original par rapport aux particularismes d’autres régions de la France métropolitaine. Dans la Notice historique, géographique et religieuse sur l’île Bourbon, la langue créole est ainsi comparée à d’autres patois régionaux où la singularité lexicale rappelle le mélange des populations de l’île :
« Quelle langue parle-t-on à la Réunion ?
La langue française est parlée correctement par ceux qui ont reçu une certaine éducation, plus ou moins par les autres, comprise par tous les habitants même par les immigrants qui sont dans le pays depuis quelques années. Les habitants qui n’ont pas reçu de l’éducation et les autres, par goût et dans la familiarité, parlent le créole, formé de français altéré, mêlé à une foule de termes de marine et d’expressions empruntées aux langages cafre, indien, malgache, etc.
C’est, comme on dirait en France, le patois du pays, et il varie selon la classe qui le parle. (…) Le patois créole est un langage imagé et naïf ; s’il n’est pas riche par le nombre des expressions, il l’est certainement par la variété des intonations, qui changent quelque fois du tout au tout la valeur du mot prononcé30.
Certains documents sont présentés d’ailleurs en langue créole dans le manuel. Malgré l’articulation revendiquée entre le local et le national, le découpage chronologique est plus centré sur les réalités de l’océan Indien que sur celles qui concernent la métropole. Si les archives restent muettes sur la réception de ce manuel, nous pouvons convenir que le public concerné devait très largement dépasser le seul cercle des élèves des écoles confessionnelles. Il s’agit plus d’un catéchisme patriotique que d’un manuel à vocation pédagogique pour les jeunes élèves.
En dehors de l’enseignement religieux, les érudits réunionnais, bien souvent autodidactes sur le sujet, tentent également de mettre « à la portée de tous une série de faits (…) connus que d’un petit nombre »31. Ces manuels « destiné[s] à la jeunesse du pays » semblent d’autant plus nécessaires que « l’histoire d’un pays s’apprend dans les écoles (…) [et que] celle de la Réunion n’est pas enseignée »32. Structuré chronologiquement autour des différents gouvernorats, les récits tentent à la fois de montrer la spécificité de l’île en expliquant « les revers ou les succès qui ont affaibli ou augmenté sa fortune »33 et sa commune destinée avec la métropole. Cette littérature pédagogique et érudite s’est construite progressivement, de manière scientifique, s’appuyant sur une base documentaire élargie qui prend notamment en compte les archives administratives et les registres notariés. Le « vicomte de Rosamel, la comtesse de Drohojowska, Roy, Carayon, Billiard, Chrestien, Voïart, le frère Hiéronimo, Azéma, Focard, E. Trouette, Maillard, Lacaze et Elie Pajot »34 ont ainsi marqué l’historiographie locale. Chaque étude présente un intérêt pour remettre « sur pied le squelette décharné »35 de l’histoire de La Réunion et donne à lire une philosophie morale à vertu pédagogique. La distinction de l’origine des auteurs est également de plus en plus marquée au fil du temps. Elle permet de rendre compte de méthodes spécifiques entre d’un côté des récits reposant sur une analyse des archives métropolitaines et de l’autre, ceux reposant essentiellement sur l’érudition de personnalités réunionnaises. L’ouvrage collectif L’île de La Réunion (Ancienne Île Bourbon), publié en 1925, établit de la sorte une distinction entre les auteurs créoles et ceux d’origine métropolitaine. L’ingénieur colonial Maillard, ayant fait toute sa carrière sur l’île de La Réunion, a pu ainsi publier des Notes sur la Réunion36, « avec une précision toute scientifique »37. D’autres, comme M.I. Guet38, grâce à l’appui des archives de la Marine ont pu dresser un tableau « avec beaucoup de netteté et de saveur »39 de l’île Bourbon. Quelle que soit l’origine de l’auteur, l’articulation entre le local et le national reste pourtant de mise.
L’ouvrage de Georges Azéma, publié en 1859, est à cet égard significatif. Greffier de la Justice de Paix de Saint-Denis, conseiller municipal et membre de la Chambre consultative d’agriculture de l’île de La Réunion, ce notable entreprend son analyse par le biais des événements nationaux qui scandent « toutes les vicissitudes et tous les retours de fortune qu’a subi l’île Bourbon depuis sa fondation jusqu’à nos jours »40. Il appartient à l’une des plus anciennes familles de La Réunion puisque son ancêtre Jean-Baptiste Azéma serait arrivé dans les Mascareignes en 1732 et a été de manière éphémère gouverneur de Bourbon en 174541. Cet honneur, qui lie l’histoire de la famille à celle de l’un des grands personnages de l’histoire des Mascareignes, est rappelé dans son ouvrage lorsqu’il mentionne que Jean-Baptiste Azéma aurait reçu l’épée de Labourdonnais qui depuis « a été religieusement conservée dans la famille (…) comme un des grands souvenirs de nos annales »42. Le possessif « nos » se comprend ainsi de manière indistincte entre le patrimoine de la famille Azéma et celui de l’ensemble des Réunionnais. La mémoire de l’île passe donc par celle de ses élites.
L’objectif de Georges Azéma est d’écrire une histoire totale de l’île Bourbon et non de proposer des esquisses d’histoires. La date choisie initialement pour indiquer les débuts de l’histoire de son île n’est pas anodine. L’auteur ouvre son récit avec la prise de possession de l’île par le Saint-Louis en 1643, ce qui pour notre propos inscrit l’histoire de Bourbon uniquement dans le champ de l’histoire de France à travers la compagnie royale des Indes orientales. Les aspects politiques et diplomatiques sont prépondérants dans une présentation chronologique qui reprend les changements de régime au niveau national et les nominations des différents gouverneurs de l’île. L’étude du milieu n’est abordée que pour justifier la prospérité de l’île, car
la nature semblait avoir isolé l’île Bourbon pour la préserver des maladies qui affligent tant d’autres contrées. Grâce à sa température douce, à son ciel étoilé, à ses brises rafraîchissantes, à la disposition de ses montagnes, à la pureté de ses eaux et à d’autres circonstances climatériques, elle était garantie des fléaux qui se transmettent par le contact ou par les influences atmosphériques43.
