Texte

Les deux grands articles qui constituent le dossier, nous permettent d’entrer dans l’intimité des sociétés coloniales, à travers des images qui révèlent comment ces sociétés se sont elles-mêmes représentées.

Pierre Brest se livre à un intéressant exercice d’historien en chambre. Il avait déjà rencontré Garreau pour la réalisation d’un film1 consacré à l’allégorie de l’émancipation, l’œuvre qui a fait sortir tardivement le peintre de l’anonymat complet. Mais, mis à part quelques tableaux conservés au Musée Léon Dierx, on ne connaissait rien de l’œuvre et de la vie de cet élève de David. La chose a tracassé Pierre Brest, qui décidait alors de traquer Garreau armé de son seul ordinateur. Et les recherches sur internet ont été fructueuses, permettant de retrouver une partie de la production de ce Réunionnais d’adoption, cachée jusque dans les débarras d’une petite commune de Haute-Saône. À partir de ces éléments, il était possible de reconstituer une partie de la vie de Garreau, de révéler le quotidien de cette petite bourgeoisie bourbonnaise au milieu du XIXe siècle, d’autant plus intéressant que ce groupe reste peu étudié2.

Avec Claude Bavoux, nous plongeons dans le monde de la photographie, où l’auteur puise parmi les milliers de clichés de sa collection. Le travail sur l’image coloniale a pris son envol en France depuis un bon quart de siècle. Comme l’écrit Pascal Blanchard, les historiens ont « travaillé sur les images vues par un large public à l’époque coloniale, de la fin du XIXe siècle aux indépendances […] »3. Ainsi, des études se sont attelées à l’iconographie missionnaire4, à la publicité5, à la bande dessinée6, aux cartes postales, aux timbres-poste7 et au cinéma8. Autant de supports pour lesquels il est assez aisé d’identifier les auteurs et le public de ces images. La photographie a une particularité. Elle peut s’inscrire dans les différents types d’iconographies que nous venons de citer. Mais elle peut être également une simple photographie réalisée par un particulier, ou par un professionnel dans son studio. Public réduit aux seuls intimes du photographe (qui peut exploser si le cliché devient carte postale) ; et photographe lambda, simple quidam souvent resté anonyme… L’analyse de l’image devient alors très délicate. C’est cette photographie, aussi bien du célèbre révérend William Ellis, que de simples colons, d’éditeurs de cartes postales comme des premiers malgaches photographes de studio, que nous découvrirons dans cet article.

Privilégiant la reproduction de photographies, nous avons fait le choix de répartir à travers ce numéro un maximum de clichés, en laissant au lecteur la tâche d’établir des connexions avec le texte de Claude Bavoux.

Enfin, la revue s’ouvre peu à peu sur de nouvelles perspectives autour de l’enseignement dans la zone indiaocéanique. Que ce soit par le biais de l’histoire de l’enseignement ou celui de la didactique des disciplines, cette nouvelle rubrique éditoriale propose de sensibiliser les lecteurs à la réalité des contenus d’enseignement proposés à la sagacité des élèves. Pour ce numéro, Pierre-Éric Fageol analyse les injonctions contre le créole sur les bancs de l’école à La Réunion avant la Grande Guerre et met en évidence certaines permanences dans les débats sur les enjeux linguistiques autour de l’enseignement.

Notes

1 Christian Béguinet et Pierre Brest pour le CRDP de La Réunion en 2001 (Réédité en DVD). Retour au texte

2 Voir par exemple Daniel Varga, « Du collège royal au Lycée de Saint-Denis : former quelle élite au XIXe siècle dans la capitale de l’île ? », Revue Historique de l’océan Indien n° 11, AHIOI, 2014, p. 59-76. Retour au texte

3 Pascal Blanchard, introduction, page 8, Images et Colonies (1880-1962), BDIC-ACHAC, 1993. Retour au texte

4 Frédéric Garan, Itinéraires photographiques, de la Chine aux « Missions Catholiques » (1880-1940), thèse de doctorat sous la direction de Claude Prudhomme, Université Lyon 2 – Lumière, 1999. Retour au texte

5 Catalogue d’exposition, Négripub, l’image des Noirs dans la publicité depuis un siècle, Bibliothèque Forney, 1987 Retour au texte

6 Philippe Delisle, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial, 1930 – 1980, Karthala, 2008. Retour au texte

7 Pour Madagascar, Tsingy a publié : Philippe David, « Iconographie ancienne de Madagascar : Inventaire provisoire et propositions d’action », Tsingy n° 8, 2008, p. 96-102 (cartes postales) ; Frédéric Garan, « Vision philatélique des colonies de l’océan Indien : Madagascar et La Réunion à travers le prisme des timbres-poste français », Tsingy n° 15, 2012, p. 109-122. Retour au texte

8 Karine Blanchon, Les cinémas de Madagascar (1937-2007), L’Harmattan, 2009 ; Odile Goerg, Fantomas sous les tropiques : aller au cinéma en Afrique coloniale, Vendémiaire, 2015. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Frédéric Garan et Pierre-Éric Fageol, « Éditorial », Tsingy [En ligne], 19 | 2016, mis en ligne le 28 novembre 2025, consulté le 11 janvier 2026. DOI : 10.61736/tsingy.1048

Auteurs

Frédéric Garan

Université de La Réunion

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Pierre-Éric Fageol

Université de La Réunion

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