L’exotisme de conception romantique et le déterminisme géographique forgent ainsi le caractère de l’âme créole. Influencé par toute une génération de poètes44 tels que Évariste de Parny45, Auguste Lacaussade46, Charles-Marie Leconte de Lisle47, Octave Lacroix48 ou Léon Dierx49, l’auteur met en évidence « les facultés de l’esprit créole, naturellement souple et facile »50. Mais si « le créole fait tout avec enthousiasme, (…) il ne sait pas persévérer dans ce qu’il entreprend. C’est à cette disposition, qui tient à la nature de son tempérament, que l’on pourrait attribuer la non réussite de tout ce que l’on a jusqu’à ce jour tenté »51. Dans un appendice l’auteur développe un argumentaire sur les attraits physiques de l’île où sont prises en compte la topographie, l’hydrologie, les variétés climatiques et la flore. Même si elle concède quelques contraintes naturelles, la description vante les mérites d’une île où chacun peut trouver son équilibre. En effet,
il ressort de l’aspect général de nos climats, que celui qui n’aurait qu’à chercher son bien-être pourrait vivre à son gré dans une température toujours douce en faisant quelques kilomètres vers la mer ou vers la montagne, au vent ou sous le vent, selon les saisons. L’habitant peut choisir sa demeure dans le climat qui lui convient : l’hiver, près du rivage, où il ne sentira jamais le froid ; et l’été, en s’élevant sur les hauteurs, où il respirera un air frais et salubre, à l’abri des chaleurs excessives. Il peut même satisfaire ses goûts selon qu’il préfère un climat sec ou humide, le calme ou la brise52.
Dans cette invitation baudelairienne au voyage, La Réunion n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté
L’ouvrage d’Élie Pajot, Simples renseignements sur l’île Bourbon53, en date de 1878, se présente différemment. Certes, l’histoire locale n’est perçue qu’à l’aune des grands changements politiques de l’histoire nationale (Compagnie des Indes, Révolution, Empire…), cependant les détails tendent à ancrer l’ouvrage dans une vision mémorielle spécifique à l’île. L’« enquête » présente une vision élitaire, empreinte d’ego-histoire54, où les aspects anecdotiques55 renvoient à l’imaginaire des premiers colons. Le conservatisme social56 et la défense des intérêts du clergé sont des constantes et expliquent selon les termes de l’auteur que « la pensée d’assimiler en tout les colonies à la France eut pu être permise à des débutants ; avec la marche du temps et un peu d’expérience elle ne serait que de l’impéritie au plus bas mot »57. La période révolutionnaire est ainsi vilipendée, le gouvernement populaire et « les agitations stériles qu’il avait entretenues » font l’objet de vives critiques. C’est pourquoi, selon l’auteur, les « colons » ont accueilli « favorablement le gouvernement fort et unitaire58 qu’introduisait l’arrêté consulaire de février 1803 »59. Le refus de l’abolition de l’esclavage se justifie par le maintien des intérêts de l’aristocratie locale et la peur de l’effondrement d’une paix sociale que la ségrégation raciale tend à préserver. La révolte des esclaves à Saint-Leu en 181160 est ainsi présentée comme la volonté d’exterminer les « blancs » et leurs propriétés sous couvert d’une supposée bienveillance des Britanniques alors maîtres des lieux.
La personnalité d’Élie Pajot et ses origines donnent un éclairage sur sa vision de l’histoire de Bourbon. Même si les renseignements restent lacunaires, nous disposons d’un éloge de Léonce Ozoux61 permettant de croquer quelques traits de l’homme public et de l’écrivain. Issu de la notabilité locale, Élie Pajot (1802-1887) a entretenu de nombreux liens avec Georges Azéma, puisque son père Jean-Baptiste Pajot était lié au père de ce dernier, à savoir Jean-François Azéma. En effet, tous deux ont été notamment membres de l’Assemblée coloniale et le père d’Élie Pajot a fait partie du mouvement Franc-Créole durant les années 1830. Élie Pajot a d’abord été premier adjoint à la mairie de Saint-Denis avant de remplacer en 1852 Candide Azéma (oncle de Georges) au poste de maire durant deux années. En qualité d’homme de lettres, il fait partie de la Société des Sciences et des Arts et à cet effet a participé à la rédaction de certains articles sur l’histoire de l’île Bourbon. Il fait ainsi paraître le résultat de ses travaux sur les anciens biens curiaux62, sur les plans de Saint-Denis63 et sur Joseph Desbassyns64 mais surtout il propose quelques bribes de son travail de synthèse dès 1873 en publiant un aperçu chronologique global sur l’histoire de l’île65. Enfin, Élie Pajot est également l’auteur d’un récit de voyage sur la métropole (Six mois en France) publié en 1887 qui relate son départ de l’île en 1875 et son « tour » dans certains hauts lieux de la culture française. Il décrit dans cet ouvrage ses impressions sur la mère patrie, cette France « qu’il voyait merveilleuse à travers tant de livres passés entre ses mains »66, sentiment certainement entretenu par l’origine parisienne de son épouse.
Les publications suivantes ont présenté parfois un caractère fort original telle celle de Gilles-François Chrestien67 organisée autour de « causeries » sur l’île de La Réunion. Une analyse rapide du sommaire indique la prétention de l’ouvrage. Il s’agit surtout d’évoquer, sous la forme d’un pointillisme peu ordonné, quelques événements de l’histoire politique (« Les Anglais à Saint-Paul, 1809 », « Prise de l’île, 1810 »68), de la toponymie (« Noms des quartiers69, histoire et légende »), des lettres (« Eugène Dayot », « Notice sur Bosse70 »), des techniques (« Télégraphe électrique ») ou enfin de quelques héros créoles (« Une héroïne créole », Juliette Dodu) de la découverte de l’île jusqu’aux progrès les plus récents du monde moderne. Une lecture plus précise des différentes sections de l’ouvrage valide le titre retenu par l’auteur. La liberté de ton ainsi que le choix des sujets laissent de nouveau entrevoir une égo-histoire peu soucieuse de la réalité mais qui permet d’entrer dans un imaginaire colonial propre à l’auteur71. En ce sens, plus qu’une enquête scientifique, il s’agit plutôt de « causeries » à valeurs édifiantes. Le point initial de tout commentaire est lié à un vécu sur l’île. Si l’histoire de la métropole interfère dans l’argumentation, cette dernière ne constitue en aucun cas le cœur du sujet. L’auteur a donc procédé à une décentration qui met en évidence une certaine représentation locale de l’histoire de la colonie dans laquelle transparaît une fierté à l’égard des héros de l’île. Leur histoire édifiante établit une norme morale qu’il convient d’imiter. Juliette Dodu, dont les actes sont relatés avec effusion, est ainsi comparée à une Jeanne d’Arc réunionnaise. De même
que la vierge de Domrémy assise à l’ombre de l’arbre des fées, sur la côte du Bois-Chenu, solitaire et rêveuse au récit des malheurs de la France, songe à voler au secours du roy, son gentil Dauphin, la vierge créole, anxieuse et malheureuse des désastres de la patrie, bondit à la vue d’une dépêche. C’était l’avis transmis par l’État-major prussien, établi à Orléans, au prince Frédéric-Charles à Pithiviers, lui indiquant la position d’un corps français en marche sur Gien. Les manœuvres des Prussiens tendaient à envelopper le corps d’armée compromis, et à le rejeter sur Orléans, occupé par eux72.
D’Orléans à Pithiviers, de Jeanne d’Arc à Juliette Dodu, de la « vierge de Domrémy » à la « vierge créole », les malheurs de la France permettent la geste guerrière d’héroïnes ayant une forte symbolique patriotique.
Que ce soit l’ouvrage de Georges Azéma, d’Élie Pajot ou encore celui de Gilles-François Chrestien, les analyses témoignent d’une certaine subjectivité et d’une volonté de proposer un mémorial, certes érudit, mais anecdotique et discutable compte-tenu de l’absence totale de méthode scientifique. Les sources sont rarement citées et ne font l’objet d’aucune analyse critique. Georges Azéma s’est reposé par exemple sur les documents laissés par sa famille tout en les croisant avec les registres du conseil provincial et du conseil supérieur ainsi que des récits de voyages dont il ne mentionne que très rarement l’origine. Quand les sources sont proposées, elles apparaissent trop souvent lacunaires. La tradition orale comble parfois les blancs des récits notamment pour évoquer les phénomènes naturels sur l’île. L’argumentation téléologique permet d’interpréter les événements ou les faits en fonction de la vision coloniale que les auteurs veulent imposer. Plus que d’études, il s’agit donc de chroniques historiques où le point de vue des auteurs est palpable. Les stéréotypes s’accumulent et se transmettent d’une publication à l’autre permettant une affirmation de la spécificité réunionnaise ou tout au moins de celle de ses élites. Outre une présentation paradisiaque de la nature73, l’ancestralité et l’unité des origines définissent un mythe fondateur pour la communauté créole. La macule des origines liée au métissage est ainsi cachée pour établir dans l’île un noyau de population française. La colonisation initiale se transforme en épopée et les premiers colons en promoteurs et défenseurs d’un « Éden blanc ». Leur vision sociale s’appuie sur l’opposition entre le « Nous » (notabilité créole) et les « autres », les Petits blancs et les hommes de couleur dont les destins parfois croisés s’articulent autour de l’idée d’une déchéance74, voire parfois d’une dégénération de la race75. La grandeur d’âme ou la solidarité des élites créoles sont des thèmes récurrents permettant également de structurer un imaginaire et des caractéristiques identitaires propres à une certaine créolité d’origine pourtant peu mentionnée explicitement. Ces ouvrages, pourtant fondateurs dans la construction d’un imaginaire réunionnais, ne peuvent être considérés comme le résultat d’une démarche scientifique ou tout au moins objective. Les auteurs ne s’en cachent pas puisqu’ils proposent de Simples renseignements76 ou Causeries pour mieux asseoir culturellement une identité spécifique et une stabilité sociale qu’ils revendiquent de tout cœur. Il s’agit donc d’une histoire par le haut, d’un laboratoire de la mémoire des élites réunionnaises qui se situe dans l’entre-deux du national et du colonial77. Garants de l’un et de l’autre, ces notables-érudits proposent une grille d’interprétation permettant d’articuler l’appartenance à la Nation et la reconnaissance d’un particularisme réunionnais78.
La recherche d’une certaine objectivité historique est pourtant revendiquée par de nouveaux auteurs qui délaissent le credo « localiste » d’une conception de l’histoire égocentrée et « mythogène », pour mieux s’inscrire dans une démarche patriotique et nationale où la volonté assimilatrice devient une constante dans l’analyse. C’est notamment le cas de l’Histoire abrégée de l’île Bourbon, éditée en 188379 par un professeur d’histoire. Le statut de l’auteur permet de justifier une nouvelle herméneutique où la providence s’efface progressivement au profit d’une rigueur scientifique revendiquée. Dans cet ouvrage, fondé sur de nouvelles recherches archivistiques, les thèmes évoluent et servent d’exemples à une instruction que l’auteur souhaite à la fois historique et civique. Le bien-fondé des revendications réunionnaises devient le leitmotiv principal d’un récit qui se veut édifiant puisqu’il conduit à la vertu patriotique. Les initiatives locales montrent parfois un esprit frondeur mais s’inscrivent, la plupart du temps, dans une volonté de porter à la connaissance de tous le rôle joué par La Réunion durant les événements majeurs de l’histoire de France. Tel est le cas des débuts de la Révolution française que l’auteur présente aux élèves comme une phase d’émancipation pour les Réunionnais puisque « les îles-sœurs voulurent avoir comme la métropole leur Assemblée générale »80 et que cette dernière « s’établit sur le pied de l’indépendance »81. La liberté acquise par les colons présente selon ce manuel toutes les vertus propres aux habitants de l’île dont les représentants82 sont décrits comme des modèles de sagesse permettant de préserver « le pays des horreurs de la Révolution »83. En ce sens, le modèle réunionnais « eut la louable réserve de ne pas singer les excentricités sanguinaires de la Convention »84. Le refus d’entériner le principe de l’abolition de l’esclavage, pourtant décrété le 4 février 1794, dénote cet esprit frondeur même si l’auteur aborde à peine cette question pourtant cruciale pour comprendre l’essoufflement de l’élan révolutionnaire à La Réunion.
A contrario, cette volonté de se démarquer de la métropole devient caduque lorsque cette dernière est en danger. Les pages sur la guerre de 1870 rappellent ainsi aux lecteurs les vertus du devoir patriotique :
Les désastres de la mère patrie touchèrent profondément les cœurs si français de la jeunesse créole. Nombre de jeunes gens s’enrôlèrent volontairement et allèrent porter au sein de la France le noble exemple du patriotisme et du dévouement. Quelques-uns arrosèrent de leur sang le sol de la patrie ; d’autres méritèrent d’être cités dans les ordres du jour85.
Par la grâce de ce sacrifice, le manuel s’achève sur l’assimilation pleine et entière de l’île aux destinées de la métropole en revendiquant une « émancipation politique, une assimilation à la métropole, une autonomie administrative, des droits pour la colonie de choisir librement ses mandataires, d’élire son Conseil général »86.
Publiée dans le contexte d’édification de l’École républicaine et du renforcement de l’expansionnisme colonial, cette Histoire abrégée de l’île Bourbon entérine le principe d’une appartenance nationale qui s’inscrit dans le partage de valeurs et d’une histoire communes. La Réunion étant désormais intégrée à la destinée nationale, le manuel conclut ainsi en appendice sur le principe de la mission civilisatrice à Madagascar au moment même où se font jour les projets d’interventions militaires sur la Grande île. S’il convient de nuancer les effets de génération87, nous pouvons cependant constater que cette littérature pro patria a servi de substrat culturel pour de nombreux Réunionnais investis par la suite dans la société civile et la vie politique. À l’aune de leur acculturation patriotique se mesure le choc engendré par la Grande Guerre et la redéfinition des principes établissant l’amour de la petite patrie au détriment de la grande. À la construction d’une mémoire locale s’articule désormais une didactique localiste dont les finalités identitaires ne sont pas absentes notamment au sein de l’école réunionnaise.
… à une rhétorique localiste
L’immédiat après-guerre constitue une rupture de premier plan car selon les termes de Mona Ozouf, « la tragédie a définitivement rassuré sur les tentations centrifuges des Français. (…) Est-ce la mémoire de ces morts pour la grande patrie qui permet désormais de cultiver sans remords l’amour de la petite ? Ou est-ce l’horreur de la tragédie (…) qui incline (…) à la méfiance, voire au dégoût, pour le discours patriotique des politiciens et à la tendresse pour les traditions pacifiques des petites patries ? »88 La Grande Guerre entre ainsi dans les programmes d’histoire de l’école dès juin 1918 et le Nouveau Plan d’études de 1923 entérine cette volonté d’une approche immédiate de l’événement89.
Au-delà des matières d’enseignement, les élèves sont également influencés par les discours produits par le système éducatif. Les lycéens de Leconte de Lisle sont ainsi les spectateurs privilégiés d’une nouvelle rhétorique, qui tout en maintenant une certaine dévotion pour le national entérine les souffrances d’une guerre menée patriotiquement. Henri Foucque est ainsi persuadé que « les barbares ont été vaincus et tout danger de voir notre vieille civilisation ruinée et démolie par les armes étrangères comme l’ont été nos villages et nos cathédrales du Nord et de l’Est, est pour longtemps écarté »90. Cependant, « les canons et les explosifs ne sont pas seuls à faire crouler les constructions humaines. Songez que la guerre, pendant cinq ans, a secoué l’Univers ; que, dans le grand bouleversement général des choses et des gens, les esprits n’ont point été épargnés »91. Certes, il fallait sauver la patrie, cette pensée unique a permis de tenir « la barre de direction des âmes »92, car « les grands coups de fouet de la tempête ne permettaient pas les défaillances ni les lâchetés »93.
Cependant Henri Foucque rappelle « que l’on ne débride pas impunément les instincts de violence que la civilisation tient péniblement enchainés au fond de nous : que l’on ne fait pas impunément souffler sur le monde le vent de laideur et de crime ; que la guerre, si sainte soit-elle, traîne toujours derrière elle son hideux cortège de plaies morales »94. Cette violence extrême que les historiens comparent désormais à une « brutalisation » des sociétés, peut avoir pour conséquence d’avilir les consciences humaines où « germent les lépreuses végétations : appétits des plaisirs vulgaires et immédiats, dérèglement, goût du luxe, paresse… Et toujours elle a pour effet la rupture de cet équilibre général de la conscience nationale qui est la seule garantie de la vie et du travail en commun dans la société »95. Cette réflexion d’Henri Foucque à la proclamation des prix des élèves du lycée de Saint-Denis le 14 août 1920 dénote un nouvel état d’esprit où le poids des souffrances de guerre influence donc même les âmes honnêtes. Certes, la guerre contre les barbares était nécessaire et a permis de sauver notre vieille civilisation ; cependant, le mystère de la douleur et de la mort provoque une rupture dans la conscience nationale. Olivier Loubes analyse cette évolution identitaire comme le signe d’un désenchantement national :
La période 1914-1940 peut alors à bon droit être vue comme l’histoire d’un désenchantement, celui de la France nationale qui avait succédé, au moment de la Révolution française, à la France royale. Initiée par le deuil collectif d’une mort de masse, la crise de désacralisation de la patrie après 1918 apparaît ainsi être plutôt le lieu d’un entre-deux-France, d’une mue essentielle de l’imaginaire politique, que d’un entre-deux-guerres, simple pause inquiète entre deux conflits96.
La valorisation de la petite patrie devient désormais une forme de catharsis post-traumatique. Les sentiments se reportent dès lors sur le milieu réunionnais dont les attraits suscitent un nouvel intérêt. Le gouverneur de La Réunion, Jules Repiquet ne s’y trompe pas lorsqu’il préconise en 1927 aux jeunes lycéens de parcourir leur île durant les vacances car « tout à La Réunion ne vous porte-t-il pas à suivre ce conseil, à goûter le charme captivant des attraits dont votre île est parée. (…) Allez à la découverte. Parcourez votre pays pour le bien connaître et ainsi l’aimer mieux encore »97. Les lycéens pourront y découvrir « ce fond d’histoire sans lequel un pays, si beau soit-il, serait vide de substance spirituelle, incapable de susciter l’éveil du sentiment de l’émoi intime du cœur. Vous y écouterez le passé pour appliquer judicieusement au présent la somme d’expérience qu’il vous a laissée »98.
L’élan identitaire se nourrit ainsi des richesses de l’île tant il est vrai que « tout concourt à cette empreinte du Pays natal sur le sentiment. Plus que partout ailleurs peut-être la théorie de l’influence du milieu sur l’esprit trouve ici sa justification »99. S’agit-il pour autant de renier la grande patrie et d’asseoir le principe d’appartenance nationale sur les spécificités du pays natal ? L’analyse des discours semble réfuter cette thèse. D’ailleurs le gouverneur de La Réunion s’empresse d’ajouter que « Barrès a pu écrire avec quelle vérité ! “En France on respire partout de l’histoire”. Ceci est vrai de notre petite France des Tropiques, La Réunion palpite depuis trois siècles de vie française »100. L’histoire locale n’est donc tenue pour signifiante que dans le cadre d’une histoire nationale, dont elle constitue la quintessence, pour reprendre les termes d’Anne-Marie Thiesse :
On pourrait s’interroger sur l’intérêt de présenter une histoire locale à laquelle est déniée toute autonomie. Mais, et c’est le corollaire constant de cette présentation de l’histoire locale qui l’ampute de tout ce qui ne relève pas du national, l’histoire de la petite patrie est donnée comme quintessence de l’histoire de France. Le principe de construction de la Nation en poupées gigognes fait de chaque petite patrie l’idéale miniature de la France101.
L’identité française se comprend ainsi comme une « mosaïque merveilleuse »102. La diversité des territoires est source de richesse car elle n’est pas un éparpillement dans la différence et l’unité de la Nation est affirmée dans la diversité de ses petites patries. Selon ce principe, la singularité de La Réunion ne l’empêche pas d’être intégrée au national. Comme le souligne de nouveau et avec force Anne-Marie Thiesse, la différence n’implique pas l’opposition mais plutôt l’intégration car
célébrer le local et souligner sa place comme fondement premier du national, c’est affirmer l’ancrage républicain de la Nation dans le soubassement populaire, donner une image harmonieuse et complémentaire des diversités sociales qui sont rabattues, par une transposition elliptique, sur la représentation territoriale103.
On peut cependant s’interroger sur l’épithète « petite » associé à la notion de patrie. Ceci peut sembler de prime abord paradoxal si on considère le national et le local comme solidaires et non comme une négation des identités particulières. Renvoyant à un territoire de « taille inférieure », dont l’intensité et donc la valeur restent faibles, l’expression peut toutefois prendre une valeur affective et donc positive. La petite patrie est ainsi « un espace aimable et protecteur, intermédiaire entre la famille et la société, au sein duquel l’individu s’épanouit et se développe. (…) L’amour de la petite patrie est déclaré naturel, comme celui de l’enfant pour la mère, à la différence de l’amour de la grande patrie qui ne saurait résulter que d’une éducation civique »104. On dénote désormais une transposition plus maternelle et pacifique car
cette patrie-ci, terre recluse entre ses haies, ne demande pas à ses enfants de mourir pour elle, mais seulement de vivre au plus près de ses chemins cent fois parcourus, de ses visages familiers – ceux que les hasards de l’existence vous font retrouver et saluer d’un « c’est un pays à moi » – de ses usages, de son idiome. La petite patrie est un giron où se blottir105.
Les sentiments patriotiques au sein de l’institution scolaire renvoient ainsi aux principes complexes d’identification à la Nation. Ces derniers se comprennent avant tout à l’échelle de l’identité des personnes et mobilisent comme nous l’avons déjà indiqué par ailleurs, les deux critères fondamentaux que détaille Paul Ricoeur106 à l’aide des notions de « mêmeté » et d’ipséité. La première implique que les membres de la petite patrie présentent les mêmes caractères et les reconnaissent en opposition à celle de la grande. Selon cette logique, la petite patrie existe parce que les Réunionnais possèdent des caractéristiques qui permettent de les distinguer des autres membres de la Nation française107. En revanche, la seconde notion renvoie à la conscience de soi. Ce qui fait que les Réunionnais, par des caractères strictement personnels, sont non réductibles aux caractéristiques de la grande patrie. Elle détermine une certaine continuité dans le temps qui s’organise autour d’une mémoire commune, ce qui suppose un héritage passé qu’il convient d’honorer. La conscience d’appartenir à la communauté créole et à la Nation française implique donc de revendiquer la même origine et de faire preuve d’une certaine permanence à travers l’Histoire.
La publication, en 1909, du premier manuel d’histoire à vocation pédagogique entérine ce principe108. Rédigé par Paul Hermann109, il est conçu pour les élèves des cours moyen et supérieur de l’enseignement primaire. Le chef de service de l’instruction publique s’empresse de le recommander aux instituteurs de l’île car « il vient combler une lacune importante » pour respecter les programmes coloniaux qui « comportent des interrogations aux divers examens sur l’histoire et la géographie locale »110.
L’histoire est déclinée à l’aune de la politique menée par les gouverneurs de l’île et plus seulement par rapport aux grands événements nationaux. Les vingt-huit pages consacrées à la discipline intègrent cependant des césures chronologiques et une approche cartographique européo-centrées. Cet ouvrage a marqué de nombreuses générations de Réunionnais111 comme en témoigne Marie-Laure Payet lorsqu’elle indique dans ses mémoires que
le seul livre dans lequel [elle étudiait] volontiers était un tout petit ouvrage sur l’histoire et la géographie de l’île écrit par un homme éminent par son savoir : Paul Hermann. Malheureusement, à l’époque, la connaissance du pays n’était enseignée que comme une discipline annexe. N’étions-nous pas Français d’abord ? Aussi, son contenu bien qu’intéressant ne pouvait satisfaire toutes les curiosités que [sa mère] avait su éveiller [en elle] au cours de [leurs] veillées112.
Au-delà de l’admiration ressentie pour l’auteur et sa curiosité plus prononcée pour le national, Marie-Laure Payet témoigne des réticences ou plus simplement de l’inertie des maîtres pour appliquer les consignes ministérielles sur l’enseignement du local. En effet, si les travaux de Pierre Portet nous rappellent dès 1903 que l’histoire locale est considérée comme une aide à la compréhension de l’histoire nationale et comme un moyen « de mieux connaître le milieu dans lequel vit l’élève »113, un rapport de 1910 rédigé par André Berget, chef de service de l’Instruction Publique, dénonce une certaine incurie dans ce domaine de la part des instituteurs. Leur enseignement historique
traîne lamentablement dans le pré moyen-âge et aux alentours de la guerre de Cent ans pour ne jamais arriver aux époques seules importantes pour ce pays, celles où La Réunion entre dans l’histoire et reçoit le contrecoup des évènements de la métropole. […] Leur enseignement suit servilement le texte des livres édités pour les écoles d’un autre hémisphère au lieu de le dominer et de le transformer pour l’adapter aux conditions et besoins spéciaux de la petite patrie bourbonnaise et de la vaste région sud-africaine et indonésienne114.
La complexité notionnelle de certaines approches explique peut-être cette désaffection pour l’enseignement du local.
Paul Hermann réédite son manuel en 1924115 sous une forme plus adaptée aux élèves des petites classes. Plus qu’une simplification, on peut percevoir une approche beaucoup plus décentrée des contingences de l’histoire nationale. C’est désormais l’île qui est mise à l’honneur à travers ses richesses naturelles harmonieusement mises en valeur. À l’âge du gibier, du café, du girofle et de la canne à sucre succède celui de la vanille, du chouchou116 et des parfums. Les cours de géographie s’inscrivent rapidement dans une approche mémorielle décentrée, avec un jeu de questions-réponses où la finalité moralisatrice est une constante. Autour des interrogations sur l’origine des élèves et la réalité d’une spécificité réunionnaise, les commentaires témoignent d’une certaine fierté entretenue par le culte des grands hommes117.
Quel est votre pays ? Mon pays est la Réunion, l’ancienne île Bourbon.
Qu’est-ce que la Réunion ? La Réunion est une petite île que ses enfants ont faite illustre.
En êtes-vous fiers ? Je suis fier d’être né où naquirent Joseph Hubert, Lislet Geoffroy118, Leconte de Lisle, l’amiral Bouvet119, Juliette Dodu, Roland Garros .
L’intégration de La Réunion aux espaces limitrophes n’est pas oubliée et permet de défendre les valeurs du colonialisme. La Grande île est l’objet de toutes les attentions et permet par comparaison d’exprimer un sentiment de supériorité par rapport aux populations malgaches afin de justifier la colonisation.
Puisque Madagascar nous prend l’élite de nos travailleurs, artisans, préparateurs de vanille, employés d’usines et de cultures et autres, ne devrait-il pas nous donner des bras pour nos champs ?120 Notre agriculture vient enfin d’avoir satisfaction ; nous venons de recevoir des Malgaches de Fort-Dauphin.
Influencé par l’actualité récente de son île, Paul Hermann fait référence au recrutement d’engagés Antandroys, ethnie du Sud de Madagascar, dont les médias retranscrivent les péripéties liées à leur installation et surtout les débats d’opinion sur leur utilité. Quatre convois d’Antandroys partent effectivement entre 1922 et 1927 afin de fournir des travailleurs engagés à La Réunion. Cette situation est paradoxale car Madagascar manque de main-d’œuvre, mais la soif de travailleurs est grande à La Réunion, qui recherche des engagés pouvant être payés à moindre coût. Les tractations et les arguments de La Réunion révèlent alors un engagisme qui s’apparente au rétablissement d’une forme de traite, pour reprendre les propos de Mireille Tonner121. Les préjugés raciaux s’inscrivent dans un contexte de mission civilisatrice où la supériorité des Réunionnais sur les Malgaches est une antienne très largement partagée. Ils sont considérés dans l’ensemble comme des sauvages à l’âme simpliste, au demeurant fort sympathiques, mais très individualistes, voleurs et paresseux. S’ils « ignorent le mal, ils n’ont pas davantage connaissance du bien et évitent soigneusement tout ce qui demande peine et fatigue »122. On leur accorde néanmoins une constitution robuste et un caractère doux, autant de clichés raciaux qui laissent penser que les Malgaches peuvent apporter bien des contrariétés (« Madagascar ne nous apporta-t-il pas aussi d’autres ennuis ? ») et que l’action des Réunionnais nécessite d’être reconnue et récompensée selon le principe de la « Colonie colonisatrice »123.
L’ouvrage met également en évidence la communion administrative entre l’île et les autres territoires de la Nation puisque « la Réunion est regardée comme un département ; son chef-lieu est Saint-Denis »124. Les spécificités du pouvoir colonial sont donc abordées dans une perspective assimilatrice et La Réunion se targue d’être un département malgré son statut colonial. Le pouvoir s’appréhende dans sa conception républicaine où les gouvernants agissent pour l’intérêt de tous. Non sans forfanterie, certains thèmes rappellent pourtant l’esprit frondeur des Réunionnais quand leurs intérêts sont menacés.
Le gouverneur est-il un maître absolu ?125 Il n’y a aucun maître absolu dans la République française. Le peuple est seul souverain. Le gouverneur agit la loi en mains ; il exécute les décisions du Conseil général et, dans certains cas, il prend l’avis du Conseil privé.
N’empoisonna-t-on pas chez nous un gouverneur à cette époque d’insécurité et de troubles continuels ?126 Les noirs marrons créaient l’insécurité et les chasseurs prétendaient chasser tout le temps. Le gouverneur Habert de Vauboulon127, homme sévère, avait réglementé la chasse et défendu le commerce avec les forbans. Les habitants mécontents l’arrêtèrent à Saint-Paul, le conduisirent à Saint-Denis, puis sur les hauts de Sainte-Marie où il fut empoisonné.
Que font nos deux députés et notre sénateur en France ?128 Nos deux députés et notre sénateur129 représentent en France l’île de la Réunion. Ils demandent ou refusent en notre nom et défendent nos intérêts quand il en est besoin.
Les modalités du pouvoir colonial sont ainsi présentées de manière caricaturale et ne tiennent pas compte d’une nécessaire contextualisation. C’est notamment le cas de la représentation locale et plus particulièrement des instances consultatives de la colonie. Quant aux « noirs marrons » et au gouverneur Henri Habert de Vauboulon, si l’arrestation et l’assassinat de ce dernier sont attestés, les raisons de cette sédition sont présentées comme le résultat de nombreux abus de pouvoir. Curieusement, la rigueur exercée envers les esclaves marrons n’est pas mentionnée130, ni sa politique de régularisation des concessions accordées aux colons de l’île. Ce dernier aspect explique notamment le marronnage de petits colons blancs131, incapables de faire face aux frais occasionnés par le rachat de leur concession. L’ensemble de ces analyses démontre que la réalité de l’histoire de La Réunion se comprend à l’aune du contexte de rédaction de l’ouvrage. L’ancienneté de la représentation coloniale est perçue comme une garantie de son maintien et comme une preuve de l’assimilation pleine et entière de l’île à la réalité nationale. Le gouverneur n’est que le garant de la loi et ne peut déroger à la règle d’un respect des valeurs réunionnaises. L’histoire se fige et se transforme en un imaginaire où la mémoire prime sur la réalité des événements.
La guerre de 1870 tient une place importante pour exprimer l’engagement patriotique des Réunionnais. Même si les élans semblent se concentrer autour de la figure de Juliette Dodu, par empathie et par fidélité patriotique les malheurs de la France deviennent ceux de La Réunion.
Comment la Réunion montra-t-elle son patriotisme en 1870 ? La Réunion souffrit des malheurs de la France en 1870 et 1871. Ceux de ses enfants qui en eurent les moyens volèrent comme dans toutes les guerres à son secours.
N’y a-t-il pas une femme créole qui s’est distinguée par son héroïsme pendant la guerre de 1870 ?132 Juliette Dodu était née à Saint-Denis. Employée des télégraphes à Pithiviers, elle fut, [illisible]… En 1871, chassée de son bureau par les Allemands ; mais, la nuit, elle interceptait les dépêches ennemies et avisait le général français. Elle fut surprise et condamnée à être fusillée. L’armistice la délivra. « Si tous les Français avaient votre cœur, lui dit le général prussien, les Allemands ne seraient pas en France ! ».
La participation des Réunionnais à la Grande Guerre ayant été plus importante, la fierté est exprimée avec force et débouche sur une logique mémorielle et revendicative. En effet, « La Réunion a bien mérité de la patrie. Qu’elle en est fière ! Qu’on en juge par tous ces monuments commémoratifs que toutes nos communes élèvent à l’envie ! »133. Quant au prix de cet engagement, le manuel insiste sur deux revendications concrètes : disposer enfin d’un télégraphe sans fil et pouvoir faire son service militaire en France.
La conclusion de l’ouvrage insiste sur l’avenir de la colonie et les efforts à entreprendre « pour conserver dans l’avenir le rang [qu’elle a] acquis dans le passé (…), pour que la Réunion continue à se faire remarquer parmi les colonies françaises ». Pour atteindre cet objectif, seul un travail consciencieux et persévérant permettrait de « continuer à mériter les faveurs de la nature et celles que la grande patrie est appelée à partager entre les plus dignes de ses enfants aujourd’hui si nombreux »134. L’originalité pour La Réunion repose ainsi sur ce double système d’appartenance qui intègre à la fois la petite et la grande patrie. Entre enracinement et universalisme, cette particularité, qui tel Janus, présente deux visages, suppose » une Nation terrienne, racinée135, attachée à son sol, façonnée par une histoire (…), et celle d’une Nation pourrait-on dire « céleste », idéelle (…) soucieuse d’embrasser l’universel et de servir l’humaine condition »136.
Il s’agit pourtant d’un équilibre précaire qui peut être à tout moment rompu car comme le rappelle Prosper Ève, les notions de sentiment d’appartenance national et de patriotisme « désignent à la fois l’attachement des Réunionnais à leur île et leur amour pour la France. Les gouvernants craignent évidemment que le premier n’arrive à supplanter le second. En effet, l’abandon a fait grandir le mythe du “petit pays”, de la “petite patrie” »137. Cet idée d’abandon et de négation de la réalité de l’île, devient d’autant plus exacerbée que l’opinion publique réunionnaise pense avoir largement contribué à l’effort de guerre. Il devient alors intolérable de penser que La Réunion n’est nullement reconnue pour ses atouts et ses richesses. La presse s’empare donc du moindre prétexte pour mettre en exergue ce mutisme de la grande patrie, comme l’illustrent les propos de ce journaliste scandalisé par l’inexistence de son île natale dans un ouvrage de géographie fraîchement édité et qui sert de support pédagogique pour les apprentis-professeurs de l’école centrale à La Réunion. Étant suffisamment éloquent et explicite par lui-même, nous faisons le choix de le citer intégralement :
L’ignorance du Français en Géographie a passé longtemps comme proverbiale. Le pays qui a donné le jour à des géographes comme les Reclus, possédait hélas ! une population à qui le reste du globe était parfaitement inconnu. Nous avons donné, maintes fois, un éclatant démenti à cette assertion et à une accusation faite un peu à la légère. Mais il arrive souvent que la vérité éclate lumineusement.
Ces jours derniers, je parcourais une petite géographie qu’on met entre les mains des élèves de l’école centrale. Le livre est d’une physionomie toute moderne. Il est illustré, la géographie, science aride, se revêt là-dedans, de tous les attraits pour plaire, captiver et retenir l’attention de l’enfant. Je m’y suis moi-même amusé. Que j’étais loin de la géographie si rébarbative du Michelet de mon enfance ! Je cherchais le chapitre de l’empire colonial de la France, je le trouvai. Je cherchais, en vain, le nom de la Réunion, je ne le trouvai pas. Rien rien… Je lus même des choses qui me renversaient, comme celles-ci, par exemple : L’Afrique n’a pas beaucoup d’îles qui l’entourent, comme les autres continents. On trouve dans l’océan Indien, l’île de Madagascar. Un point c’est tout. Les autres îles comme la Réunion, Maurice, les Seychelles, les Mascareignes en un mot, n’existent pas138.
Voilà le bouquin qu’on met entre les mains des petits Français d’outre mer et d’au-delà des océans ! N’est-ce pas drôle et suffisamment plaisant ? Aussi ne faut-il pas s’étonner lorsque nos mobilisés nous racontent des choses, des aventures assez étonnantes, qui leur sont arrivées sur la terre de France. La Réunion, leur demandait-on assez souvent, mais où ça se niche-t-il ? Est-ce bien loin ? Et la vue des créoles de toutes les couleurs qui défilaient devant eux, qui parlaient le Français, pensaient comme la France, avec la même âme vibrante du plus pur patriotisme, les jetait dans le plus ébouriffant des étonnements.
Quant à ce qui me concerne, je vous avoue que je ne me fais pas de mauvais sang en voyant, en entendant tout cela. Oh ! que nenni. Je sais, j’ai le pressentiment que l’après-guerre sera une autre paire de manche que l’avant-guerre ; et que cette époque nous réserve, non seulement des surprises, mais qu’elle nous prépare des revanches éclatantes. C’est par la guerre que nous nous ferons connaître, que nous nous imposerons. Et nous aimons à penser qu’il ne se trouvera plus une géographie mise entre les mains studieuses des petits Français de là-bas et d’ici, où le nom de notre pays, de notre terre, à la race si vaillante et si française, ne se trouvera pas.
La plus grande France va se créer. Elle est en train de se faire, dans le brûlant creuset de la plus épouvantable guerre qui se soit abattue sur le genre humain. C’est nous autres, petites colonies, perdues dans le creux des lames des lointains océans, qui donneront à ce colossal effort, l’apport moral, matériel, fait du meilleur de notre âme et de notre cœur. La France n’est pas un pays d’ingratitude et de cruels oublis. On sait se rappeler le passé, surtout lorsque ce passé est rouge du sang versé, par des braves, pour la défendre. La plus grande France répandue sur tous les continents, palpitera d’une même pulsation cordiale et faite de toutes les tendresses. Ces géographies d’hier, seront balayées, emportées. Il y en aura d’autres, plus exactes, plus vraies, plus Françaises même. Nos enfants, en les apprenant ne subiront pas l’injure de coupables oublis et de regrettables omissions. Ils s’instruiront avec fierté139.
La redéfinition des liens entre la grande et la petite patrie, entre l’universel et le particulier, devient ainsi une revendication pleinement assumée car justifié par les affres de la guerre. Les politiques et les pédagogues de l’immédiat après-guerre s’entendent pour affirmer que l’enracinement local ne peut être sacrifié sous prétexte d’une nécessaire intégration nationale. Désormais, la posture revendicative est que la culture républicaine doit être plus attentive aux singularités individuelles, aux identités locales, ce que nous pourrions transposer en termes plus contemporains comme une volonté intégratrice par l’inter-culturalité. Il s’agit donc d’une remise en cause de la « République coloniale »140 dans le sens où les spécificités culturelles locales étaient perçues dans une hiérarchie d’ordre axiologique définissant l’histoire de La Réunion par rapport au prisme métropolitain. Si ce constat rejoint les analyses portant sur la France métropolitaine141 ou d’autres territoires coloniaux142, il s’inscrit pour l’île de La Réunion dans un contexte de volonté d’émancipation coloniale qui lui donne une certaine cohérence politique.
En considérant que nous construisons notre liberté à partir de nos appartenances, de nos liens et de nos attachements, et pas seulement à partir d’une page blanche qui reste à écrire et qui ferait fi du passé de chacun, nous pouvons affirmer que cette précaution est nécessaire pour éviter de construire des identités désaccordées. C’est ainsi que l’héritage historique et le volontarisme politique doivent être conciliés car c’est une erreur de penser que l’on peut vivre seulement de normes abstraites et idéales. Ce constat est d’autant plus prégnant pour les élèves. Le danger est d’essentialiser leur identité qui ne peut se construire que par une mise en relation entre ce qui constitue leur part de singularité face au processus dominant visant à privilégier leur similarité par rapport aux autres composantes de la Nation.
